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Raymond E. Brown, La communauté du disciple bien-aimé.
Phase 3: Quand les épitres furent écrites - Luttes internes dans la communauté johannique, p. 92-144 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
L'histoire de la communauté du disciple bien-aimé se poursuit après la période évangélique à travers les épitres. Donnons d'abord une description sommaire de ces épitres, puis les hypothèse sur l'auteur, et enfin les raisons pour les dater après la rédaction du 4e évangile.
- Une description des trois épitres
La deuxième et la troisième épitre sont des épitres d'une seule page écrites par la même personne qui s'identifie comme étant « le presbytre ». En 2 Jn, alors qu'il est associé à une église (v. 13), il écrit à l'adresse d'une autre (v. 1 « à la Dame élue et à ses enfants ») pour proposer de ne pas accueillir les gens qui nient que Jésus soit venu dans la chair (v. 7.10-11). En 3 Jn, le presbytre s'adresse à Gaïus pour louanger son hospitalité vis-à-vis des missionnaires-prêcheurs (v. 1.5-8) et pour lui demander d'accueillir Démétrius sur le point d'arriver (v. 12). S'il s'adresse directement à Gaïus, c'est qu'une lettre précédente à « l'église » (v. 9) a été ignorée par Diotréphès, le leader de l'église, qui refuse de recevoir les missionnaires-prêcheurs et excommunie quiconque les accueille. Dans les deux épitres, le presbytre annonce une visite prochaine. Et en 3 Jn, il avertit que lors de sa venue il soumettra le cas de l'hostilité de Diotréphès à son égard (v. 10a).
L'auteur de la première épitre ne s'identifie pas. Son oeuvre est plus un traité qu'une note personnelle. Son souci principal est de soutenir ses lecteurs contre un groupe qui fait l'oeuvre du diable et de l'antichrist (2, 18; 4, 1-6), un groupe qui fait sécession par rapport à la communauté (2, 19), mais essaie de gagner des adeptes. La scission est d'ordre christologique et éthique : le groupe nie Jésus venu dans la chair et ne voit pas l'importance de garder les commandements, tout en se sentant coupable d'aucun péché (1, 6.8; 2, 4).
- La question de l'auteur
Nous assumons que les 3 épitres ont été écrites par la même personne qui nous appellerons « le presbytre » ou « l'auteur » de manière interchangeable. Car les mêmes problèmes doctrinaux et moraux sont abordés en 1 Jn et 2 Jn, et à la fois 2 Jn et 3 Jn sont préoccupées par l'accueil des missionnaires-prêcheurs, si bien que nous sommes devant la même phase de l'histoire johannique. Quant à l'auteur, il est raisonnablement certain qu'il ne s'agit pas du disciple bien-aimé; il est peu probable que le disciple bien-aimé se serait appelé « presbytre », et il est impensable que les sécessionnistes auraient ignoré une figure si imposante. Enfin, malgré certaines similarité stylistiques et théologiques, il est peu probable que l'auteur des épitres soit l'auteur du 4e évangile. Mais il existait une école johannique d'écrivains qui partageaient les mêmes positions théologiques et le même style, et les auteurs du 4e évangile et des épitres johanniques en ont fait probablement partie.
- La question de la date
Certains biblistes ont invoqué certains motifs anciens dans les épitres (eschatologie finale, humanité de Jésus, dimension sacrificielle de sa mort) ainsi que les traits juifs (faux prophètes, antichrist, idolâtrie) pour proposer un auditoire juif et une date antérieure à celle du 4e évangile. Ils se sont laissé leurrer par la couche la plus ancienne des épitres et par le fait que l'auteur, pour rectifier les faussetés des adversaires, doit mettre l'accent sur ce qui a été proclamé « dès le début » (1 Jn 1, 1). Cela ne donne aucune indication sur la date de composition. De même, il est normal que l'auteur des épitres ne mettent pas l'accent sur la préexistence de Jésus, car justement, les adversaires exagèrent ce point théologique au point de nier l'existence dans la chair.
L'observation décisive concernant la datation des épitres nous est fournie par le fait que la communauté johannique n'est pas confrontée à des adversaires externes, mais à des adversaires internes. Les sécessionistes ont maintenant remplacé le « monde » (1 Jn 4, 5) et sont devenus les fils du diable (3, 10). Si les épitres avaient été écrites avant le 4e évangile, nous aurions dans l'évangile une communauté divisée et décimée; mais nous n'avons aucun indice d'une telle situation. Au contraire, comme nous le verrons plus tard, c'est le message imbriqué dans l'évangile qui a conduit à une scission dans l'évangile, parce que deux groupes l'ont interprété de deux façons différentes. Aussi, comme on situe la rédaction de l'évangile vers l'an 90, on peut dater les épitres vers l'an 100, à mi-chemin entre l'évangile et les écrits d'Ignace d'Antioche (vers l'an 110).
- La situation de vie envisagée dans les épîtres
- Les églises johanniques
La deuxième et troisième épitre sont envoyées à différentes églises à une certaine distance de l’auteur (qu’il entend visiter prochainement), et alors on sait que les communautés johanniques ne se situaient pas toutes en un même lieu géographique. Ce sont donc différentes villes ou agglomérations qui sont impliquées. Et puisqu’on se réunissait dans des églises-maisons, le nombre dans ces rassemblements était limité. Il est donc probable que Gaïus et Diotréphès de I Jn, même s’ils vivaient dans la même agglomération, appartenaient à des églises johanniques différentes, et que le presbytre cherchait à ce que ses émissaires soit accueillis dans une église après avoir été refusés par le chef d’une autre. La zone géographique dont on parle ne pouvait être un coin reculé, car le 4e évangile nous amène à penser que dans la même région on pouvait trouver des églises non-johanniques (Chrétiens juifs, Chrétiens apostoliques), tout comme des synagogues et des disciples de Jean-Baptiste.
Tout cela nous conduit à imaginer un grand centre métropolitain (Éphèse?) avec des maisons-églises comprenant des Chrétiens johanniques auxquels s’adresse d’abord 1 Jean; et à l’intérieur d’une distance raisonnable, il y avait aussi des agglomérations provinciales avec des églises johanniques auxquelles 2 Jn et 3 Jn s’adressent. Le conflit avec les sécessionnistes aurait eu lieu dans un grand centre, car 1 Jean cherche à renforcer là ceux qui lui sont loyaux. Comme ces sécessionistes tentent de gagner également à leur cause les communautés provinciales, l’auteur envoie 2 Jn à l’une de ces communautés pour les prévenir de l’arrivée de ces missionnaires aux idées fausses. C’est probablement dans une autre agglomération que Diotréphès a décidé de refuser les émissaires à la fois de l’auteur et de ses opposants, et dès lors 3 Jn a été envoyé dans une autre maison-église de la même agglomération pour obtenir l’hospitalité pour ses émissaires.
- L'école johannique
Quelle était la fonction dans ces églises de l’auteur qui s’identifie comme « le presbytre »? Nous savons qu’à la fin du 1ier siècle s’est développé une structure ecclésiale où un groupe de « presbytres » ou « anciens » étaient responsables de l’administration et du soin pastorale d’une église. Mais cela ne décrit pas vraiment notre auteur qui se désigne comme « le presbytre » dans son combat contre les sécessionnistes, alors qu’il s’adresse à d’autres églises que la sienne. On ne peut parler également d’une sorte d’évêque, ou même d’archevêque, car ce modèle n’existe pas encore dans le NT. D’ailleurs, l’auteur ne peut faire appel à une telle forme d’autorité pour discipliner ses opposants.
Il existe une autre utilisation de presbyteros attestée par Irénée et Papias au 2e siècle. Il désignerait la génération d’enseignants après la disparition des témoins oculaires : ce sont des gens qui ont vu et entendus ceux qui ont vu et entendu Jésus; leur autorité vient de ce qu’ils ont été en contact avec les premiers témoins. Dans la communauté johannique, après la mort du disciple bien-aimé, la communauté a compris que l’œuvre du Paraclet se poursuivait donc à travers les disciples du disciple bien-aimé qui avait transmis la tradition et avait aidé à la formuler.
Ce second sens de presbyteros, tel que modifié dans l’optique johannique, expliquerait pourquoi le presbytre des épitres johanniques parle comme s’il faisait partie d’un « nous » collectif qui rend témoignage de ce qu’il a vu et entendu depuis le début (1 Jn 1, 1-2). Tout cela met de l’avant l’idée d’une « école johannique ». L’étude du terme « école » chez certains groupes de l’Antiquité (Pythagore, l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, les Esséniens) a permis de dégager un certain nombre de caractéristiques de ces écoles, et de conclure que la communauté johannique rencontre ces caractéristiques. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises l’auteur des épitres utilise le « nous » en incluant ses « frères » sur un pied d’égalité. À d’autres occasions, son « nous » représente tous les porteurs et les interprètes d’une tradition qui sont distincts d’un « vous », ceux à qui il s’adresse et qu’il appelle aussi « petits enfants ». Ainsi, le « nous » n’inclut pas tout le monde dans la communauté, mais ceux qui ont été les plus proches historiquement du disciple bien-aimé, tout comme certains furent plus actifs à écrire et à porter témoignage. C'est pour eux que nous réservons le terme « école johannique » au cœur de la grande communauté johannique. Cela inclut donc l’auteur de l’évangile, son rédacteur (et tous les écrivains impliqués), l’auteur des épitres, et tous les porteurs de la tradition avec laquelle ils s’identifient dans leurs écrits, bref, le « nous de Jn 21, 24 (« C'est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est conforme à la vérité » ), 1 Jn 1, 3 (« ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi »).
C’est en tant que représentant de cette école johannique que parle le presbytre. Il peut dire « ce que nous avons entendu… depuis le début », non pas parce qu’il fut lui-même un témoin oculaire, mais en raison de la proximité de l’école johannique par rapport au disciple bien-aimé qui, lui, a vu Jésus. Mais, au moment où les épitres furent écrites, deux groupes prétendent interpréter la tradition du disciple bien-aimé. Alors le presbytre entend corriger ses adversaires en se faisant le porte-parole de l’école johannique qui connaît vraiment la pensée du disciple bien-aimé.
- Le schisme intra-johannique
L’auteur de 1 Jn nous dit : « C'est de chez nous qu'ils sont sortis, mais ils n'étaient pas des nôtres » (1 Jn 2, 19). Qui sont ces gens qui « sont sortis » de la communauté? Notons que nous avons ici le point de vue du presbytre qui les considère comme des adversaires, des sécessionnistes ou des schismatiques. Il est possible que selon le point de vue de ceux-ci, c’est le groupe du presbytre qui était schismatique, et ils pourraient avoir raison en ce sens qu’ils étaient devenus plus nombreux si on se fie à 1 Jn 4, 5.
Notre seule façon de connaître les idées des sécessionnistes est dérivée de l’hypothèse qu’ils avaient les positions que combattait 1 Jn et, en les regroupant, de discerner une pensée cohérente. Il faut reconnaître que ces disputes ont amené les sécessionnistes à s’exprimer en des phrases lapidaires que 1 Jn reprend pour les réfuter. Alors il sera important de montrer qu’elles ne sont pas sans une certaine logique et pouvoir de persuasion, étant donné leurs présupposés; cela permettra de voir les deux côtés de la médaille.
Mais quels étaient les présupposés des sécessionnistes? Quel fut le catalyseur de cette division théologique qui traverse si fortement 1 Jn? Des biblistes ont proposé diverses théories, comme celle d’influence extérieure, tel le courant gnostique, ou docétiste, ou celui de Cérinthe. Mais les caractéristiques de ces courants ne cadrent pas avec les idées des sécessionistes. D’autres biblistes ont proposé l’influence d’un nouveau groupe se joignant à la communauté, soit d’origine païenne, soit des Juifs de langue grecque, apportant leurs idées contaminées par une religion philosophique d’origine hellénistique. Mais jamais 1 Jn suggère qu’il y a eu influence de l’extérieur.
À notre avis, la meilleure hypothèse pour expliquer à la fois les positions de l’auteur des épitres et des sécessionistes est celle-ci : les deux partis connaissaient cette proclamation de Chrétienté qui nous est accessible à travers le 4e évangile, mais qu’ils interprétaient différemment. Ainsi, les adversaires ne sont pas des gens de l’extérieur, mais des gens formés par la pensée johannique elle-même, justifiant leurs positions en se référant à l’évangile johannique et ses implications. Plus tard, quand la communauté ecclésiale a accepté 1 Jn dans le canon de l’Écriture, elle a montré qu’elle approuvait l’interprétation de l’auteur plutôt que celle de ses adversaires. Ainsi, l’évangile selon Jean est en quelque sorte neutre, mais il ne pouvait répondre aux nouvelles questions qui se posaient, et dans leur effort pour y répondre, les deux groupes en conflit prétendaient que leur interprétation de l’évangile était la plus juste.
Cette hypothèse explique non seulement la vision des sécessionnistes, mais également le style d’argumentation de 1 Jn qu’il ne réfute pas directement les slogans de ses adversaires, mais plutôt les nuance. Cette hypothèse explique également l’appel constant à « que vous avez depuis le commencement » (1 Jn 2, 7); car les adversaires prétendent connaître l’évangile johannique, mais ils la pervertissent en ignorant la tradition qui la sous-tend. De fait, quelques années avant ce schisme, le 4e évangile a été façonné par des conflits avec gens de l’extérieur, en particulier avec « les Juifs », si bien que l’évangéliste met l’accent sur ce que ces gens-là nient. Dès lors, la pensée des sécessionnistes est basée sur ce point de vue limité et n’est pas fidèle aux présupposés de la tradition qui n’ont pas été inclus dans l’évangile lors de ces disputes. Voila pourquoi, en faisant appel à « que vous avez depuis le commencement », le presbytre revient sur des points à peine esquissés dans le 4e évangile, mais qui font partie de l’héritage originel de la communauté, un héritage partagé également avec les autres groupes de Chrétiens.
- Les zones litigieuses
- La christologie
Nous avons vu plus tôt que le point central dans les débats de la communauté johannique avec les Juifs et les autres chrétiens concernait sa christologie haute. La foi en la préexistence du Fils de Dieu était la clé de l’affirmation johannique que le croyant possède la vie divine. Le 4e évangile fut écrit pour soutenir la foi des Chrétiens johanniques sur ce point. Inévitablement, une croyance défendue avec tant d’ardeur aura été transmis à la communauté comme le message chrétien central. Et cela aurait deux conséquences.
- L’accent sur la divinité exacerbé par la polémique a porté ombrage aux points moins litigieux, comme l’humanité de Jésus.
- Quand une communauté accepte de subir d’énormes représailles pour sa christologie (l’exclusion de la synagogue et les persécutions), elle sera très peu tolérante pour les déviations face à cette christologie.
- La position des sécessionistes
Voici les données sur le conflit en 1 Jn :
- 1 Jn 2, 22 : « Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus est le Christ » (voir 2, 23 où il s’agit du Fils)
- 1 Jn 3, 23 : « Adhérer avec foi à son Fils Jésus Christ »
- 1 Jn 4, 15 : « Quiconque confesse que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui, et lui en Dieu »
- 1 Jn 5, 1 : « Quiconque croit que Jésus est le Christ est né de Dieu »
- 1 Jn 5, 5 : « Qui est vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? »
De manière évidente, l’auteur insiste sur le Christ (messie), Fils de Dieu. N’est-ce pas exactement ce qu’affirme le 4e évangile (20, 31 « pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu ») ? Malgré les similarités, il y a des différences : le 4e évangile prend la peine de décrire la carrière terrestre de Jésus dans le but d’identifier ce Jésus au cœur de son ministère avec le Fils de Dieu préexistant, prenant le contre-pied de ceux qui proposent les titres de « Christ » et « Fils de Dieu » sans faire de lien indissociable avec le ministère terrestre. L’enjeu est donc celui-ci : le Jésus dont nous connaissons la vie et la mort est-il le même que le Fils préexistant de Dieu? Et de manière corollaire : Est-il important que le Fils de Dieu ait vécu et soit mort comme ce fut le cas pour Jésus? Cet enjeu est bien exprimé par 1 Jn 4, 2-3:
Quiconque confesse Jésus Christ venu dans la chair
reflète l’Esprit qui est de Dieu,
et quiconque nie l’importance de Jésus
reflète un Esprit qui n’est pas de Dieu ;
Que signifie nier l’importance de Jésus et nier sa venue dans la chair? Cela doit signifier que les adversaires mettent tellement l’accent sur le principe divin en Jésus qu’ils négligent la carrière terrestre de ce principe divin.
Nous avons maintenant plus de données sur ce docétisme chrétien à travers les œuvres gnostiques découvertes en Égypte à Nag Hammadi en 1945. Par exemple, on peut lire : « J'ai revêtu Jésus. Je l'ai porté depuis le bois maudit et l'ai établi dans les demeures de son Père. Et ceux qui veillent sur leurs demeures ne m'ont pas reconnu » (Prôtennoia trimorphe, 13, 50, 12-15, écrit vers l’an 200); ainsi le Fils de Dieu a simplement revêtu Jésus comme on porte un vêtement. Dans une autre œuvre, un Jésus bien vivant rie de ses persécuteurs qui tourmentent un Jésus extérieur (Apocalypse de Pierre, 7, 81, 15-25). Mais est-ce vraiment ce docétisme que prêchent les adversaires dans 1 Jn? Si c’était le cas, le presbytre n’aurait rencontré aucune difficulté à le réfuter, car il n’y a aucun indice dans le 4e évangile que Jésus ait eu un semblant de corps ou que le Verbe et Jésus fonctionnaient comme deux entités distinctes pendant son ministère. On a qu’à penser à Jn 20, 24-29 quand Jésus montre à Thomas la marque des clous et son côté meurtri, une preuve que son corps était réel après la résurrection. Comment des gens qui pratiquaient un tel docétisme aurait pu faire partie de la communauté johannique en connaissant la tradition sur Thomas? Voilà le danger d’interpréter une situation à la lumière d’une hérésie qui s’est développée plus tard.
Une approche plus féconde est de se demander si les sécessionnistes n’ont pas tiré du 4e évangile lui-même les éléments pour soutenir leurs affirmations christologiques que le presbytre trouve dangereux. Car, fondamentalement, les sécessionnistes croient que l’existence humaine de Jésus, bien que réelle, n’a pas de valeur salvifique. Selon eux, son existence humaine n’était qu’une étape dans la carrière du Verbe divin et non une composante intrinsèque de la rédemption. Ce que Jésus a fait en Palestine n’était pas vraiment important pour eux ni le fait d’être mort en croix; le salut n’aurait pas été différent si le Verbe s’était incarné dans une figure humaine totalement différente qui aurait mené une vie différente et serait mort d’une mort différente. Ce qui leur importait était seulement que la vie éternelle était venue vers les hommes et les femmes à travers le Fils qui est passé dans le monde. Mais comment une telle interprétation pouvait-elle être basée sur le 4e évangile?
- Jean nous donne un portrait de Jésus qui relativise en quelque sorte son humanité. De là vient le danger de lire isolément un verset. Par exemple, on ne peut lire Jn 1, 14ab (« Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ») sans lui adjoindre Jn 1, 14cd (« et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père »). Il ne fait aucun doute que pour Jean l’humanité de Jésus est réelle, mais il préfère mettre l’accent sur la gloire de Dieu qui transpire de cette humanité. Dans les Synoptiques, cette gloire se révèle à la transfiguration. Pour Jean, elle se révèle dès les noces de Cana. Cette christologie haute colore tout son évangile.
Le Jésus du 4e évangile semble avoir des traits très peu humains :
- Quand il parle de nourriture (Jn 4, 32), de pain (6, 33) ou d’eau (Jn 4, 7-14; 7, 38; 9, 7), il fait référence à des réalités spirituelles
- Son amour pour Lazare manque étrangement de sympathie humaine, car il ne se hâte pas de le retrouver quand il est malade (Jn 11, 5-6) ou quand il meurt, et sa mort devient un moment joyeux pour enseigner sur la foi (Jn 11, 11-15)
- La vue de la sœur de Lazare qui pleure l’irrite (Jn 11, 33)
- Même quand Jésus pleure, on ne sait pas si c’est à cause de la peine ou à cause du manque de foi (Jn 11, 35)
- Le Jésus de Jean connaît toutes choses (Jn 16, 30), si bien qu’il n’a pas besoin qu’on l’informe, comme sur la quantité de pain dans la scène où il nourrit la foule (Jn 6, 5)
- Il choisit Judas comme disciple en sachant dès le début qu’il le trahira (Jn 6, 64.70-71)
En ce qui concerne les relations de Jésus avec son père :
- Jésus est un avec le Père (Jn 10, 30), si bien qu’il n’a pas besoin de le prier pour changer sa volonté
- À Gethsémani, Jésus refuse de prier comme le Jésus des Synoptiques, car il n’y a pas de distinction entre sa volonté et celle de son Père.
- Il y a en Jean des éléments qui atténuent la portée salvifique du ministère de Jésus. Selon le 4e évangile, la Verbe a apporté aux hommes et aux femmes la vie éternelle de la part de Dieu, mais les sécessionnistes ont pu penser que cette vie éternelle était rendue disponible par la simple présence du Verbe dans le monde, et non à travers ce que le Verbe a fait lorsqu’il était présent; pour eux, il suffisait que le Verbe se fasse chair, et la sorte de vie qu’il a mené et la façon dont il est mort importaient peu. Des phrases comme Jn 17, 3 (« la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ ») et Jn 17, 8 (« Ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé »), des phrases centrées sur l’envoi, et non sur une action quelconque, ont pu conduire à cette perception.
La valeur salvifique du ministère de Jésus passe par son baptême ainsi que par sa mort. Pour les sécessionnistes, ces deux réalités ont une valeur secondaire. Voilà pourquoi le presbytre écrit cette phrase obscure : « C'est lui qui est venu par l'eau et par le sang, Jésus Christ, non avec l'eau seulement, mais avec l'eau et le sang » (1 Jn 5, 6); l’eau désigne le baptême, le sang désigne la croix. De fait, le 4e évangile ne décrit pas le baptême de Jésus. Il y fait une référence indirecte (Jn 1, 30-34) et en fait un moment de révélation de la présence du Fils préexistant de Dieu, car Jean-Baptiste dit : « Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était.” Moi-même, je ne le connaissais pas, mais c'est en vue de sa manifestation à Israël que je suis venu baptiser dans l'eau ».
De même, les implications de la passion et la mort de Jésus dans le 4e évangile diffèrent de ce qu’on trouve dans les autres écrits du Nouveau Testament :
- Alors que dans les Synoptiques, c’est l’action de Jésus, lors de sa dernière semaine à Jérusalem, chassant les vendeurs du Temple qui cause sa mort (Jn 11, 15-18; 14, 55-61), Jean prend la peine de déplacer cette scène au début du ministère de Jésus (ch. 2), y faisant l’annonce de sa résurrection après trois jours, afin de réinterpréter la passion et la mort de Jésus comme une victoire ou une « élévation ».
- Chez Jean, Jésus n’est plus une victime : « Personne ne m'enlève la vie, mais je la donne de moi-même ; j'ai le pouvoir de la donner et j'ai le pouvoir de la recevoir à nouveau » (Jn 10, 18)
- Chez Jean, Jésus ne tombe pas par terre à Gethsémani dans un geste de supplication (voir Mc 14, 35), ce sont plutôt les soldats romains et la police juive qui tombent par terre devant lui quand il émet son majestueux : « Je suis » (Jn 18, 6)
- Le Jésus de Jean dit clairement à Pilate qu’il n’a aucun pouvoir sur lui (Jn 19, 11)
- En croix, le Jésus de Jean est entouré du groupe initial de disciples, début de l’Église (Jn 19 25-27)
- Le Jésus de Jean a un tel contrôle que c’est seulement quand il dit : « Tout est achevé », qu’il incline la tête et remet l’Esprit (Jn 19, 30)
- Une phrase comme « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » (Mc 15, 34) est inconcevable sur les lèvres du Jésus johannique qui a dit : « Mais je ne suis pas seul, le Père est avec moi » (Jn 16, 32)
- Dans sa mort, le Jésus de Jean est déjà « élevé » en triomphe et attire tous les hommes à lui (Jn 12, 32-33).
Ainsi, la notion de sacrifice expiatoire pour les péchés a disparu au profit de la notion de révélation.
Bref, pour les sécessionnistes, le baptême est seulement un rappel public que le Fis est venu dans le monde. La mort est seulement le retour nécessaire du Fils vers le Père. Tout cela est dérivé de l’insistance du 4e évangile sur la notion de révélation.
- La réfutation par l'auteur
Comment 1 Jn peut-il répliquer à ses adversaires qui proposent une théologie qui n’est pas une interprétation impossible du 4e évangile? Ainsi, il n’est pas libre de nier la préexistence du Fils de Dieu, sous prétexte que les sécessionnistes l’utilisent pour atténuer l’importance de la carrière dans la chair de Jésus. Le presbytre croit aussi que la Vie éternelle s’est révélée à nous, que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde et que Jésus est vrai Dieu. Mais il mettra au défi les conclusions erronées que ses adversaires en tirent, et donc il accompagnera les affirmations qui impliquent la préexistence avec d’autres affirmations mettant l’accent sur la carrière du Verbe-fait-chair, un accent plus formel et explicite que celui qu’on trouve dans le 4e évangile.
Un bel exemple nous est donné par les prologues respectifs de Jn et 1 Jn :
| Jean | 1 Jean |
1 Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu. 2 Il était au commencement tourné vers Dieu. 3 Tout fut par lui, et rien de ce qui fut, ne fut sans lui. 4 En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes…
14 Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père. | 1 Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie 2 – car la vie s'est manifestée, et nous avons vu et nous rendons témoignage et nous vous annonçons la vie éternelle, qui était tournée vers le Père et s'est manifestée à nous –, 3 ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, à vous aussi, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous. Et notre communion est communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. 4 Et nous vous écrivons cela pour que notre joie soit complète. |
On rencontre des mots semblables dans les deux prologues, mais avec des significations différentes : commencement, verbe, vie. Alors que dans le prologue du 4e évangile « commencement » signifie : avant la création, en 1 Jn le mot renvoie à « ce que nous avons entendu… vu… contemplé… touché », donc le commencement du ministère de Jésus; mais cette signification n’est pas nouvelle car on la retrouve également dans le 4e évangile en Jn 2, 11; 6, 64 et 16, 4. De même, concernant les mots « Verbe » et « vie », le prologue évangélique nous dit que le Verbe était tourné vers Dieu et qu’il était la vie, un écho du récit de la création en Gn 1-3, et c'est plus loin (Jn 1, 14) qu’on apprend que ce Verbe s’est fait chair. Le prologue de 1 Jn, pour sa part, associe l’expression « Verbe de vie » avec « ce que nous avons vu », et met donc l’accent sur la révélation de cette réalité dans la carrière de Jésus qui est devenue source de vie. Enfin, alors que le prologue johannique présente l’incarnation d’une manière générale (Jn 1, 14 : « le Verbe s'est fait chair »), 1 Jn personnalise cette réalité : « Ce que nous avons vu de nos yeux… » (1 Jn 1, 1), pour insister sur cette carrière humaine.
Nous avons vu que les sécessionnistes échouent à saisir la valeur salvifique de la mort de Jésus. Comment le presbytre s’attaque-t-il à ce problème? Cette valeur est mentionnée de manière secondaire et dispersée dans le 4e évangile : 6, 51 (« Et le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie »); 11, 51-52 : (« Caïphe fit cette prophétie qu'il fallait que Jésus meure pour la nation et non seulement pour elle, mais pour réunir dans l'unité les enfants de Dieu qui sont dispersés »); 12, 24 (« En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte du fruit en abondance »); 18, 14 (« c'est ce même Caïphe qui avait suggéré aux autorités juives : il est avantageux qu'un seul homme meure pour le peuple »). Et en particulier, on a ce témoignage de Jean-Baptiste : « Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29). Les sécessionnistes comprenaient sans doute ce passage comme une élimination du péché par la venue de la lumière. Mais le presbytre y voyait certainement une évocation du serviteur souffrant ou de l’agneau pascal, c’est ce qui explique des phrases comme :
- 1 Jn 1, 7 : « et le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché »
- 1 Jn 2, 2 : « car il est, lui, victime d'expiation pour nos péchés ; et pas seulement pour les nôtres, mais encore pour ceux du monde entier »
- 1 Jn 3, 16 : « lui, Jésus, a donné sa vie pour nous »
- 1 Jn 4, 10 : « ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime d'expiation pour nos péchés »
Ainsi, si Jésus donne sa vie, ce n’est pas seulement pour la reprendre, mais il vise une expiation des péchés. L’importance du sang versé est exprimée par 1 Jn 5, 6 : « C'est lui qui est venu par l'eau et par le sang, Jésus Christ, non avec l'eau seulement, mais avec l'eau et le sang ». Ainsi, le presbytre, plus clairement que l’évangéliste, présente Jésus comme un rédempteur, sans toutefois oublier qu’il est aussi un révélateur.
Le changement d’accent par rapport à l’évangile est aussi exprimé par l’utilisation fréquente du mot « confesser », plutôt que celui de « croire ». En effet, 1 Jn et ses adversaires s’entendent pour dire que la vie éternelle consiste à reconnaître que Jésus Christ est celui qui a été envoyé par Dieu (voir Jn 17, 3), mais le presbytre leur montre leurs lacunes en insistant sur la venue dans la chair humaine (1 Jn 4, 2; 2 Jn 7). Sans cette vie humaine, aucune révélation n’aurait été possible (1 Jn 1, 1-2).
- L'éthique
Si la christologie fut le principal champ de bataille entre le presbytre et les sécessionnistes, il y eut aussi des escarmouches sur les implications de cette christologie sur le comportement chrétien.
- Intimité avec Dieu et absence de péché
Les opposants revendiquaient une intimité avec Dieu au point d’être parfaits et sans péchés. Voici les passages de Jean qui semblent refléter leur point de vue :
- Si nous nous vantons : « Nous sommes en communion avec lui » (1 Jn 1, 6)
- Si nous nous vantons : « Nous sommes libres de la culpabilité du péché » (1 Jn 1, 8)
- Si nous nous vantons : « Nous n’avons pas péché » (1 Jn 1, 10)
- Si quelqu’un prétend : « Je le connais » (1 Jn 2, 4)
- Si quelqu’un prétend « demeurer en lui » (1 Jn 2, 6)
- Si quelqu’un prétend être dans la lumière (1 Jn 2, 9)
- Quiconque prétend : « J'aime Dieu » (1 Jn 4, 20)
Toutes les affirmations ci-dessus peuvent être justifiées par le 4e évangile, sauf 1 Jn 1, 8 et 1 Jn 1, 10, deux passages qui concernent le péché et qui peuvent sembler étrangers à la tradition johannique. Cependant, regardons de plus près. En Jn 8, 34 on peut lire : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché » et en Jn 8, 31-32 : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres ». Ainsi, alors que l’incroyant est esclave du péché, le croyant est libre du péché ». C’est aussi la signification de la scène de l’aveugle-né (accusé d’être né dans le péché, Jn 9, 34) qui reçoit l’illumination, alors que les Pharisiens, qui ne reconnaissent pas leur aveuglement, demeurent dans le péché (Jn 9, 41). Ainsi, les sécessionnistes considèrent qu’ils ont été illuminés comme l’aveugle et sont donc libres de la culpabilité du péché.
Qu’en est-il de la prétention à n’avoir pas péché (1 Jn 1, 10)? Cela signifie-t-il qu’ils n’ont jamais péché de leur vie, ou plutôt qu’ils n’ont plus péché depuis qu’ils sont devenus croyants? Ce dernier point peut avoir une base dans le 4e évangile où on peut lire en Jn 1, 12 : « Mais à ceux qui l'ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Les sécessionnistes peuvent avoir prétendu qu’en devenant enfants de Dieu, ils sont devenus sans péché, tout comme le Fils de Dieu est sans péché (Jn 8, 46). De plus, n’a-t-on pas enseigné aux Chrétiens johanniques qu’ils avaient reçu l’Esprit qui donne autorité sur le péché (Jn 20, 22-23)? Puis, « Celui qui s'est baigné n'a nul besoin d'être lavé, car il est entièrement pur » (Jn 13, 10).
La tradition johannique se prête donc elle-même à la thèse selon laquelle il n'y a plus de péché après être devenu croyant. Et de fait, c’est ce que semble dire le presbytre : « Quiconque est né de Dieu ne commet plus le péché, parce que sa semence demeure en lui ; et il ne peut plus pécher, parce qu'il est né de Dieu » (1 Jn 3, 9). Si 1 Jn et les opposants semblent tous deux revendiquer une absence de péché et un perfectionnisme, quelle différence y a-t-il entre eux? Si le presbytre reconnaît que le fait d’être né de Dieu implique un état sans péché, cela suscite en même temps une obligation de demeurer dans cet état. Il faut comprendre que l’expression « il ne peut plus pécher » comme signifiant : il ne peut être constamment un pécheur. En effet, ailleurs il reconnaît que des échecs sont possibles, si bien qu’il répond ceci à ses opposants perfectionnistes : « Mes petits-enfants, je vous écris cela pour que vous ne péchiez pas. Mais si quelqu'un vient à pécher, nous avons un défenseur devant le Père, Jésus Christ, qui est juste » (1 Jn 2, 1). L’erreur des adversaires est de considérer leur perfectionnisme comme un vérité réalisée, et non simplement comme un appel et une obligation.
- Garder les commandements
C’est le reproche du presbytre adressé à ses adversaires : « Celui qui dit : "Je le connais", mais ne garde pas ses commandements, est un menteur, et la vérité n'est pas en lui » (1 Jn 2, 4). Qu’est-ce que cela nous dit de l’éthique des sécessionnistes. Distinguons d’abord la pratique et la théorie. En pratique, les sécessionnistes étaient-ils des libertins, menant une vie immorale? En 1 Jn 2, 15-17, l’auteur nomme tous les vices qu’il y aurait dans le monde. Mais c’est un passage qui semble adressé à tout le monde et fait référence à une liste standard de vices utilisée également ailleurs dans le NT. Autrement, l’auteur ne nomme aucun vice particulier chez les sécessionnistes. Dès lors, la culpabilité des sécessionnistes face aux commandements serait en théorie.
L’explication la plus plausible de l’attitude des sécessionnistes face aux commandement est qu’ils n’accordent aucune valeur salvifique au comportement éthique, et cette attitude découle de leur christologie : si la carrière terrestre de Jésus n’avait pas de valeur salvifique, pourquoi y en aurait-il pour la vie terrestre du Chrétien? L’essentiel n’est-il pas simplement de connaître Dieu et Celui qu’il a envoyé?
Il faut reconnaître que le 4e évangile est déficient en ce qui concerne l’enseignement moral. Alors que Matthieu nous présente les exigences éthiques de Jésus dans son sermon sur la montagne, rien de tel chez Jean. Alors que Mt 7, 16 insiste sur ce critère qu’est le comportement (« C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez »), Jn 15, 5 parle plutôt de s’attacher à Jésus : « celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance ». Dans les Synoptiques, le disciple est celui qui fait la volonté de Dieu (Mc 3, 35; Mt 12, 50; Lc 8, 21), mais pour Jn 8, 31 : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ». Des termes comme repentir/changement de comportement (metanoia) ne fait pas partie du vocabulaire de Jean. Pour l’évangéliste, le seul grand péché est de ne pas croire (Jn 8, 24 ; 9, 41). Est-on surpris de l’absence d’intérêt pour les commandements chez les sécessionnistes?
Comment le presbytre peut-il corriger la perception de ses adversaires? Comme il ne peut faire appel à aucune directive spécifique de la tradition johannique qui aurait fait autorité, il doit faire appel à l’exemple de la vie terrestre de Jésus et la proposer comme modèle de la vie chrétienne : « Celui qui prétend demeurer en lui, il faut qu'il marche lui-même dans la voie où lui a marché » (1 Jn 2, 6). Si les sécessionnistes ont espoir de voir Dieu tel qu’il est, ils doivent se rendre purs « comme » lui est pur (1 Jn 3, 3). Notons que l’adverbe « comme » demeure une notion vague dans le domaine éthique, mais il est le reflet du côté vague de l’éthique johannique et du défi rencontré par le presbytre dans sa réfutation de la vision sécessionniste.
- L'amour fraternel
Si les adversaires n’accordaient aucune valeur salvifique aux commandements, pouvaient-ils justifier leur position à partir de l’évangile johannique, car le Jésus de Jean, lui, parle réellement des commandements à ses disciples? Mais dans le 4e évangile, les commandements sont liés à celui de l’amour :
- Jn 15, 12 : « Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés »
- Jn 13, 35 : « A ceci, tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l'amour que vous aurez les uns pour les autres »
Il en de même en 1 Jn. Même quand l’auteur emploie le mot « commandement » au pluriel, tout se résume en celui de l’amour fraternel :
- 1 Jn 3, 23 : « Et voici son commandement : … et nous aimer les uns les autres, comme il nous en a donné le commandement »
- 1 Jn 4, 21 : « Et voici le commandement que nous tenons de lui : celui qui aime Dieu, qu'il aime aussi son frère »
En conséquence, le seul méfait spécifique dont l’auteur accuse les sécessionnistes est celui de ne pas aimer leurs frères (1 Jn 2, 9-11; 3, 11-18; 4, 20).
Mais cette accusation était-elle justifiée? En quoi les sécessionnistes n’aimaient-ils pas leurs frères? Tout dépend de la définition de « frère ». Pour l’auteur de 1 Jn, les frères étaient ceux de la communauté johannique qui étaient en communion avec lui et acceptaient son interprétation de l’évangile; puisque les sécessionnistes avaient quitté la communauté, ils n’étaient plus des frères, et même leur départ était le signe qu’ils manquaient d’amour pour la communauté de l’auteur. Mais on peut imaginer que les mêmes sentiments habitaient les sécessionnistes : pour eux, les frères étaient ceux qui demeuraient unis contre le presbytre et son groupe, car ce sont ces derniers qui s’étaient éloignés de la tradition johannique authentique et avaient manqué d’amour à leur égard; d’ailleurs, le ton acerbe de 1 Jn était la preuve d’un manque d’amour.
Tout cela nous amène à constater une certaine incohérence du presbytre. D’une part, l’auteur prêche avec ferveur évangélique l’amour fraternel : « Nous, nous aimons, parce que lui, le premier, nous a aimés » (1 Jn 4, 19). D’autre part, il condamne d’une voix extrêmement acerbe ses opposants qui ont été membres de sa communauté et qui ne le sont plus : ils sont des démons, des antichrists, des faux prophètes, et ils incarnent le dérèglement eschatologique (1 Jn 2, 18.22; 3, 4-5). De même, il invite à ne plus les recevoir (2 Jn 10-11). S’il demande de prier pour les frères qui pèchent, mais dont le péché n’est pas mortel, en revanche il ne veut pas qu’on prie pour ceux dont le péché est mortel, i.e. ceux qui sont coupable d’apostasie, comme ses opposants (1 Jn 5, 15-17).
Si le presbytre et ses opposants partagent la même vision de l’amour fraternel, c’est qu’ils s’inspirent du même évangile johannique. Or, c’est ici qu’on constate les dangers de la tendance dualiste du 4e évangile, surtout quand elle est transplantée dans les débats entre Chrétiens. Alors que le Jésus de Matthieu dit : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui persécutent » (Mt 5, 44), on ne trouve aucun équivalent dans la tradition johannique, car le commandement de l’amour n’est pas défini par l’amour du prochain (comme en Mt 19, 19), mais par l’amour les uns des autres (Jn 13, 34-35; 15, 12.17), et l’amour « les uns des autres » fait référence aux disciples du Christ qui obéissent à ses commandements (Jn 15, 13-15). Et l’attitude du Jésus johannique qui refuse de prier pour le monde (Jn 17, 9) est traduite par 1 Jn par le refus de prier pour les autres chrétiens qui ont sécession (1 Jn 5, 16).
Quand on compare le 4e évangile et 1 Jn, on remarque le langage dualiste utilisé par Jésus dans ses attaques contre le monde ou « les Juifs » (amour/haine; lumière/ténèbres; vérité/mensonge; d’en-haut/d’en-bas; de Dieu/du diable) sert maintenant à attaquer les Chrétiens avec lesquels il est en désaccord.
| Évangile selon Jean | 1 Jean |
| Jésus assure ses disciples qu’ils ne marchent pas dans les ténèbres (Jn 8, 12; 12, 46), car le monde des ténèbres est celui de ceux qui n’accueille pas Jésus (Jn 1, 5; 3, 19-21; 12, 35) | Les Chrétiens qui ne sont pas d’accord avec l’éthique du presbytre marchent dans les ténèbres (1 Jn 2,9-11) |
| Le Paraclet confond le monde en matière de justice (Jn 16, 8.10) | Le presbytre offre un critère pour déterminer qui est juste et droit (1 Jn 3, 7-8; 2, 29), un critère que ne rencontre pas selon lui les sécessionnistes |
| Jésus attaque des Juifs qui disent croire en lui en leur disant qu’ils appartiennent au diable, leur père, qui est un meurtrier et un menteur (Jn 8, 44) | Le presbytre utilise le même langage à l’égard des sécessionnistes en leur disant qu’ils sont des enfants du diable, qu’ils sont comme Caïn qui appartient au Mauvais qui fut un meurtrier dès le commencement (1 Jn 3, 8-15; 4, 1-6; 2, 22) |
| Citant Is 6, 10, l’évangéliste affirme que Dieu a aveuglé les yeux des Juifs | Le presbytre applique ce passage d’Isaïe aux sécessionnistes : les ténèbres ont aveuglé leurs yeux. |
Ainsi, dans son combat contre les sécessionnistes, le presbytre a pris des moyens draconiens, mais cette défense de la vérité s’est faite en payant un certain prix. Car cette attitude de rejet complet donnera du carburant aux Chrétiens de tous les temps qui se sentiront justifiés à haïr les autres Chrétiens par amour de Dieu.
- L'eschatologie
Il n’y a pas d’affirmations eschatologiques claires chez les sécessionnistes que le presbytre condamnerait. Mais leurs prétentions à la perfection contiennent indirectement des implications eschatologiques, et il s’agit d’une eschatologie réalisée mettant l’accent sur ce que Dieu a déjà fait pour ceux qui croient en son Fils, un thème dominant du 4e évangile :
- Le croyant n’est pas jugé et ne fera pas face au jugement (Jn 3, 21; 8, 12; 11, 9; 12, 46)
- Il a déjà la vie éternelle (Jn 6, 54; 8, 12; 10, 10.28; 17, 3)
- Il est un enfant né de Dieu (1, 13; 3, 3-8)
- Il est en union avec Dieu et avec Jésus (Jn 6, 56; 14, 23; 15, 4-5; 17, 21)
- Il connaît déjà Dieu et le voit (Jn 3, 3; 12, 45; 14, 7.9; 17, 3)
Pour les sécessionnistes, une telle eschatologique est cohérente avec leur christologie et leur éthique, et ils ne voient probablement pas ce qu’une eschatologie future pourrait ajouter : ils ont déjà la vie éternelle, ils ne mourront pas, mais ils passeront de ce monde auquel ils n’appartiennent pas vraiment à la demeure que Jésus leur a préparée.
L’auteur des épitres johanniques professe également une eschatologie réalisée :
- Le Mauvais est déjà vaincu (1 Jn 2, 13-14)
- La vie éternelle a été révélée (1 Jn 1, 2)
- Nous marchons déjà dans la lumière (1 Jn 1, 7; 2, 9-10)
- L’amour divin a atteint sa perfection (1 Jn 2, 5)
- Il y a communion avec Dieu (1 Jn 1, 3)
- Nous sommes vraiment les enfants de Dieu (1 Jn 3, 1)
- Dieu demeure dans le croyant (1 Jn 4, 15)
Pour éviter cette complaisance de ses adversaires dans une telle eschatologie réalisée, le presbytre emprunte une voie en deux étapes.
- D’abord, il conditionne l’eschatologie réalisée à des exigences éthiques.
- Nous sommes en communion avec Dieu si nous marchons dans la lumière (1 Jn 1, 7)
- L’amour atteint sa perfection si nous gardons sa parole (1 Jn 2, 5)
- On demeure dans la lumière si on aime son frère (1 Jn 2, 10)
- On est enfant de Dieu si on agit dans la justice (1 Jn 3, 10)
- Ensuite, il évoque l’eschatologie future. Rappelons que cette eschatologie future est un thème très mineur dans le 4e évangile, car étant en conflit avec les Juifs, il n’avait besoin d’évoquer ce qui était un acquis dans tout le Judaïsme; ce qui importait était d’affirmer que les bénédictions promises dans cette eschatologie étaient maintenant réalisées dans la personne de Jésus. Or, le presbytre se trouve dans une situation différente et doit donc faire appel à ce qui était probablement dans une strate ultérieure de l’évangile, mais qui était un thème mineur, justement parce qu’il n’était pas objet de dispute.
Voici ce qu’écrit le presbytre :
- 1 Jn 3, 2-3 : « Mes bien-aimés, dès à présent nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que, lorsqu'il paraîtra, nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est. Et quiconque fonde sur lui une telle espérance se rend pur comme lui est pur. »
- 1 Jn 2, 28 : « Ainsi donc, mes petits-enfants, demeurez en lui, afin que, lorsqu'il paraîtra, nous ayons pleine assurance et ne soyons pas remplis de honte, loin de lui, à son avènement ».
- 1 Jn 3, 18-19 : « Mes petits-enfants, n'aimons pas en paroles et de langue, mais en acte et dans la vérité ; à cela nous reconnaîtrons que nous sommes de la vérité, et devant lui nous apaiserons notre cœur »
Que dit le presbytre? Les bénédictions futures sont dépendantes de la façon dont le Chrétien vit. Et une eschatologie réalisée n’est pas une fin en soi (comme pour les adversaires), mais simplement l’assurance devant l’avenir.
En raison du sérieux du schisme dans la communauté, la description par l’auteur de l’eschatologie future est très sombre, alors qu’il fait appel à l’apocalypse tant juive que chrétienne : les sécessionnistes sont les antichrists et les faux prophètes prévus pour la fin des temps (1 Jn 2, 18.22; 4, 1-3), leur indifférence au péché représente le dérèglement définitif du combat final (1 Jn 3, 4), c’est le signe de la dernière heure (1 Jn 2, 18), le temps du jugement quand le Christ se révèlera lui-même (1 Jn 2, 8).
- La pneumatologie
Nous lisons en 1 Jn 4, 1 : « Mes bien-aimés, n'ajoutez pas foi à tout esprit, mais éprouvez les esprits, pour voir s'ils sont de Dieu ; car beaucoup de prophètes de mensonge se sont répandus dans le monde ». Nous devinons que les adversaires se désignaient comme enseignants et prophètes, et prétendaient parler sous la conduite de l’Esprit. Une telle prétention est-elle justifiée par un appel à la tradition johannique que nous nous connaissons à travers le 4e évangile?
Le rôle personnel de l’Esprit chez Jean sous le titre de Paraclet est unique. Il ressemble tellement à Jésus qu’on peut dire que le Paraclet est la présence permanente de Jésus après que ce dernier fut retourné au ciel, et son rôle de révélateur par rapport à Jésus est le même que celui de Jésus par rapport au Père. Le fait que ce Paraclet demeurait pour toujours (Jn 14, 16) relativisait le retard de la parousie, car en lui Jésus était déjà revenu pour tout enseigner (Jn 14, 26) et guidait le croyant vers la vérité entière (Jn 16, 13). On peut présumer que les sécessionnistes justifiaient leur proclamation christologique par le recours à ce Paraclet.
Comment le presbytre fait-il face à cette prétention? Il faut surtout remarquer ce qu’il ne dit pas.
- Il ne mentionne presque pas l’Esprit. En fait, il est mentionné dans deux passages, d’abord 1 Jn 3, 24 – 4, 6.13 où l’auteur insiste sur un test et des critères pour distinguer entre l’Esprit de Dieu et celui mensonger du diable, et 1 Jn 5, 6-8, adressé à ses adversaires, où le témoignage de l’Esprit est lié au témoignage donné par le baptême et la mort de Jésus. Autrement, il garde silence sur les différents rôles de l’Esprit dans le 4e évangile et il ne fait référence qu’indirectement au Paraclet en parlant du rôle d’intercesseur de Jésus auprès du Père (1 Jn 2, 1-2).
- Le deuxième silence éloquent est l’absence du « Je » affirmatif comme autorité ecclésiale à qui on aurait confié la responsabilité d’être gardien de la foi. Nous avons vu plus tôt que les églises apostoliques s’étaient institutionalisées à la fin du 1ier siècle si bien qu’en plusieurs milieux étaient apparus des presbytres-évêques dans chaque ville. Leur rôle était d’assurer un enseignement conforme à la doctrine et de réfuter ceux qui la contredisaient (voir Tite 1, 9). Mais il n’y a rien de tel dans les communautés johanniques où le rôle d’enseignant qui a autorité est confié au Paraclet et le don du Paraclet concerne tous les membres de la communauté (« Quant à vous, vous possédez une onction, reçue du Saint, et tous, vous savez », 1 Jn 2, 20). Dès lors, le presbytre ne peut recourir à son titre pour corriger ses adversaires : il n’a aucune autorité doctrinale. Que fait-il donc? Il fait appel à l’ensemble des membres de la communauté : « Pour vous, l'onction que vous avez reçue de lui demeure en vous, et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne ; mais comme son onction vous enseigne sur tout – et elle est véridique et elle ne ment pas –, puisqu'elle vous a enseignés, vous demeurez en lui » (1 Jn 2, 27). Ce sera donc à toute la communauté johannique de corriger les adversaires, dont bien sûr le presbytre fait partie; c’est le « nous » communautaire qui sera l’instrument du Paraclet. Si les adversaires ont tort, c’est qu’ils ont brisé la communion avec les croyants qui ont été oints par la Parole et l’Esprit.
Cette méthode de correction indirecte a probablement été contrée par les sécessionnistes qui ont sans doute évoque leur propre « nous » communautaire, qui avait également reçu l’onction, pour justifier leur interprétation de la tradition. Face à une telle situation, tout ce que le presbytre pouvait faire est de demander un test de la manifestation de l’Esprit de Dieu pour déterminer quel camp avait raison, quel camp reflétait l’Esprit de Dieu par opposition à l’antéchrist (1 Jn 4, 1-3). Mais de fait, un tel test en est un d’ordre doctrinal qui favorise sa propre position : « A ceci vous reconnaissez l'Esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu, et tout esprit qui divise Jésus n'est pas de Dieu ; c'est l'esprit de l'antichrist » (1 Jn 4, 2-3); en d’autres mots, le critère, c’est d’être d’accord avec son camp.
L’indice que ce test a été inefficace nous est donné par l’aveu du presbytre que « le monde » écoute ses opposants (1 Jn 4, 5). Le terme « monde » utilisé dans le 4e évangile pour désigner les non-croyants désigne maintenant les sécessionnistes. Et la mention du succès dans le monde suggère que les adversaires gagnent des adeptes au dépend de la communauté de l’auteur. Comment interpréter ce succès? Pour les sécessionnistes, c’est la preuve qu’ils sont la vraie communauté johannique réalisant la prière de Jésus qui a vu d’avance toutes les conversions à venir (Jn 17, 20), un don du Père à Jésus qui continue à faire connaître son nom comme signe dans le monde. En revanche, le presbytre voit ce succès des adversaires comme la confirmation que le monde est incapable d’accepter l’Esprit de vérité (Jn 14, 17) et qu’ils appartiennent au Prince de ce monde, et non au Christ, un signe que la dernière heure est arrivée.
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