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- Les groupes juifs mentionnés dans les récits de la passion
- Les termes pour désigner ces groupes et l'usage de chacun dans les évangiles
En délimitant le récit de la passion à partir du moment où Jésus quitte la salle du repas jusqu’au moment on le dépose dans le sépulcre, différents groupes sont nommés par les évangiles, les Actes des Apôtres et l’évangile de Pierre.
- La foule (ochlos) : Marc, Matthieu, Luc, évangile de Pierre
- Les nations (ethnos) : Luc, Jean
- Le peuple (laos) : Matthieu, Luc, Actes, évangile de Pierre
- Les Juifs : Matthieu, Jean, Actes, évangile de Pierre
- Les hommes d’Israël, les fils d’Israël, la nation d’Israël : Matthieu, Actes
- Les habitants de Jérusalem, les filles de Jérusalem, la foule de Jérusalem : Luc, Actes, évangile de Pierre
- Leur portrait individuel dans les évangiles
Il faut faire l’analyse par auteur, car l’un peut présenter un groupe comme favorable à Jésus, alors que l’autre le présente comme hostile, ou encore, au sein du même évangile, un groupe peut être favorable à Jésus pendant son ministère, mais hostile pendant sa passion.
- Marc
Tout au long du ministère de Jésus, les foules (ochlos) ne sont pas hostiles à Jésus, même à Jérusalem alors qu’elles l’écoutent avec grand plaisir. Par contre, au moment de la passion, ce sont des foules hostiles qui accompagnent Judas pour arrêter Jésus. Inutile d’évoquer un groupe différent, car en demeurent au niveau du récit, ces foules constituent un des actants du drame, et à la fin ils ne sont pas favorables à Jésus.
- Matthieu
Sa présentation des foules est copiée sur Marc, et donc la foule est favorable tout au long du ministère de Jésus, et il a même cette scène propre de l’entrée de Jésus à Jérusalem devant une foule enthousiasme. Mais au cours du récit de la passion cette foule est hostile et c’est même elle qui réclame qu’on crucifie Jésus. Par l’utilisation d’autres termes (« tout le peuple », « les Juifs », « les fils d’Israël), il accentue cette hostilité.
- Luc
Dans son évangile, ce sont les chefs des prêtres et les chefs de garde du temple qui offrent de l’argent à Judas pour qu’il leur livre Jésus à l’insu de la foule. Dans le récit de passion lui-même, il y a trois mentions du mot « foule » : elle est d’abord hostile au moment de son arrestation, elle n’est pas caractérisée lors du procès devant Pilate, et enfin elle pleure devant ce qu’on a fait à Jésus. C’est plutôt le terme « peuple » (laos) qu’utilise abondamment Luc et dont la caractérisation peut être résumée ainsi : « le Dieu d’Israël, parce qu’il a visité son peuple, accompli sa libération » (1, 68). Après la purification du temple, c’est ce peuple qui frustre l’effort des autorités de détruire Jésus, parce qu’il aime l’écouter. Si ce peuple apparaît devant Pilate pour crier contre Jésus, Luc tient à distinguer le peuple qui se contente de regarder la crucifixion et celui qui se moque de lui. Que conclure? Il n’y pas d’accent dans l'évangile à présenter un groupe hostile à Jésus.
C’est l’opposé dans les Actes des Apôtres. Ce sont « les hommes d’Israël » qui ont tué Jésus, c'est le peuple ou les hommes d’Israël qui l’ont remis à Pilate et ont réclamé le meurtre du Saint, de l’auteur de la vie; « les Juifs », les gens de Jérusalem et les autorités sont responsables de sa mort. Bref, les Actes nous laissent avec le sentiment d’une collectivité juive très hostile à Jésus.
- Jean
Le quatrième évangile n’utilise pas les termes « foule » ou « peuple » pour décrire les groupes hostiles à Jésus. Mais c’est le terme « nation » avec la collaboration des chefs des prêtres, et surtout le terme « Juif » qu’il utilise pour désigner les groupes qui veulent la mort de Jésus; cela accentue l’effort collectif pour éliminer Jésus.
- Évangile de Pierre
Il n’y pas dans cet évangile d’implication hostile des autorités romaines dans la crucifixion de Jésus, car toute cette responsabilité tombe sur les épaules des Juifs : le roi juif Hérode, les autorités juives (les scribes, les Pharisiens et les Anciens), et les Juifs ou le peuple juif.
Les données sont unanimes pour indiquer qu’un groupe juif a coopéré avec les autorités juives pour arrêter Jésus et approuver sa crucifixion. Cela ne signifie pas pour autant que tout cela est historique. Mais en considérant le fait qu’au moment où les évangiles sont rédigés il existe des tensions et une hostilité entre chrétiens et Juifs, et que c’est un portrait néanmoins nuancé qui nous est donné de la foule qui est parfois favorable, parfois hostile, on peut considérer comme plausible le tableau brossé par les évangiles. De plus, quand la foule ou le peuple sont présentés comme hostiles à Jésus, la plupart du temps cette hostilité n’est pas spontanée, mais provient de l’effort de persuasion des autorités juives.
- Les autorités juives présentées comme hostiles à Jésus
Une mise en garde s’impose. Le tableau statistique en relation avec les différents groupes que nous allons présenter ne reflète pas nécessairement la perception que les premiers auditeurs ou lecteurs avaient de leur implication respective dans la mort de Jésus. Par exemple, comme Marc mentionne les scribes plus souvent que les Anciens, on peut avoir l’impression qu’ils ont joué un plus grand rôle, alors que c’est l’inverse chez Matthieu. De même, le fait que les Pharisiens ne sont pas mentionnés dans le récit de la passion chez Marc ne signifie pas pour autant que dans l’esprit des premiers auditeurs et lecteurs de l’évangile les Pharisiens n’avaient aucune responsabilité dans la mort de Jésus. Dans le cadre du récit de Marc, les autorités (les scribes, les Pharisiens, les Hérodiens, les chefs des prêtres, les Anciens et les Sadducéens) forment un front commun opposé à Jésus, et par conséquent un caractère collectif unifié contre Jésus.
- Le grand prêtre, les chefs des prêtres
Au singulier, le terme grec est archiereus (grand prêtre), au pluriel archiereis (chefs des prêtres), car il ne pouvait y avoir qu’un seul grand prêtre en même temps. En principe, c’était une fonction héréditaire d’un descendant d’Aaron par Sadoq, et une fonction à vie (Nb 35, 25). Mais ce fut un peu plus compliqué pendant les deux cents ans de domination étrangère alors que les autorités grecques et romaines les ont déposés et nommés selon leur bon plaisir. Un long règne comme celui de Caïphe (de l’an 18 à 37) était exceptionnel. Au pluriel, archiereis désigne les grands prêtres qui ont été déposés, avec les membres de la famille sacerdotale dont ils sont issus, ainsi que ceux qui avaient certaines tâches sacerdotales spéciales; bref, le terme désigne l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem qui exerçait une certaine autorité sur le temple et son trésor.
D’après les Synoptiques, Jésus n’a pas eu de contact avec eux, sinon à la fin de sa vie quand il est allé à Jérusalem pour la première fois, si bien qu’ils ne sont nommés d'abord que dans les annonces de la passion. Le portrait est plus complexe chez Jean alors que Jésus est allé plusieurs fois à Jérusalem lors de son ministère, si bien qu’en certaines occasions on présente les chefs des prêtres comme planifiant son élimination (Jn 7, 32.45; 11, 47-57; 12, 10). On ne connaît pas leurs motifs, mais les affirmations de Jésus sur le temple provoquent une certaine opposition. À part la question de sa messianité, ce qu’on dit de leurs appréhensions cadre bien avec une aristocratie puissante et bien nantie : « Nous avons trouvé cet homme mettant le trouble dans notre nation : il empêche de payer le tribut à César et se dit Messie, roi » (Lc 23, 2); « Si nous le laissons continuer ainsi, tous croiront en lui, les Romains interviendront et ils détruiront et notre saint Lieu et notre nation » (Jn 11, 48). Enfin, n’oublions pas qu’ils n’ont pas agi seuls, car toute décision passait par le Sanhédrin où siégeaient également les scribes et les Anciens.
- Les scribes
Le terme grammateis n’apparaît que dans les évangiles synoptiques. Contrairement à ce qui se passe avec les chefs des prêtres, la rencontre avec les scribes se fait avant que Jésus n’arrive à Jérusalem, et très souvent ils sont accompagnés par les Pharisiens : « les scribes des Pharisiens » (Mc 2, 16), « les Pharisiens et les scribes » (Lc 5, 30). On les présente comme des enseignants préoccupés par les questions religieuses, et c’est d’une manière peu amicale qu’ils mettent en question le comportement de Jésus et de ses disciples. Ceux qui venaient de Jérusalem étaient plus particulièrement hostiles à l’égard de Jésus (Mc 3, 22). Une fois que Jésus sera à Jérusalem, ils sont associés aux chefs de prêtres pour s’opposer à Jésus (Mc 14, 1; Lc 22, 2). Matthieu est celui qui associe le plus clairement les scribes de Galilée et ceux de Jérusalem avec ses malédictions contre les scribes et les Pharisiens. Bref, il y aurait deux types de scribes : il y aurait des scribes de tendance pharisienne que Jésus rencontre surtout en Galilée et qu’il irrite par sa pratique religieuse; puis, il y a ceux de Jérusalem, membres du Sanhédrin, et qui de concert avec les chefs des prêtres, voulaient la mort de Jésus. Mais il est peu probable que le lecteur de Marc ait perçu une telle distinction.
- Les anciens
Le terme presbyteroi est un terme générique qui peut désigner beaucoup d’individus. Notre intérêt se limite à ceux qui voulaient la mort de Jésus. Ces anciens n’apparaissent que dans les évangiles synoptiques, et seulement à Jérusalem, et sont toujours associés aux chefs des prêtres. Les évangiles n’explicitent pas leur rôle. Aussi faut-il se tourner vers l’Ancien Testament pour avoir un peu d’éclairage.
Les zĕqēnîm (« anciens ») étaient les leaders de la ville (Jg 8, 14) pour établir la politique communautaire et administrer la justice (Rt 4, 2.9.11). Vers la fin de la monarchie, on trouve un groupe puissant d’anciens à Jérusalem et ce sont eux qui décident du sort de Jérémie (Jr 26, 16-17). Et l’une des lettres de Jérémie commence ainsi : « Ainsi parle le Seigneur : Va t’acheter une gargoulette et fais choix de quelques anciens parmi le peuple et parmi les prêtres » (Jr 29, 1); on y trouve l’expression « anciens parmi le peuple » qui apparaît également chez Matthieu (21, 23; 26, 3.47). Après l’exil, on retrouve à Jérusalem une aristocratie d’anciens qui ont autorité dans certains domaines, comme les transactions sur la propriété (voir Esd 10, 8). Durant cette période se développe une forme de Sénat, appelé éventuellement Sanhédrin, dont ils feront parti avec les chefs des prêtres. D’après l’historien juif Josèphe, ces anciens partageaient la vision des Sadducéens, et étaient des gens de grande réputation et très influents; ils font partie d’une aristocratie non sacerdotale, d’une noblesse en raison de leur hérédité et de leurs richesses. Joseph d’Arimathie était peut-être l’un d’eux. Matthieu les mentionne plus que les autres évangélistes, sans qu’on sache pourquoi.
- Les chefs de garde du temple
Dans le complot pour arrêter Jésus, alors que Marc met en vedette les chefs des prêtres et les scribes, et que Matthieu opte plutôt pour les chefs des prêtres et les anciens du peuple, Luc parle plutôt de la conspiration des chefs des prêtres et strategoi (chefs des gardes du temple) (Lc 22, 4). Le terme grec renvoie à celui qui dirigeait une armée (ce qui nous a donné le terme « stratégie »), et qu’on traduit habituellement par « chef des gardes ». Examinons d’autres références de Luc :
- Lc 22, 52 : « Jésus dit alors à ceux qui s’étaient portés contre lui, grands prêtres, chefs des gardes du temple et anciens : « Comme pour un bandit, vous êtes partis avec des épées et des bâtons ! »
- Ac 4, 1-3 : « Pierre et Jean parlaient encore au peuple quand les prêtres, le commandant du temple et les Sadducéens les abordèrent… Ils les firent appréhender et mettre en prison jusqu’au lendemain »
- Ac 5, 26 : « Alors le commandant partit avec les serviteurs pour ramener les apôtres, sans violence toutefois, car ils redoutaient que le peuple ne leur jette des pierres »
La figure qui se dégage est celle de quelqu’un qui faisait partie du Sanhédrin et exerçait le commandement sur certains collaborateurs.
Flavius Josèphe fait un certain nombre de références à cette figure : c’est au stratēgos d’abord qu’on rapporte l’incident de la porte massive de bronze du temple qui s’ouvre tout seul; le grand prêtre Ananie et son stratēgos sont envoyés enchaînés à Rome par le gouverneur de Syrie; enfin le stratēgos Éléazar avait à son service un scribe, fils du grand prêtre Ananie. Si on ajoute les données qui nous viennent de la Mishna, on obtient l’image d’un prêtre qui avait la haute responsabilité de maintenir l’ordre au temple et dans ses environs, assumant même de temps en temps le rôle de grand prêtre délégué.
Le fait que Luc utilise parfois le terme au pluriel est une source de confusion. Peut-être a-t-il voulu inclure dans ce rôle les subalternes du commandant du temple, en cela imitant la façon dont on se réfère aux chefs des prêtres. Bref, sous le grand prêtre, il y avait un autre prêtre, membre éminent du Sanhédrin, qui avait l’autorité pour maintenir l’ordre dans les affaires du temple, et donc un rôle spécial dans les arrestations et les procès. Comme le stratēgos fait partie du groupe des chefs des prêtres, il n’est pas nécessaire de l’ajouter comme groupe spécifique qui composait le Sanhédrin avec les chefs des prêtres, les scribes et les anciens. Nous restons cependant avec la question : pourquoi Luc a-t-il tenu à les distinguer?
- Les Pharisiens
Les pharisaioi sont pratiquement absents des récits de la passion dans les Synoptiques, si on fait exception de cette mention dans l’épisode des gardes au tombeau chez Matthieu. En Mt 21, 45-46, on présente les Pharisiens avec les chefs des prêtres pour comploter contre Jésus, mais cet épisode, absent de Marc et Luc, est une addition de Matthieu pour généraliser leur rôle. Jean, pour sa part, nous présente les Pharisiens qui se joignent aux grands prêtres dans une tentative pour arrêter Jésus (Jn 7, 32-49). Le quatrième évangile reflète probablement la situation de son église dans les années 80 ou 90 où, après la destruction du temple, les Pharisiens sont devenus le groupe principal d’opposition à la communauté johannique. Mais même chez Jean, on ne trouvera qu’une seule référence aux Pharisiens dans le récit de la passion.
Que conclure? Dans la mémoire chrétienne, il n’y pas de trace que les Pharisiens auraient joué un grand rôle dans la crucifixion de Jésus. Bien sûr, il est possible que certains scribes qui ont pris part à la décision du Sanhédrin étaient d’allégeance pharisienne, mais la mémoire chrétienne n’a pas retenu l’idée que cette décision était basée sur leur allégeance. D’ailleurs les motifs pour condamner Jésus ne sont pas liés aux disputes avec eux durant son ministère. Mais, pour l’auditeur de l’évangile, l’opposition des Pharisiens et des scribes au cours du ministère de Jésus et la décision des chefs des prêtres, des scribes et des anciens de le mettre à mort étaient probablement vu comme un grand tout cohérent. De fait, sur le plan historique, le conflit avec les scribes et les Pharisiens a pu faciliter la décision du Sanhédrin, celui-ci étant assuré de ne pas rencontrer d’opposition.
- Les chefs
Seul Luc évoque les archontes parmi les autorités juives hostiles à Jésus (Lc 23, 13.35). Mais ce terme grec est très générique et peut s’appliquer tant aux princes et aux magistrats qu’au gouverneur et à tout homme d’importance. Limitons-nous donc à ceux de Jérusalem qui ont été impliqués dans le cas Jésus, tel que raconté par Luc et Jean.
En Jn 3,1 Nicodème est un pharisien et un archōn qui exprime un intérêt pour l’enseignement de Jésus. Par contre, ailleurs dans l’évangile de Jean, on a un tableau contrasté : d’une part, on a cette parole des Pharisiens : « Parmi les archontes ou parmi les Pharisiens, en est-il un seul qui ait cru en lui ? » (Jn 7, 38); d’autre part, l’évangéliste fait remarquer : « Cependant, parmi les archontes eux-mêmes, beaucoup avaient cru en lui ; mais, à cause des Pharisiens, ils n’osaient le confesser, de crainte d’être exclus de la synagogue » (Jn 12, 42). Mais Jean s’adresse à un public peu intéressé aux subdivisions des autorités juives et projette sur l’époque de Jésus une tactique d’opposition de la synagogue juive caractéristique des années 80 ou 90.
Luc écrit en Ac 13, 27-29 : « La population de Jérusalem et ses chefs (archontes) ont méconnu Jésus … ils ont demandé à Pilate de le faire périr et, une fois qu’ils ont eu accompli tout ce qui était écrit à son sujet, ils l’ont descendu du bois et déposé dans un tombeau ». Cette description correspond à ce que Luc écrit sur le rôle du Sanhédrin dans son évangile, et donc couvre les chefs des prêtres, les chefs des gardes du temple, les anciens et les scribes (Lc 22, 52.66). De même, en Lc 23, 35 les archontes se moquent de Jésus, une scène qu’on trouve également chez Marc/Matthieu où ce sont les chefs des prêtres et les scribes qui se moquent. Les archontes apparaissent avec les anciens, les scribes et les chefs des prêtres en Ac 4, 5-8, tout comme ce sont les archontes et les chefs de prêtres que convoquent Pilate en Lc 23, 13, et ce sont ces deux derniers groupes qui seraient responsables de la mort de Jésus en Lc 24, 20. Bref, les archontes apparaissent désigner les composantes du Sanhédrin qui a condamné Jésus, et l’utilisation d’un terme si générique donne l’impression que ce sont les autorités juives qui sont contre Jésus.
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