Raymond E. Brown, La communauté du disciple bien-aimé.
Introduction: Le problème et la méthode dans le discernement de l'ecclésiologie johannique, p. 13-24
(selon l'édition anglaise)

(Résumé détaillé)


  1. Le vocabulaire

    Le mot « église » (ekklēsia) est absent du quatrième évangile et des deux premières épitres johanniques, et ne se trouve que dans la troisième épitre où deux des trois occurrences sont associées à Diotréphès que l'auteur réprouve. De même, d'autres mots habituellement associés à l'ecclésiologie sont absents, comme « royaume de Dieu » (seulement en 3, 3.5 dans le dialogue avec Nicodème), comme « peuple de Dieu, comme « apôtre ». On chercherait en vain dans cette théologie l'aspect salvifique d'être ensemble dans une communauté.

  2. L'Église johannique était-elle une secte?

    Un trait de l'ecclésiologique johannique est celui d'afficher une vive opposition à ceux du dehors, que ce soit le « monde », les « Juifs », ou les autres chrétiens. D'où la question : sommes-nous devant une secte? Bien sûr, tout dépend de notre définition de « secte », i.e. par rapport à d'autres groupes religieux, incluant les autres chrétiens, ou par rapport à la société au sens large.

    Aussi, la question fondamentale qu'il faut plutôt se poser est celle-ci : la communauté johannique était-elle reconnue par les autres églises chrétiennes, où était-elle repliée sur elle-même et formait-elle une sorte de conventicule exclusif? Dès lors, l'église johannique serait de facto une secte si, implicitement ou explicitement, elle avait rompu la communion (koinōnia) avec la plupart des autres Chrétiens. Certains biblistes ont affirmé qu'elle était une secte en se basant sur le fait que les Gnostiques, un courant hérétique au début du 2e siècle, ont fait leur le quatrième évangile, oubliant que Irénée de Lyon, à la même époque, a reconnu cet évangile comme orthodoxe. Mais on pourrait parler de secte si on retrouvait dans l'évangile johannique une tendance anti-sacramentelle ou non-sacramentelle, ou encore anti-pétrinienne, ou encore anti-institutionnelle, ou encore présentait un certain docétisme naïf (Jésus aurait seulement fait semblant d'être humain). Dans tout cela, on chercherait en vain des données probantes. Aussi, vaut-il mieux emprunter des pistes plus fructueuses d'analyse.

  3. Une lecture à plusieurs niveaux

    Une approche à plusieurs niveaux a été privilégiée par les biblistes au cours des dix dernières années et nous permet de découvrir en même temps à la fois Jésus et la communauté qui croit en lui. Une telle approche présuppose ceci :

    • Premièrement, un évangile révèle comment un évangéliste concevait et a présenté Jésus à une communauté chrétienne au cours de la fin du premier siècle, ce qui nous donne indirectement une certaine perception de la vie communautaire au moment où l'évangile fut écrit;
    • Deuxièmement, par une analyse des sources, les évangiles révèlent quelque chose de l'histoire pré-évangélique des vues christologique de l'évangéliste; et de manière indirecte, ils révèlent également quelque chose de l'histoire de la communauté plus tôt dans le premier siècle, en particulier si les sources faisaient partie de l'héritage communautaire;
    • Troisièmement, les évangiles offrent des moyens limités pour reconstituer le ministère et le message du Jésus historique.

  4. Les difficultés d'une telle approche

    Si nous acceptons en principe la capacité de détecter une vie communautaire sous la surface du récit évangélique, il faut néanmoins reconnaître clairement les difficultés méthodologiques d'une telle approche. Comme la présentation de Jésus et de son message est le but premier de l'évangéliste, il va de soi que les actions et les paroles de Jésus sont incluses dans son récit, car elles lui apparaissent pertinentes pour le bénéfice de sa communauté. Et c'est ainsi que nous acquérons une certaine connaissance de cette communauté. Mais il est difficile d'être plus précis.

    Prenons l'exemple de l'auteur de l'évangile selon Marc qui décrit les Douze, et Pierre en particulier, comme des gens incapables de comprendre Jésus quand il parle de la nécessité de sa passion (Mc 8, 17-21.27-33; 9, 6.32; 14, 37). L'auteur affirme assez clairement à sa communauté qu'il est difficile de parvenir à une foi authentique en Jésus, car cela exige la participation à sa passion; c'est ce qu'il entend signifier par l'incompréhension des Douze. Mais vouloir aller plus loin en parlant d'un conflit entre les Douze et les premiers chrétiens comme l'ont fait certains biblistes dépasse les données évangéliques.

    Tous les évangiles ont été écrits plusieurs années après l'expérience de la résurrection de Jésus, et donc interprètent le ministère de Jésus à la lumière de la foi pascale. Comme Marc est le premier à avoir écrit un évangile, il est celui qui a mis le moins d'effort à retoucher le personnage de Jésus avec cette lumière. C'est ainsi qu'il ne se gène pas pour ne jamais présenter Marie comme une disciple de Jésus pendant son ministère (Mc 3, 21.31-35; 6, 4), un fait qu'il juge utile dans sa catéchèse pour démontrer que la famille physique ne bénéficiait d'aucun privilège dans le mouvement chrétien. Mais affirmer à partir de ce fait que Marie n'est jamais devenue chrétienne comme l'ont fait certains biblistes dépasse les données évangéliques.

  5. Les pièges de l'argument du silence

    Il faut prendre garde à faire des déductions à partir de ce que les évangiles ne disent pas. Prenons l'exemple de la finale originelle de l'évangile selon Marc (16, 8) qui ne contient pas de récits d'apparition aux Douze. Comment interpréter ce fait? Une façon de l'interpréter est d'y voir un exemple d'une étape ancienne du genre évangélique avant le développement des récits de la résurrection. Mais certains biblistes s'aventurent à y voir une façon de rétrograder les Douze.

  6. Le danger de poser des sources hypothétiques

    Certains biblistes posent des sources hypothétiques et, à partir de là, déterminent une vision théologique en observant comment l'évangéliste a modifié cette source. Le seul cas où on peut postuler avec une certaine assurance une source est celui de Matthieu et Luc : il est assez clair que l'une de leurs sources fut Marc. Mais dans le cas de Marc et Jean, déterminer leurs sources pré-évangéliques ne peut être qu'une pure conjecture. Certains biblistes pensent reconnaître certains thèmes dans ce qui leur apparaissent comme du matériel pré-évangélique, puis leur ajoute d'autres passages qui semblent en harmonie avec eux. C'est sans surprise que la vision théologique qui se dégage de cette reconstitution est semblable aux critères utilisés pour cette reconstitution; nous sommes dans un raisonnement circulaire.

  7. Notre approche

    1. Nos conclusions seront basées sur le texte existent, et non sur une reconstitution hypothétique des sources.

    2. Nous mettrons l'accent sur ces passages de Jean qui sont différents de manière significative des évangiles synoptiques et en particulier ceux qui ont le plus de chance d'être historiques. Rappelons que le 4e évangile revendique d'être un témoignage oculaire (19, 35; 21, 24) et, de fait, présente une tradition historique importante sur Jésus. Dès lors, un passage où Jean modifie l'image du ministère historique de Jésus reflète un intérêt théologique significatif.

    3. S'il nous arrive de dériver certains arguments à partir du silence de l'auteur, nous restreindrons ces arguments aux choses où il est presqu'impossible que l'auteur les ait ignorées accidentellement. Ainsi, quand Jean ignore le terme « apôtre » largement présent chez la plupart des auteurs du Nouveau Testament, ce silence est probablement délibéré et significatif. De même, l'absence de l'action eucharistique sur le pain et la coupe lors du dernier repas, étant donné la présence de cette tradition chez les Synoptiques et chez Paul, peut difficilement être accidentelle. En revanche, l'absence d'une conception virginale de Jésus, présente seulement chez Matthieu et Luc, pourrait s'expliquer tout simplement par l'ignorance d'une telle tradition chez l'évangéliste.

  8. Les quatre phases la vie communautaire johannique

    Dans notre reconstitution de la communauté johannique nous posons quatre phases.

    1. La phase Un fait référence à l'ère pré-évangélique qui témoigne des origines de la communauté et des relations avec le Judaïsme du milieu du 1ier siècle. Cette période est marquée par les controverses entre Chrétiens johanniques et les chefs de synagogues. Elle est aussi marquée par la destruction du temple de Jérusalem en l'an 70 (voir Jn 11, 48), et par ce qui l'a précédé, i.e. la révolte juive contre Rome qui commença vers l'an 66. Toute cette période qui commence vers le milieu de l'année 50 pour se terminer vers la fin de l'année 80 précède la rédaction du 4e évangile qui intervient après l'expulsion de la synagogue des Chrétiens johanniques (Jn 9, 22; 16, 2) vers l'an 85 en raison de leurs affirmations sur Jésus. Cette expulsion reflète une situation dans le dernier tiers du premier siècle quand le centre d'enseignement juif était localisé à Yavné et sous contrôle pharisien, et où fut probablement modifié la douzième bénédiction des Dix-huit bénédictions (Shemoneh Esreh), qu'on récitait à la synagogue, pour inclure une malédiction contre les minîm, i.e. les déviants qui semblent inclure les Juifs chrétiens.

    2. La phase Deux comprend la période où fut écrit l'évangile. Même s'il peut y avoir eu plus d'une version de l'évangile, le texte principal aurait été rédigé vers l'an 90. À ce moment, l'expulsion de la synagogue est un événement passé, et les persécutions par les Juifs se poursuivent et laissent des blessures profondes, comme on le voit par l'utilisation du mot « les Juifs » dans l'évangile. Les débats avec ces Juifs deviennent d'autant plus intenses que les Chrétiens mettent l'accent sur une haute christologie, i.e. l'association de Jésus à la divinité. Une telle christologie a un impact également dans les relations avec les autres chrétiens que les chrétiens johanniques jugent avoir une foi inadéquate. Puis, devant les difficultés de rejoindre les païens dans leur prédication, les chrétiens johanniques se mettent à considérer le monde comme appartenant aux ténèbres.

    3. La phase Trois est reflétée par les Épitres johanniques où on retrouve des communautés divisées (voir 1 Jn 2, 19), probablement autour de l'an 100. Les dissensions semblent être autour de deux groupes qui interprètent l'évangile de Jean de manière opposée en regard tant de la christologie, que de l'éthique, de l'eschatologie et de la pneumatologie. D'après le ton pessimiste de l'auteur qui dénonce les faux enseignants et croit que la dernière heure est arrivée, les sécessionistes semblent plus nombreux (1 Jn 4, 5).

    4. La phase Quatre voit la dissolution des deux groupes après la rédaction des épitres. Les sécessionnistes, rompant la communion avec les éléments plus conservateurs de la communauté johannique, évoluèrent rapidement au 2e siècle vers le docétisme, le gnosticisme, les Cérinthiens, et le montanisme. Quant à ceux demeurés fidèles à 1 Jean, ils semblent avoir rejoint au début du 2e siècle ce qu'Ignace d'Antioche appelle « l'Église catholique », comme l'indique l'acceptation croissante de la christologie johannique de la préexistence du verbe. Mais cet amalgame s'est fait au prix de l'acceptation d'une structure ecclésiale plus autoritaire et la reconnaissance que le Paraclet seul comme enseignant n'offrait pas une balise suffisante face aux sécessionnistes. Et l'utilisation du 4e évangile par les sécessionistes a retardé son acceptation dans le canon des Écritures.