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Raymond E. Brown, La communauté du disciple bien-aimé.
Phase 2: Quand l'évangile fut écrit - Relations johanniques avec les gens « du dehors », p. 59-91 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Nous avons déjà suggéré que la période pré-évangélique de la formation de la communauté johannique s'étend des années 50 jusqu'aux années 80. Ce chapitre entend présenter la vision johannique d'une variété de non-croyants aux yeux de la communauté. Cette pensée s'est adaptée à l'arrivée des païens dans la communauté, et on peut percevoir un certain universalisme dans des phrases comme : « Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle. mais pour que le monde soit sauvé par lui » (Jn 3, 16-17). Mais cela ne l'empêche pas de catégoriser la race humaine en croyants et non croyants : « Qui croit en lui n'est pas jugé ; qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu » (Jn 3, 18). Et bien sûr, les croyants désignent la communauté johannique, et les gens « du dehors » appartiennent au monde des ténèbres. Aucun autre évangile ne définit ses relations en des termes si forts d'opposition.
Il ne faut pas croire pour autant que cette communauté se définit de manière négative par opposition aux autres. Elle se définit plutôt comme une communion (koinonia)(1 Jn 1, 3), où on se considère frères et sours les uns des autres et où l'appel à s'aimer est un commandement central (Jn 13, 34). Même la vision d'une christologie haute contribue à cette idée, car le fait que Jésus a vu le Père permet de révéler qu'il est un Dieu d'amour et c'est par amour qu'il s'est donné à travers Jésus (Jn 3, 16). Une telle compréhension de Dieu et de Jésus exige que les Chrétiens se comportent de manière à les refléter : « A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l'amour que vous aurez les uns pour les autres » (Jn 13, 35).
Certains biblistes voient dans le 4e évangile un groupe élitiste qui a développé un langage ésotérique et opaque devenu inintelligible pour les gens du dehors. C'est exagérer la difficulté devant les artifices littéraires de Jean. Quand il présente un dialogue, l'interlocuteur qui ne saisit pas le langage de Jésus reflète ceux dont les yeux sont terrestres et trouvent Jésus tout à fait incompréhensible. Jean sait que le lecteur est plus intelligent que l'interlocuteur du dialogue. Mais en même temps il le met au défi d'aller plus loin qu'un Nicodème ou une Samaritaine. Le 4e évangile n'est pas le manifeste d'un groupe élitiste voulant se démarquer des « gens du dehors ». Son but est d'inviter la communauté johannique elle-même à une compréhension plus profonde de Jésus, car celui-ci est de Dieu, et dès lors demeure au-delà de ce que l'être humain peut saisir. Il ne faut donc pas se surprendre que le thème de l'incompréhension parcoure tout l'évangile.
La question qui nous intéresse maintenant, et qui est plus pertinente que celle de ses oppositions, concerne la relation des croyants johanniques avec toute une variété de non-croyants et avec d'autres croyants. Le 4e évangile ne nous donne une réponse que d'une manière indirecte à travers des indices tirés d'un contexte polémique et conflictuel.
- Les non-croyants détectables dans l'Évangile
- Le groupe I: le monde
Une phrase comme Jn 3, 5 (« Dieu, en effet, a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle ») donne l'impression d'une attitude favorable au monde. Mais le plus souvent, le terme désigne ceux qui ont rejeté la lumière :
- Jn 7, 7 : « Le monde ne peut pas vous haïr; mais moi, il me hait, parce que je témoigne que ses oeuvres sont mauvaises »
- Jn 9, 39 : « C'est pour un jugement que je suis venu en ce monde: pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles
- Jn 12, 31 : « C'est maintenant le jugement de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors »
- Jn 14, 17 : « l'Esprit de Vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu'il ne le voit pas ni ne le reconnaît »
- Jn 16, 20 : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira »
- Jn 16, 33 : « Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage! J'ai vaincu le monde »
- Jn 17, 9 : « Je prie pour eux ; je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés : ils sont à toi »
Certains biblistes ont identifié le « monde » avec « les Juifs ». Cependant, si le Prince de ce monde est souvent associé à Satan, considéré comme le père des Juifs selon Jn 8, 44, la notion de « monde » est beaucoup plus large. Alors que l'opposition des Juifs domine les ch. 5-12, l'opposition du monde domine les ch. 14-17. Ce fait suggère une certaine chronologie dans l'opposition. En effet, nous avons vu que c'est au ch. 12 que les Grecs viennent à Jésus, au moment où la rupture avec les Juifs est consommée, alors que les chrétiens johanniques sont expulsés de la synagogue. Que l'opposition passe « des Juifs » au « monde » suggère que les Chrétiens johanniques font face maintenant à l'incroyance des païens. Et ce rejet dépasse la christologie, comme l'indique 1 Jn 2, 16 : « puisque tout ce qui est dans le monde - la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et la confiance orgueilleuse dans les biens - ne provient pas du Père, mais provient du monde ».
Que Jésus soit venu pour être rejeté par les Juifs en particulier et par le monde en général a eu un impact tragique sur la pensée johannique (« il est venu chez les siens et les siens ne l'ont par reçu », Jn 1, 11). Jésus a été perçu comme un étranger sur terre et c'est en retournant vers le Père qu'il revient chez lui (Jn 17, 5). Les chrétiens johanniques considèrent de la même façons leur situation (« Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien; mais parce que vous n'êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tiré du monde, pour cette raison, le monde vous hait », Jn 15, 19). Et ainsi, ultimement, la demeure du Chrétien johannique est également au ciel (« Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi », Jn 14, 3). Bref, ce sentiment de rejet à produit un sentiment croissant d'aliénation, si bien que la communauté s'est senti un étranger en ce monde.
Peut-on aller plus loin dans la détermination géographique et chronologique de cette communauté? Tertullien nous apprend que les païens étaient furieux de voir la fraternité dans les communautés chrétiennes où on s'appelait « frère » et « soeur ». Mais la question demeure : cette lutte entre la communauté et les païens avait-elle atteint l'intensité d'une persécution? Des biblistes ont proposé que l'évangile aurait été écrit en Asie Mineure vers l'an 95-100 et reflèterait la persécution de l'empereur romain Domitien (règne de 81 à 96). Mais cela reflèterait la même période proposée pour la rédaction de l'Apocalypse. Pourtant, l'attitude face à Pilate et à l'empereur dans le 4e évangile n'a pas le ton amer face à Rome qu'on trouve dans l'Apocalypse; tout au plus y avait-il du harcèlement de la part des autorités romaines locales en lien avec le conflit synagogue-église. Ce qui est plus clair, c'est qu'au moment de la rédaction de l'évangile la communauté a dû fréquenter assez longtemps les non-Juifs pour réaliser que plusieurs d'entre eux n'étaient pas plus disposés à accueillir Jésus que « les Juifs » et le terme « monde » convenait pour décrire cette opposition.
- Le groupe II: les Juifs
L'expulsion de la synagogue a eu lieu quelque temps avant la rédaction du 4e évangile. Mais cela n'empêche pas le fait que les Chrétiens johanniques ont pu continuer à être persécutés, voir être tués par « les Juifs ». Cela signifie que même s'ils se sont déplacés pour vivre dans un milieu dominé par les païens, ce milieu présentait aussi des synagogues. Et on sait qu'après Yavné, les autorités juives suivaient la direction donnée par les Pharisiens, très sévère face aux déviants. Il existe plusieurs régions où on trouve des synagogues d'une certaine importance pour expliquer les interactions hostiles avec les Chrétiens johanniques. Sur ce point, les attaques virulentes de l'Apocalypse contre les synagogues d'Asie Mineure à Smyrne et Philadelphie renforce l'idée d'Éphèse comme lieu de la communauté johannique.
Certains biblistes ont avancé l'idée que le 4e évangile aurait été écrit pour être un tract missionnaire pour convertir les Juifs. C'est une position intenable, car on confond l'histoire passée de la communauté johannique avec la situation où l'évangile est écrit. Bien sûr, on trouve dans le 4e évangile des traces de discussions anciennes entre Chrétiens et Juifs qui incluent des sujets connus également des autres écrits du Nouveau Testament, comme celui de violer le Sabbat, et par là de violer la Loi de Moïse (Jn 5, 16), comme la résurrection de Jésus (Jn 2, 18-22), comme le caractère incroyable de l'eucharistie (Jn 6, 52), comme l'absence d'éducation chez Jésus (Jn 7, 15). Néanmoins, le débat dominant du 4e évangile concerne la divinité de Jésus. Et les arguments de la position chrétienne ont été perfectionnés grâce aux disputes ultérieures et qui ont abouti à l'expulsion de la synagogue des Chrétiens johanniques. Quand Jésus affirme que nul ne peut venir à lui si cela n'est pas donné par le Père (Jn 6, 37.39.44-65), cela signifie qu'il n'y a plus d'espoir réel dans les cercles johanniques de pouvoir rejoindre les Juifs.
Ainsi, même si les Chrétiens johanniques ne cherchaient plus à convertir les Juifs, il existe plusieurs raisons pour lesquelles on a gardé le détail des débats anciens. Tout d'abord, tout groupe religieux qui s'est séparé d'un autre groupe conservera l'arsenal d'arguments qui ont conduit à cette position et qui seront utiles pour l'éducation des nouvelles générations. Ensuite, comme nous le verrons plus tard, il y avait des Juifs dans les synagogues qui croyaient en cachette en Jésus. Alors cet arsenal d'arguments pouvaient servir à leur donner du courage et à confesser ouvertement Jésus, même si cela impliquait pour eux d'être expulsés de la synagogue.
- Le groupe III: les partisans de Jean-Baptiste
Nous avons vu que la communauté johannique a ses racines parmi les disciples de Jean-Baptiste. Alors il peut paraître surprenant de retrouver dans le 4e évangile un certain nombre d'affirmations négatives sur lui.
- Jn 1, 8 : « Il n'était pas la lumière. »
- Jn 1, 15 : « après moi vient un homme qui m'a devancé. »
- Jn 1, 20 : « Je ne suis pas le Messie. »
- Jn 3, 30 : « Il faut qu'il grandisse, et que moi, je diminue. »
- Jn 10, 41 : « Jean, certes, n'a opéré aucun signe. »
Mais tout devient clair quand on lit d'une manière autobiographique ce passage de Jn 3, 22-26 où les disciples de Jean-Baptiste s'indignent que Jésus fasse plus de disciples que leur maître : cela signifie qu'au moment où le 4e évangile fut écrit il y avait des disciples de Jean-Baptiste qui ne croyaient pas en Jésus, et donc la rédaction de l'évangile constitue une apologétique contre eux.
Il faut reconnaître qu'aucun récit synoptique n'a autant de réserves vis-à-vis de Jean-Baptiste. Cela peut se comprendre à la lumière de Ac 18, 24 - 19, 7 où Apollos et un groupe de douze disciples n'avaient reçu que le baptême de Jean-Baptiste; ces derniers durent recevoir une catéchèse sur Jésus. Ainsi, à Éphèse où fut probablement écrit le 4e évangile, le mouvement baptiste était bien vivant. De plus, on apprend par les Récognitions pseudo-clémentines (apocryphe du 3e siècle) que les sectaires du Baptiste prétendaient que leur maître était le Messie, et non Jésus. Tout cela nous fournit des indices qu'il y avait probablement des disputes à Éphèse entre les Chrétiens johanniques et des disciples de Jean-Baptiste. Cela expliquerait pourquoi dans le 4e évangile on note un effort pour corriger un portrait erroné de celui présenté comme le précurseur de Jésus, mais sans l'attaquer directement, lui et ses disciples, comme il l'a fait pour le groupe des incroyants, sans doute dans l'espoir de les voir se convertir. Jn 3, 22-26 présente des disciples non-croyants de Jean-Baptiste comme jaloux et envieux, mais ne les présente pas comme détestant Jésus. Ce manque de sévérité s'explique par le fait que la communauté johannique tire ses origines parmi les disciples du Baptiste.
- D'autres Chrétiens détectables dans l'Évangile
Le rédacteur johannique nous dit assez clairement qu'il y avait un certain nombre de personnes qui croyaient en Jésus, mais qui, en fait, n'étaient pas de vrais croyants.
- Le groupe IV: les crypto-Chrétiens (les Juifs chrétiens à l'intérieur de la synagogue)
Cependant, parmi les dirigeants eux-mêmes, beaucoup avaient cru en lui ; mais, à cause des Pharisiens, ils n'osaient le confesser, de crainte d'être exclus de la synagogue : c'est qu'ils préféraient la gloire qui vient des hommes à la gloire qui vient de Dieu. (Jn 12, 42-43)
L'aveugle-né (Jn 9) personnifie la communauté johannique, une communauté qui manifeste peu de tolérance face à ceux qui refusent de faire les choix difficiles qu'elle a faits. Ses commentaires négatifs face aux « Juifs » non-croyants s'appliquent également aux Crypto-chrétiens; en n'osant pas confesser publiquement leur foi, ceux-ci démontrent qu'ils ne croient pas vraiment en lui. Comme « les Juifs », les Crypto-Chrétiens ont choisi d'être reconnus comme disciples de Moïse plutôt que disciples de « ce type » (Jn 9, 28). Malgré tout, en insérant autant de références scripturaires, le 4e évangile semblent encore espérer leur faire changer d'avis et de les amener à quitter la synagogue.
Quelle était la christologie et l'ecclésiologie de ce groupe? On peut seulement conjecturer qu'à leur yeux le radicalisme des Chrétiens johanniques a provoqué une expulsion non nécessaire et tragique de la synagogue. Ces Crypto-chrétiens ne partageaient probablement pas la christologie haute de la communauté johannique, et n'acceptaient pas l'idée d'exalter Jésus au-dessus de Moïse ou d'écarter l'héritage cultuel. Pour eux, Jésus était un Juif qui évoluait à l'intérieur même de la synagogue, tout comme d'ailleurs Jacques et Pierre. Et l'expulsion de la synagogue était due tant au radicalisme des Chrétiens johanniques qu'à l'intransigeance de la synagogue. En gardant silence, ils n'étaient pas coupables à leurs yeux de lâcheté, mais donnaient l'exemple de la prudence. Aussi, leur but aurait été de travailler de l'intérieur pour amener les leaders de la synagogue à plus de tolérance face aux Chrétiens.
L'histoire des Crypto-chrétiens reflètent les choix qu'ont dû faire des gens qui ont accueilli l'évangile, divisés entre la rupture avec leur milieu social et le travail entêté dans ce milieu pour changer les choses.
- Le groupe V: les Églises juives chrétiennes à la foi inadéquate
Il s'agit d'un groupe de Chrétiens juifs qui avaient quitté la synagogue (ou en ont été expulsés), qui étaient connus publiquement comme Chrétiens et formaient des églises, mais vis-à-vis desquels Jean gardait une attitude hostile à la fin du premier siècle.
- Un premier cas nous est donné par Jn 6, 60-66 :
60 Après l'avoir entendu, beaucoup de ses disciples commencèrent à dire : « Cette parole est rude ! Qui peut l'écouter ? » 61 Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, Jésus leur dit : « C'est donc pour vous une cause de scandale ? 62 Et si vous voyiez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant. ? 63 C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. 64 Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. » En fait, Jésus savait dès le début quels étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui allait le livrer. 65 Il ajouta : « C'est bien pourquoi je vous ai dit : "Personne ne peut venir à moi si cela ne lui est donné par le Père." » 66 Dès lors, beaucoup de ses disciples s'en retournèrent et cessèrent de faire route avec lui. (Jn 6, 60-66)
Le contexte de ce passage est celui où Jésus vient de quitter la synagogue et il entre en dialogue avec des gens que Jean appelle « disciples ». Ces disciples trouvent difficiles ce qu'il a dit sur le pain de vie qui est sa chair donnée pour être mangée, tout comme sur son sang versée pour être bue, afin d'avoir la vie. Jésus réplique que ses paroles sont Esprit et vie, et que personne ne peut croire sans l'action du Père. Dès lors, plusieurs disciples le quittèrent. Nous aurions ici des Chrétiens juifs qui n'étaient pas considérés comme de vrais croyants pour Jean, car ils ne partageaient pas sa vision de l'eucharistie.
- Un deuxième cas nous est donné par Jn 7, 3-5 :
3 Ses frères lui dirent : « Passe d'ici en Judée afin que tes disciples, eux aussi, puissent voir les oeuvres que tu fais. 4 On n'agit pas en cachette quand on veut s'affirmer. Puisque tu accomplis de telles oeuvres, manifeste-toi au monde ! » 5 En effet, ses frères eux-mêmes ne croyaient pas en lui.
L'affirmation par Jean que les frères de Jésus ne croyaient pas en lui est surprenante à la fin du 1ier siècle, quand on sait que Jacques, le « frères du Seigneur », a reçu la vision de Jésus ressuscité et était une figure d'autorité dans l'église de Jérusalem (Ga 1, 19), que d'autres frères de Jésus lui ont succédé à Jérusalem, que des membres de sa famille étaient des figures éminentes en Palestine au 2e siècle. Nous n'avons pas ici le simple écho d'un souvenir historique où, au tout début, la famille de Jésus a mal réagi à son ministère (voir Mc 3, 21.34-35; 6, 4). Si, par exemple, il présente la mère de Jésus sous un jour défavorable par son interférence à Cana (Jn 2, 1-11), il prend la peine de sauver son image en la présentant comme une croyante au pied de la croix (Jn 19, 25-27). Pourquoi ne le fait-il pas la même chose avec les frères de Jésus? Il faut se rappeler que le « frère du Seigneur » fut suivi de son vivant par des Chrétiens juifs à Jérusalem qui étaient beaucoup plus conservateurs que Pierre et Paul (Ga 2, 12), et qu'après sa mort il devint le héros de Chrétiens juifs du 2e siècle qui se sont graduellement séparés de la « Grande Église ».
- Un troisième cas nous est donné par Jn 8, 31-59 :
31 Jésus donc dit à ces Juifs qui avaient cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, 32 vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » 33 Ils lui répliquèrent : « Nous sommes la descendance d'Abraham et jamais personne ne nous a réduits en esclavage : comment peux-tu prétendre que nous allons devenir des hommes libres ? » ... 37 Vous êtes la descendance d'Abraham, je le sais ; mais parce que ma parole ne pénètre pas en vous, vous cherchez à me faire mourir. 38 Moi, je dis ce que j'ai vu auprès de mon Père, tandis que vous, vous faites ce que vous avez entendu auprès de votre père ! » 39 Ils ripostèrent : « Notre père, c'est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous êtes enfants d'Abraham, faites donc les oeuvres d'Abraham... 44 Vous êtes bien de votre père, le diable, et vous avez la volonté de réaliser les désirs de votre père... 48 Les Juifs lui répondirent : « N'avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et un possédé ? »... 52 Ces mêmes Juifs lui dirent alors : « Nous savons maintenant que tu es un possédé ! Abraham est mort, et les prophètes aussi, et toi, tu viens dire : "Si quelqu'un garde ma parole, il ne fera jamais l'expérience de la mort." 53 Serais-tu plus grand que notre père Abraham, qui est mort ? Et les prophètes aussi sont morts ! Pour qui te prends-tu donc ? »... 57 Sur quoi les Juifs lui dirent : « Tu n'as même pas cinquante ans et tu as vu Abraham ! » 58 Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, Je Suis. » 59 Alors, ils ramassèrent des pierres pour les lancer contre lui, mais Jésus se déroba et sortit du temple.
Nous sommes probablement devant des Chrétiens juifs qui étaient fortement irrités devant la communauté johannique en raison de sa théologie haute et de son mélange d'éléments samaritains. On aurait ici l'écho de débats entre Chrétiens juifs conservateurs et ceux moins conservateurs autour de la notion de « semence d'Abraham », une notion perçue par les conservateurs comme très physique, ce qui les amenait à douter que les Chrétiens johanniques soient vraiment de la descendance d'Abraham, étant donnée la présence des Samaritains. Mais pour Jean, la descendance charnelle d'Abraham ne garantissait pas que ces Chrétiens Juifs étaient vraiment de la descendance d'Abraham, puisqu'Ismaël, fils d'Abraham, était né esclave et était considéré illégitime par les Juifs contemporains. Mais c'est avec la question christologique (« avant qu'Abraham fût, Je Suis ») que le débat atteint son tournant : on veut tuer Jésus, un écho aux figures d'Ismaël et de Caïn (Jn 8, 44), deux hommes qui ont tué ou menacé leurs frères, une allusion à peine voilée à l'attitude des Chrétiens juifs face à la communauté johannique. Ainsi, aux yeux de Jean, l'échec à reconnaître le vrai caractère de Jésus signifie que ces « Juifs qui ont cru en Jésus » ne sont pas mieux que « les Juifs ».
- Un quatrième cas nous est donné par Jn 10, 12 :
Le mercenaire, qui n'est pas vraiment un berger et à qui les brebis n'appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et prend la fuite ; et le loup s'en empare et les disperse.
Qui est le mercenaire? Il est défini comme le berger du troupeau, ce qui désigne le leader d'un groupe chrétien, probablement une église juive chrétienne. Le loup désignerait les Juifs qui veulent ravoir les Juifs chrétiens à la synagogue. Ainsi, ces leaders n'ont fait l'effort suffisant pour distancer les Chrétiens de la communauté par rapport aux Juifs, car, au fond, ils n'ont pas vraiment accepté la thèse johannique que le Judaïsme a été remplacé par la Chrétienté.
- Que conclure avec ces quatre cas? Toutes ces églises comprenaient probablement des Chrétiens qui se réclamaient du soutien de Jacques et des frères du Seigneur, qui insistaient sur l'importance de la descendance physique, qui professaient une christologie basse, et qui rejetaient une compréhension sacramentelle haute de l'eucharistie. Mais l'existence de telles églises est-elle possible à la fin du 1ier siècle. Car au 2e siècle les données abondent sur les Chrétiens juifs qui adhéraient aux grands principes du Judaïsme, à une théologie basse et à une séparation par rapport à ces églises de Chrétiens convertis du paganisme. Un grand témoignage nous est donné par Ignace d'Antioche qui, en écrivant aux églises d'Asie Mineure, s'attaque aux Chrétiens juifs qui vénèrent Jésus comme un maître, mais ne sont pas prêt à admettre sa personne bouleverser l'unité de la divinité, qui se réunissent pour le repas sacré pour vivre la fraternité plutôt qu'un sacrement. Aussi, en Jean, nous aurions un portrait de ces groupes deux décennies plus tôt, précisément parce la théologie johannique a forcé l'arrivée plus tôt de ce conflit entre Chrétiens johanniques et Chrétiens juifs.
- Le groupe VI: les Chrétiens des Églises apostoliques
Ce groupe est représenté par Pierre et les autres membres des Douze (André, Philippe, Thomas, Judas-pas-l'Iscariote, Nathanaël), et pour cette raison, ils sont appelés « apostoliques ». Jean ne les aurait pas appelés ainsi, car il évite le terme « apôtre », mais ils se seraient certainement vus ainsi, car l'idée des Douze apôtres était très répandue dans le 2e tiers du 1ier siècle. Le fait que Jean ait choisi Pierre et les Douze pour les représenter suggère que ce groupe était d'origine Judéo-chrétienne. En Jn 12, 20 Philippe et André sont impliqués dans la scène où les Grecs veulent voir Jésus, une scène qui montre une ouverture face aux païens. Ainsi, la communauté apostolique et la communauté johannique présentaient une composition ethnique semblable avec un mélange de Juifs et de païens.
- Un groupe distinct
Jean tenait-il à symboliser un groupe spécial et distinct à travers les figures de Pierre et des Douze? Nous avons un certain nombre d'indices. Le premier nous vient de Jn 6, 60-69, un passage sur le pain de vie, que nous avons examiné plus tôt. Un premier groupe de disciples qui a quitté la synagogue est incapable de continuer à suivre Jésus quand il parle de son corps donné en nourriture; pour Jean, ce sont des Judéo-chrétiens à la foi inadéquate. En revanche, les Douze représentés par Pierre disent : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as des paroles de vie éternelle » (Jn 6, 59). Cette scène symbolise les Chrétiens à la foi plus adéquate.
Mais comment savoir si ce dernier groupe de Chrétiens ne représente pas tous les autres, incluant ceux de la communauté johannique? La clé pour répondre à cette question se trouve dans l'effort du 4e évangile pour rehausser la figure du disciple bien-aimé par rapport à Pierre et d'en faire son héros :
- En Jn 13, 23-26 il repose contre la poitrine de Jésus, et Pierre doit recourir à lui pour avoir de l'information
- En Jn 18, 15-16 il peut accompagner Jésus dans la cour du grand-prêtre et c'est lui qui permet à Pierre d'y entrer
- En Jn 19, 26-27 il est au pied de la croix avec la mère de Jésus, alors que Pierre est en fuite
- En Jn 20, 2-10 il devance Pierre dans la course au tombeau
- En Jn 21, 7 c'est lui qui reconnaît Jésus se tenant sur la rive et informe Pierre sur son identité
- En Jn 21, 20-23 quand Pierre de manière un peu jalouse interroge Jésus sur le sort du disciple bien-aimé, il se fait répondre : « Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe ? Toi, suis-moi. »
Un tel contraste entre le disciple bien-aimé et Pierre n'est pas fortuit. Les deux hommes expriment le contraste entre deux communautés, la communauté johannique et celle qui vénérait Pierre et les Douze, que nous avons appelé la communauté apostolique.
- La perception de ce groupe
Quelle était l'attitude de la communauté johannique face à la communauté apostolique? D'une certaine façon, elle portait un jugement favorable. Dans le discours sur le pain de vie, ces Chrétiens apostoliques accueillent les paroles difficiles de Jésus (Jn 6, 59). Lors du dernier repas (Jn 13, 1), ils font partie des « siens » que Jésus aima jusqu'à l'extrême et pour lesquels il a prié (Jn 17, 9.20), car ils ont gardé sa parole (Jn 17, 6) et furent détestés par le monde (Jn 17, 14). De même, ils sont témoins de la résurrection de Jésus (Jn 20, 19.24) et Pierre, leur porte-parole, glorifiera Dieu par sa mort (Jn 21, 19).
Pourtant, la communauté apostolique ne représente pas la plénitude de la vision chrétienne. Les apôtres se dispersent et abandonnent Jésus lors de son arrestation (Jn 16, 32), alors que le disciple bien-aimé demeure avec Jésus jusqu'au pied de la croix (Jn 19, 26-27). Simon Pierre reniera Jésus (Jn 18, 17.25) et devra être réhabilité trois fois par Jésus (Jn 21, 15-17), alors qu'il n'y a aucun besoin de réhabilitation pour le disciple bien-aimé. Au tombeau vide, ce dernier comprend la signification des vêtements qui y sont laissés, alors que Pierre ne comprend rien (Jn 20, 8-10). Lors de la pêche miraculeuse, le disciple bien-aimé reconnaît Jésus (Jn 21, 7), et non Pierre. Ainsi, la communauté johannique prétend avoir une perception chrétienne plus profonde que celle de la communauté apostolique.
- Comparaison sur le plan christologique
C'est sur le plan christologique que ce fait la démarcation entre les deux groupes. Même si la christologie de la communauté apostolique semble assez haute pour accueillir la parole de Jésus qui donne sa chair à manger, elle n'est pas encore assez haute pour le 4e évangile. Ainsi, quand les disciples disent : « Maintenant nous savons que toi, tu sais toutes choses et que tu n'as nul besoin que quelqu'un t'interroge. C'est bien pourquoi nous croyons que tu es sorti de Dieu », Jésus leur répond : « Croyez-vous, à présent ? Voici que l'heure vient, et maintenant elle est là, où vous serez dispersés, chacun allant de son côté, et vous me laisserez seul » (Jn 16, 29-32). Même la scène postpascale avec Thomas indique que la foi des Douze a besoin de s'améliorer (Jn 20, 24-29). De fait, la confession finale de Thomas (« Mon Seigneur et mon Dieu ») exprime peut-être ce que devrait être la foi apostolique.
Pour être plus précis, ce qui manque à la christologie apostolique aux yeux de Jean est la foi en la préexistence de Jésus et à son origine d'en-haut. Pour lui, affirmer que Jésus est fils de Dieu signifie qu'il est toujours au côté du Père (Jn 1, 18), qu'il n'appartient pas à ce monde (Jn 17, 14), mais au monde divin (Jn 3,13.31). Nulle part dans les autres évangiles on trouve des indications d'une foi en la préexistence de Jésus et de l'équivalent à une phrase comme : « Avant qu'Abraham fut, je suis » (Jn 8, 58).
- Comparaison sur le plan ecclésiologique
On note aussi une certaine démarcation entre les deux communautés sur le plan ecclésiologique. Dans les oeuvres du Nouveau Testament, et en particulier chez Matthieu et Luc/Actes, on met l'accent sur la continuité avec le témoignage des apôtres que sont Pierre et les Douze. Dans le 4e évangile, en revanche, on ne prête aucune attention aux « apôtres », car ce qui est important est la fidélité au témoignage du disciple bien-aimé. De plus, également chez Matthieu et Luc/Actes et dans les lettres apostoliques il y a une institutionnalisation croissance des églises avec un intérêt pour les différentes fonctions. Mais chez Jean, on relativise l'importance de l'institution, et plutôt que d'utiliser l'image du corps et de ses membres comme chez Paul en 1 Co 12, on utilise l'image de la vigne et de ses branches, en insistant sur l'importance des branches de demeurer dans la vigne; le disciple doit garder le commandement de l'amour.
Un autre aspect qui distingue les deux ecclésiologies concerne la période après la disparition des grands témoins comme Pierre, Paul ou Jacques de Jérusalem dans les années 60. Pour la communauté apostolique, les responsables d'église devaient demeurer fidèles à ce que les apôtres avaient enseigner sans rien y changer (Ac 20, 28-30; Tt 1, 9). Pour la communauté johannique, après le départ du disciple bien-aimé (Jn 21, 20-23), le maître était maintenant le Paraclet qui demeurerait pour toujours en quiconque aime Jésus et qui garde ses commandement (Jn 14, 15-17); il est le guide vers la vérité tout entière.
Enfin, notons que, contrairement à Mt 28, 19 (« faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit) et Lc 22, 19 (« Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi »), le Jésus de Jean ne demande pas l'institution du baptême ou de l'eucharistie. Pour Matthieu et Luc, les sacrements sont liés à la vie ecclésiale, tandis que pour Jean les sacrements sont la continuation de la puissance de Jésus manifesté pendant son ministère, quand il ouvrait les yeux de l'aveugle (le baptême comme illumination) et nourrissait les affamés (l'eucharistie comme nourriture).
Bref, on ne trouvera aucune polémique dans l'ecclésiologie de la communauté johannique face à la communauté apostolique. On y perçoit plus une forme d'avertissement face à la succession doctrinale, à l'institutionnalisation des rôles ou à la pratique sacramentaire : il ne faut pas oublier l'essentiel, la présence vivante de Jésus dans le Chrétien à travers le Paraclet.
- La communauté johannique était-elle une secte?
Se demander si la communauté était une secte revient à se demander : cette communauté avait-elle rompu la communion (koinonia) avec les autres Chrétiens? Nous avons vu que les chrétiens johanniques étaient hostiles vis-à-vis des Juifs (le groupe II), mais ils n'étaient pas les seuls, comme on le voit chez Paul et Matthieu. De même, ils n'étaient pas les seuls à condamner les Crypto-Chrétiens (groupe IV) et les Chrétiens à la foi insuffisante (groupe V).
Mais il est vrai que la communauté johannique met l'accent d'une part sur un sentiment d'aliénation : leur Jésus est un étranger qui n'a pas été compris par son peuple et il n'est même pas de ce monde. D'autre part, elle met l'accent sur un sentiment de supériorité en affichant une théologie plus profonde : le disciple bien-aimé, héros de la communauté, est l'objet d'une affection spéciale de Jésus; implicitement, on affirme que les Chrétiens johanniques sont ceux qui comprennent le mieux Jésus, et ils sont guidés par le Paraclet. Le moins qu'on puisse dire, cette communauté a développé un style particulier, marqué par une symbolique abstraite (vie, lumière, vérité) et une technique d'incompréhension chez divers personnages.
Cela étant dit, malgré une tendance sectaire, l'attitude de la communauté vis-à-vis des Chrétiens apostoliques (groupe VI) prouve qu'elle n'était pas vraiment devenue une secte et n'avait pas rompu la communion avec eux. Car, si on en juge d'après la scène du dernier repas, elle les considérait comme ceux que Jésus considérait comme « siens » et pratiquaient le commandement de s'aimer les uns les autres (Jn 13, 34). Leur espoir pour l'avenir à leur égard était exprimé par Jn 10, 16 : « J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos et celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau et un seul berger ». Cet espoir est également exprimé par Jn 17, 21 : « que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu'ils soient en nous eux aussi ».
L'histoire nous apprend que l'église plus large a fini par adopter la christologie de la préexistence de Jésus. Les Chrétiens apostoliques reconnurent que le langage johannique n'était pas vraiment une énigme et que sa parole n'était pas étrangère : sa théologie reflétait simplement une variante acceptable de la tradition.
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