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Sybil 2007

Le texte évangélique

Jean 15, 26-27; 16, 12-15

26 Quand viendra l'aidant que je vous enverrai, de la part du Père, le souffle de vérité qui vient du Père, lui, il me rendra témoignage. 27 Mais à votre tour vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le tout début...

12 J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous êtes incapables de le porter pour l'instant. 13 Cependant, quand il viendra, lui, le souffle de vérité, il vous guidera vers la vérité toute entière. Car il ne parlera pas de lui-même, mais dans la mesure où il peut entendre, il parlera et vous expliquera les choses à venir. 14 Lui, il révélera ma qualité d'être extraordinaire, parce qu'il recevra ce qui est mien et vous l'expliquera. 15 Tout ce qui appartient au Père, m'appartient également. Voilà pourquoi j'ai dit qu'il reçoit ce qui est mien et vous l'expliquera.

Des études

Empêcher l'air d'entrer,
est-ce toujours une bonne chose?


Commentaire d'évangile - Homélie

Apprendre à respirer

C'est l'histoire réelle de Salomon et Dahiru, grands amis depuis qu'ils étaient écoliers. Le premier est chrétien, un homme trapu, issu d'une famille de fermiers depuis plusieurs générations. L'autre est musulman, un homme grand et mince, issu d'une tribu qui vit de l'élevage de bêtes à cornes. La scène se passe au Nigeria où de telles différences sont mortelles. Mais les communautés autour de ces deux hommes réussissaient à maintenir la paix : s'il arrivait à un troupeau de piétiner un champ ou à un éleveur de rencontrer une nouvelle clôture sur son chemin vers une source d'eau, le différend était réglé à l'amiable.

Il arriva cependant avec le temps que les familles de fermiers grossirent, le réchauffement climatique assécha les terres, et les bonnes terres devinrent plus rares, et les fermiers trouvèrent de plus en plus leur récolte ruinée par les troupeaux de bêtes, tandis que les éleveurs se sentirent de plus en plus étouffés par de nouvelles clôtures et des champs nouvellement plantés. Le conflit finit par éclater, les deux communautés entrèrent en guerre, des raids de part et d'autre se succédèrent : des récoltes furent détruites, des bêtes furent massacrées, des villages furent incendiés, des gens furent tués. Salomon et Dahiru quittèrent leur communauté et devinrent des réfugiés.

J'aimerais relire l'évangile de ce jour dans ce contexte. Car, tout d'abord, Jean situe ces paroles de Jésus lors du repas d'adieu de Jésus, au moment où sa mission semble un échec et a déclenché la haine des autorités juives, et où il devient clair qu'il ne pourra pas échapper à une mort imminente. Et quand Jean écrit ce passage vers l'an 90, lui et sa communauté doivent affronter l'hostilité grandissante de la société, et particulièrement de la communauté juive, qui vient d'exclure les chrétiens de la synagogue. Ce sont des heures sombres où on se sent isolé et vulnérable.

Que dit Jésus dans ce discours d'adieu, alors qu'il s'adresse à ses disciples, et à travers ses disciples, à nous? Vous ne serez pas laissés à vous-même, vous allez recevoir de l'aide; en fait, vous pourrez l'appeler l'Aidant, car il agira comme un ami qui vient à vos côtés pour vous soutenir dans une situation difficile. Cet aidant sera en vous comme une force inspiratrice, pour que vous agissiez comme moi j'agirais dans les mêmes circonstances; puisque je ne serai plus physiquement à vos côtés, c'est lui qui prendra la relève à travers vos paroles et vos gestes. En fait, je devrais dire : vous pourrez agir comme Dieu lui-même agirait, car cet Aidant est le souffle même de Dieu. Mais attention! Tout cela ne se fera pas du jour au lendemain. Car devenir un adulte dans la foi prend du temps, beaucoup de temps. Vous aurez à vivre un long cheminement, car apprendre à suivre le même chemin qui fut le mien, répondre à l'incompréhension par un don de soi patient, répliquer au mal, à la haine et à la violence par un amour qui accepte de se sacrifier volontairement, tout cela est hors de votre portée, à moins de vous laisser guider par cet Aidant et de vous ouvrir totalement à son souffle intérieur à peine perceptible. Mais quand vous le ferez, je serai glorifié, c'est-à-dire que la vie extraordinaire que je suis venu apporter éclatera au grand jour, et alors vous me comprendrai parfaitement, et non seulement moi, mais Dieu lui-même. Car il n'y pas de différence entre le chemin que j'ai pris, ce que je suis, et ce qu'est Dieu.

Comment réagir devant une telle parole? On peut dire : c'est bien beau! Mais ce n'est pas suffisant. Car aujourd'hui même ce souffle imperceptible nous travaille de l'intérieur : comme dit saint Paul lui-même, l'amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le souffle saint qui nous a été donné (Rm 5, 5), i.e. tout être humain sur terre a au fond de lui une part de Dieu qui est la capacité d'un amour sans limite, sans condition, sans restriction, sans réserve. Tout comme avec une fenêtre, on peut l'ouvrir pour faire entrer l'air, ou bien on la garde fermée, et le plus hermétiquement possible. C'est ici que se joue le drame humain. Bien souvent, on ne verra pas beaucoup de différence entre une fenêtre ouverte ou une fenêtre fermée, jusqu'au jour où il y a une situation de crise.

Pensons à une personne en crise. On lui dira : prends le temps de respirer; prends une grande inspiration; expire; inspire; expire... C'est seulement en prenant le temps de s'ouvrir les poumons, de faire entrer l'air frais, et de rejeter l'air vicié qu'elle retrouvera son centre, son être. Il en est de même pour beaucoup de nos moments difficiles : ou bien on prend le temps de laisser entrer la douleur, de l'apprivoiser, et permettons à ce qu'il y a de plus profond et de meilleur en nous de répondre, ou bien nous nous crispons, nous rejetons violemment ce que nous percevons, et laissons agir toute la rancoeur, la haine et la violence possible. Jean donne un nom à cette réponse du meilleur de nous-mêmes, le souffle saint ou l'Aidant pour poursuivre ce que Jésus a commencé.

Revenons au Nigeria. Ce n'est qu'au bout de trois ans que le dialogue entre les deux communautés a pu reprendre à travers des rencontres qui commençaient toujours par des prières (l'une chrétienne, l'autre musulmane). Le catalyseur de cette réconciliation, un ONG qui a offert non seulement un soutien matériel à la reconstruction, en particulier le creusage de nouveaux puits, mais s'est mis à enseigner l'art de la négociation et des règlements de conflit, et à liquider la peur et la haine. Et Salomon et Dahiru, réfugiés pendant cette période parce qu'ils refusaient de céder à la haine, ont pu sortir de leur isolement et poursuivre au grand jour leur amitié. Comment ne pas y voir l'Aidant à l'oeuvre?

Ce passage de Jean est utilisé pour célébrer la Pentecôte. C'est une fête extraordinaire, car elle célèbre la capacité du monde de prendre le même chemin que celui de Jésus. C'est ici l'espoir et l'avenir de notre monde.

 

-André Gilbert, Gatineau, mai 2018

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