Raymond E. Brown, La mort du Messie,
v.2: Appendice VIII: Les annonces de Jésus de sa passion et de sa mort, pp 1468-1491, selon la version anglaise

(Résumé détaillé)


Les annonces de Jésus de sa passion et de sa mort


Table des matières

  1. Les prédictions synoptiques et de la passion et la mort violente de Jésus
    1. Les prédictions moins précises ou plus allusives
    2. Les trois prédictions détaillées de la passion et la mort du fils de l'homme
  2. Les prédictions johanniques de la passion et de la mort de Jésus
  3. Comparaison entre Jean et les Synoptiques et conclusions


Liste de tous les chapitres

En lien avec les prédictions de Jésus sur sa mort violente, se posent plusieurs questions connexes : comment Jésus a-t-il compris sa mort? Comment a-t-il envisagé la possibilité d’une mort violente? Comment a-t-il réconcilié cette possibilité avec son ministère? Y a-t-il vu une valeur salvifique? Malheureusement, cette appendice n’attend pas répondre à ces questions, mais pourrait néanmoins éclairer le débat.

  1. Les prédictions synoptiques et de la passion et la mort violente de Jésus

      Voici un tableau des prédictions synoptiques de la passion de Jésus et de sa mort violente.

       Marc Matthieu Luc
       2, 20 9, 15 5, 35
      I8, 31I16, 21I9, 22
       9, 12 17, 12b (voir 17, 25)
      II9, 31II17, 22-23II9, 44
           13, 33
           17, 25
      III10, 33-34III20, 18-19III18, 31b-33
       10, 38 20, 22 (12, 50)
       10, 45 20, 28  
       12, 7-8 21, 38-39 20, 14-15
         26, 2  
       14, 8 26, 12  
       14, 21 26, 24 22, 22
       14, 27-28 26, 31-32  

    1. Les prédictions moins précises ou plus allusives

      1. Les quatre prédictions sous la ligne noire épaisse font plutôt partie du récit de la passion et ne peuvent être considérées comme de véritables prédictions bien avant les événements prévus.
        • En Mt 26, 2 Jésus dit à ses disciples : « le Fils de l’homme va être livré pour être crucifié », une simple indication chronologique reprise de Mc 14, 1 (« La Pâque et la fête des pains sans levain devaient avoir lieu deux jours après ») pour rappeler la notion théologique que Dieu a planifié ce qui devait arriver.

        • La scène de la femme de Béthanie en Mc 14, 8 || Mt 26, 12 (« d’avance elle a parfumé mon corps pour l’ensevelissement ») est avant tout une affirmation rétrospective après la mort qu’une prédiction.

        • En Mc 14, 21 || Mt 26, 24 || Lc 22, 22 (« Car le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui, mais malheureux l’homme par qui le Fils de l’homme est livré ! »), Jésus a plus l’air de savoir ce qui vient de se passer, alors que Judas a conclu sa transaction avec les chefs des prêtres.

        • Le texte de Mc 14, 27-28 || Mt 26, 31-32 (« Tous, vous allez tomber, car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais une fois ressuscité, je vous précéderai en Galilée ») peut apparaître comme une prédiction, puisqu’il fait référence à la résurrection, mais il ne fait pas référence au fils de l’homme et il cite explicitement l’Écriture.

      2. Mc 2, 20 || Mt 9, 15 || Lc 5, 35 (« Mais des jours viendront où l’époux leur aura été enlevé ; alors ils jeûneront, ce jour-là »), dont le vocabulaire semble un écho possible d’Is 53, 8 (« Oui, il a été retranché de la terre des vivants »), ne fait pas nécessairement référence à une mort violente et n’est pas un exemple claire d’une prédiction de la mort prochaine de Jésus.

      3. Mc 9, 12 || Mt 17, 12b (« comment est-il écrit du Fils de l’homme qu’il doit beaucoup souffrir et être méprisé [exoudenein] ? ») suit la première prédiction de la mort de Jésus (8, 31) et l’annonce de sa résurrection (9, 9). Le parallèle chez Luc (17, 25) apparaît après la deuxième prédiction de la mort. Mais malgré le fait que ces références anticipent clairement la passion et la crucifixion de Jésus, elles ne sont en elles-mêmes guère plus que la description de l’AT du juste maltraité par ses ennemis; d’ailleurs on retrouve en Is 53, 3 le même verbe exoudenein.

      4. Lc 13, 33 (« Mais il me faut poursuivre ma route aujourd’hui et demain et le jour suivant, car il n’est pas possible qu’un prophète périsse hors de Jérusalem »). Même s’il s’agit clairement d’une référence à une mort violente, nous ne sommes pas devant une prédiction, mais une situation inévitable.

      5. Mc 10, 38 (« Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire, ou être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ? »). Cette parole suit la troisième annonce de la passion et fait donc clairement référence à sa mort violente. Mais en elle-même cette phrase n’est qu’une simple allusion, et si Jésus n’était pas mort comme on le sait, elle serait tout autant valide.

      6. Mc 10, 45 || Mt 20, 28 (« Car le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude »). Parce que cette phrase apparaît après la 3e annonce de la passion, on comprend que « donner sa vie » fait référence à la croix. Mais en elle-même cette phrase pourrait garder tout son sens même s’il n’y avait pas eu de crucifixion. De plus, selon plusieurs biblistes, l’expression « en rançon pour la multitude » est secondaire et est avant tout une réflexion sur le serviteur d’Is 53, 11-12.

      7. Mc 12, 7-8 || Mt 21, 38-39 || Lc 20, 14-15 nous donne la parabole du fils du maître de la vigne que les vignerons rejettent et tuent. Mais Jésus aurait pu être rejeté par les autorités autrement que par la sentence de mort, cette parabole aurait encore pu être appliquée à Jésus, tout en y voyant une exagération très sémitique.

      Comment évaluer ces constatations? Tous les passages cités font référence à une mort avec souffrance, parfois en utilisant le langage et les images de l’AT. En eux-mêmes, aucun ne peut être considéré comme une prédiction de la crucifixion de Jésus aux mains des Romains. Néanmoins, mais pris comme un tout, ils expriment un antagonisme croissant contre Jésus. En cela, nous aurions l’expression tout à fait normale d’un auditoire qui, au début est sympathique devant la prédication d’une figure religieuse, mais en mesure que les traits de son message deviennent perturbants, cette sympathie s’estompe et fait place à l’opposition. Ainsi, il est tout à fait plausible qu’à mesure que progressait le ministère de Jésus, l’opposition est devenue de plus forte, et Jésus lui-même serait devenu plus pessimiste, anticipant le pire. Et si les passages analysés sont vaguement allusives à la mort de Jésus, c’est qu’ils ne reflètent pas exactement ce qui s’est vraiment passé dans la passion telle que racontée par les évangélistes. Aussi il n’est pas possible de les considérer simplement comme une projection dans le ministère de Jésus par l’évangéliste de ce qui s’est passé lors de la passion.

    2. Les trois prédictions détaillées de la passion et la mort du fils de l'homme

      Voici le contenu des trois annonces de la passion selon les Synoptiques.

      I. Première prédiction de la passion
      Marc 8, 31Matthieu 16, 21Luc 9, 22
      Qu’il était nécessaire pour le Fils de l’hommeQu’il était nécessaire pour lui (Jésus)Qu’il était nécessaire pour le Fils de l’homme
       de s’en aller à Jérusalem 
      de souffrir beaucoupet de souffrir beaucoupde souffrir beaucoup
      et d’être rejeté et d’être rejeté
      par (hypo) les anciens, les chefs des prêtres et les scribesde la part (apo) des anciens et des chefs des prêtres et des scribesde la part (apo) des anciens et des chefs des prêtres et des scribes
      et d’être mis à mortet d’être mis à mortet d’être mis à mort
      et après trois jourset le troisième jouret le troisième jour
      de se lever.d'être réveillé.d'être réveillé.

      II. Deuxième prédiction de la passion
      Marc 9, 31Matthieu 17, 22-23Luc 9, 44
      Que le Fils de l’hommeLe Fils de l’hommeCar le Fils de l’homme
      est livréva être livréva être livré
      aux mains des hommesaux mains des hommesaux mains des hommes
      et ils le tuerontet ils le tueront, 
      et ayant été tué,  
      après trois jourset le troisième jour 
      il se lèvera.il sera réveillé. 

      * Les chiffres de la colonne de Luc donne la véritable séquence des mots

      III. Troisième prédiction de la passion
      Marc 10, 33-34Matthieu 20, 18-19Luc 18, 31b-33
      Et le Fils de l’hommeEt le Fils de l’homme4. Sur le Fils de l’homme
      sera livrésera livré1. sera accompli
      aux chefs des prêtres et aux scribesaux chefs des prêtres et aux scribes2 toutes choses ayant été écrites
      3. à travers les prophètes
      ils le condamneront à mort (au datif)et ils le condamneront vers (eis) [la] mort 
      et ils le livrerontet ils le livrerontcar il sera livré
      aux païensaux païensaux païens
      et ils se moqueront de luipour se moquer [de lui]et il sera soumis aux moqueries
        et il sera soumis aux outrages
      et ils cracheront sur lui et il sera soumis aux crachats
      et ils le flagellerontet [le] flagelleret ayant flagellé
      et ils le tuerontet [le] crucifierils le tueront
      et après trois jourset le troisième jouret le troisième jour
      il se lèvera.il sera réveillé.il se lèvera.

      De manière générale, cette synopse des prédictions de Jésus permet de noter la priorité de Marc que copient Matthieu et Luc. Cependant, on peut noter que Matthieu et Luc se détachent de Marc pour préférer la formule kérygmatique « d'être réveillé (egeirein) le troisième jour » (voir 1 Co 15, 4) à sa formule « de se lever après trois jours », signe de l’existence d’une tradition orale. De plus, dans la deuxième prédiction Matthieu et Luc préfèrent le futur (« va être livré ») au présent de Marc (« est livré »), percevant instinctivement le besoin de clarifier Marc. Notons enfin une plus grande liberté chez Luc qui tronque la deuxième prédiction et reformule le début de la troisième.

      Ceci étant dit, la question se pose : le Jésus historique a-t-il fait trois prédictions différentes de sa mort dans trois circonstances différentes? La plupart des biblistes choisissent une des prédictions comme originale, et les autres seraient des variantes de la première. Par contre Jean, un évangéliste qui ne connaît pas les Synoptiques, présente également trois prédictions. Mais à ce moment nous aurions une source préévangélique que développent Marc et Jean à leur façon. Cela laisse intact la question du nombre de prédictions originales. En particulier, la troisième prédiction ajoute tellement de détails qu’elle semble copiée sur le récit de la passion, et donc serait tout à fait secondaire. Examinons les facteurs impliqués dans ce problème.

      1. Les trois prédictions incluent la mention de la résurrection. Selon les évangiles, Jésus est mort tard dans la journée du vendredi, et avant le matin du dimanche il était ressuscité, ce qui limite son séjour au tombeau à un peu plus de vingt-quatre heures. Aussi, parler de « après trois jours » est inexact, et parler du « troisième jour » ne peut-être que grosso-modo. Mais en fait cette mention signifie simplement : une courte période de temps. Quant à l’expression « se lever » ou « se réveiller » pour décrire la résurrection, il s’agit probablement une façon d’exprimer après les faits une prédiction plus générale de Jésus concernant une mort violente aux mains de ses ennemis et sa confiance qu’il serait par la suite innocenté et justifié.

      2. Le deuxième facteur concerne l’expression « Fils de l’homme » et la possibilité que Jésus l’ait utilisé pour parler de lui-même. Rappelons que l’expression provient de Dn 7, 13-14; Ps 80, 18) qui parlent de « quelqu’un comme un fils d’homme » à qui Dieu donne sa force et rend victorieux; il est devenu la figure humaine spécifique par laquelle Dieu manifeste son triomphe eschatologique. Rien n’empêche de penser que Jésus connaissait ce passage de Daniel et qu’il se soit vu comme cet instrument du plan de Dieu.

      3. Le troisième facteur concerne le fait que Jésus ait pu associer la figure du fils de l’homme avec la souffrance. Pourtant, Dn 7, 25 parle de la quatrième bête dont l’une des cornes opprime les saints du Très-Haut, i.e. ceux comme un fils d’homme, pour une période de trois temps et demi, avant que le Très-Haut ne leur donne le royaume ou la domination. Si Jésus y a vu ici son propre rôle, il a pu utiliser la phraséologie de Dn 7, 25 pour prédire qu’il serait livré aux mains d’hommes hostiles et qu’il devrait attendre une période de trois jours avant de connaître la victoire. Ainsi Daniel pourrait être l’arrière-plan de la deuxième prédiction où le Fils de l’homme est livré et souffre.

        Il aussi très vraisemblable que d’autres passages de l’AT ont été combinés avec la livre de Daniel dans la formulation des prédictions, en particulier la figure du serviteur souffrant d’Is 52, 13 – 53, 12. Par exemple, le targum araméen sur Is 53, 5 « livré (msr) pour nos iniquités » pourrait avoir fourni à Jésus les mots sur le fils de l’homme qui est livré dans la 2e prédiction. Is 53, 3 parle du serviteur comme « méprisé, nous ne l’estimions nullement » et 53, 4 comme « ce sont nos souffrances qu’il a portées (sbl) », et peuvent donc être l’arrière-plan de la première prédiction où le Fils de l’homme est rejeté et doit souffrir beaucoup. Tout cela ne signifie pas pour autant que Jésus se soit identifié au serviteur souffrant. Mais il reste qu’il a perçu son rôle comme celui d’un serviteur. Enfin, Is 50, 6 (« J’ai livré mon dos à ceux qui me frappaient, mes joues, à ceux qui m’arrachaient la barbe ; je n’ai pas caché mon visage face aux outrages et aux crachats ») pourrait être l’arrière-plan de la troisième prédiction. Notons que si la figure du serviteur souffrant d’Isaïe a pu influencer les trois prédictions de la mort de Jésus, celles-ci n’ont pas retenu l’aspect expiatrice et sotériologique du rôle de ce serviteur, si cher aux premiers chrétiens (voir Mc 10, 45; Rm 4, 25; 8, 32).

      4. Un dernier facteur concerne le langage des prédictions : porte-il la marque de la prédication chrétienne et à quelle étape? On ne peut pas simplement dire que si le vocabulaire d’une parole se retrouve dans la prédication chrétienne il ne peut remonter à Jésus. Car il faut assumer une certaine continuité entre les formules de Jésus et la prédication de ses disciples. Par contre, une telle continuité est impossible avec une phrase grecque dont on ne peut reconstituer la source possible dans un araméen que Jésus aurait pu prononcer. Mais cette situation est très rare. De plus, il faut être prudent dans cet exercice. Car les écrivains ont été influencés par le grec de la Septante, un grec très sémitisé. Quoi qu’il en soit, il très peu probable que l’expression « Fils de l’homme » ait été créé en grec, et donc représente assurément l’expression araméenne br’nš.

        Avant de conclure, considérons les prédictions dans l’évangile de Jean.

  2. Les prédictions johanniques de la passion et de la mort de Jésus

    Contrairement aux récits synoptiques où Jésus ne fait qu’un seul séjour à Jérusalem à la fin de sa vie, l’évangile de Jean présente plusieurs séjours de Jésus à Jérusalem. Et vers le milieu de son ministère, les « Juifs » et les autorités de Jérusalem amorcent une série de tentatives pour le tuer, des tentatives qui culminent quelque temps avant la Pâque dans la rencontre du Sanhédrin pour établir un plan officiel pour le mettre à mort (5, 18; 7, 1.25; 8, 37.40.59; 10, 31; 11, 8.49-53). Comme les adversaires deviennent de plus en plus agressifs, Jésus entrevoit sa mort violente comme inévitable (« et je me dessaisis de ma vie pour les brebis », 10, 15), et même se trouve d’une certaine façon à la prédire avec la scène où Marie oint les pieds de Jésus d’un parfum très cher (« Elle observe cet usage en vue de mon ensevelissement », 12, 7).

    Ce sont cependant les prédictions avec l’expression « Fils de l’homme » qui sont les plus importants :

    1. 3, 14 : « Et comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’homme soit élevé »
    2. 8, 28 : « Lorsque vous aurez élevé le Fils de l’homme, vous connaîtrez que Je Suis »
    3. 12, 32-34 : « "Pour moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes." Par ces paroles il indiquait de quelle mort il allait mourir. La foule lui répondit : "Nous avons appris par la Loi que le Messie doit rester à jamais. Comment peux-tu dire qu’il faut que le Fils de l’homme soit élevé ?" »

    L’expression « être élevé » renvoie clairement à la mort de Jésus comme l’évangéliste l’affirme dans la troisième prédiction. Et cette mort implique une action hostile par ses opposants comme le suggère la deuxième prédiction. Elle implique également la crucifixion comme on peut le déduire de la première prédiction, renforcée par la troisième. On peut donc conclure que ce sont vraiment des prédictions. Cette élévation n’est pas seulement physique avec la croix, mais elle est aussi symbolique avec l’exaltation par laquelle Jésus retourne vers son Père et attire à lui tous les êtres, une prédiction qui se réalise avec l’intervention de Joseph d’Arimathie et Nicodème, des nouveaux disciples, venus lui donner une inhumation décente.

  3. Comparaison entre Jean et les Synoptiques et conclusions

    Les trois prédictions johanniques sont clairement reliées aux trois prédictions synoptiques concernant le Fils de l’homme.

    • Tous ont le « Fils de l’homme » comme sujet
    • La première prédiction dans les deux cas affirme qu’il y a nécessité (il est nécessaire, il faut : dei)
    • Les prédictions synoptiques parlent de « tuer », et la 3e de Matthieu parle de « crucifier », alors que Jean parle d’élévation pour désigner le type de mort
    • Dans la 2e et 3e prédiction synoptique on utilise la forme passive « être livré », alors que la 1ière prédiction met l’accent sur l’intervention humaine, alors que la 1ière et 3e prédiction johannique utilise la forme passive « être élevé », alors que la 2e met l’accent sur l’intervention humaine
    • Alors que les trois prédictions synoptiques désignent la victoire ultime sous la forme de se lever ou de se réveiller, les prédictions johanniques désignent la même victoire sous la forme d’une élévation qui est une exaltation

    On peut penser que dans une période préévangélique, il existait une collection de trois prédictions de la mort et la résurrection du Fils de l’homme, et qu’a reprise et développée de manière indépendante la tradition marcienne et johannique. Si l’idée de quelqu’un comme un fils d’homme persécuté par les forces du mal mais exalté dans les jours anciens provient de Dn 7, la tradition marcienne des prédictions a retenu une partie du vocabulaire et des images de Daniel, mais a laissé de côté l’image de l’exaltation, tandis que la tradition johannique n’a pas retenu les images de Daniel, mais a gardé l’idée d’une exaltation sur un trône. Nous avons peut-être ici l’influence d’Isaïe, plus particulièrement de Is 52, 13 : « Voici que mon Serviteur réussira, il sera haut placé, élevé, exalté à l’extrême ». Notons qu’on retrouve à la fois dans la version de la Septante de Daniel et d’Isaïe le verbe hypsoun (être élevé). C’est probablement cette connexion scripturaire qui a produit le motif préévangélique de trois prédictions qui nous sont parvenues de manière indépendante chez Marc et Jean.

    Mais cette influence d’Isaïe et Daniel dans la tradition préévangélique peut-elle remonter plus loin, i.e. à la période pré-grecque, sinon à Jésus lui-même? De même, y a-t-il une seule prédiction de base derrière les trois prédictions ou plusieurs? Une telle exigence de précision est impossible à rencontrer avec nos méthodes actuelles d’investigation. Pour l’instant, contentons-nous d’énumérer les éléments qu’on peut affirmer avec un certain degré de certitude.

    1. Sur le plan historique, Jésus a été associé à Jean-Baptiste et ce dernier fut mis à mort par Hérode Antipas parce que sa prédication en faisait une figure dangereuse. Le début du ministère de Jésus correspond à la fin de la carrière du Baptiste. En voyant le sort de Jean-Baptiste, comment Jésus n’a-t-il pas pu anticiper le sien?

    2. Il est tout à fait plausible que Jésus s’est exprimé sur cette anticipation. Quand on parcourt les prédictions sur le Fils de l’homme chez les Synoptiques et chez Jean, tout comme les allusions plus générales, on ne peut s’empêcher de noter qu’on a attribué à Jésus à de multiples reprises et en différents langages une certaine anticipation de ce qui allait lui arriver. Il serait difficile de réduire tout cela à une seule prédiction. Bien sûr, les prédicateurs chrétiens ont pu élargir et intensifier la préscience de Jésus du plan divin, mais on peut penser qu’une telle créativité a pu prendre comme base ce qu’a dit Jésus lui-même, même s’il est impossible de déterminer ce qu’il a dit exactement.

    3. Un certain nombre des prédictions font écho à la description de l’AT du juste qui souffre et est persécuté par le méchant. Sans aucun doute, les premiers chrétiens ont utilisé l’Écriture pour comprendre la mort de Jésus, mais on peut penser que Jésus a également utilisé l’Écriture pour comprendre son rôle dans le plan de Dieu. Il a posé certains gestes qui évoquent Élie et Élisée, et il devait connaître l’hostilité qu’ils ont engendrée chez les autorités. Il devait connaître le sort qu’a connu Jérémie en dénonçant les autorités de Jérusalem. Pour les Juifs du temps de Jésus, la plupart des prophètes avaient été tués par les autorités hostiles. Aussi, à mesure que Jésus rencontrait de l’opposition dans son ministère, sa réflexion sur les Écritures l’a certainement éveillé au sort qui pouvait l’attendre. On peut même imaginer que Daniel et Isaïe ont marqué cette réflexion.

    4. Si Jésus a pu anticiper sa mort violente à travers le langage biblique, on peut se poser la question sur le degré de détails dans sa description d’une mort violente. De fait, seules les prédictions synoptiques donnent un peu de détails, et on pourrait penser que Jésus n’a pu anticiper sa mort avec un tel niveau de détails. Pourtant, cela n’est pas totalement impossible. Par exemple, les conflits qui survenaient à Jérusalem suscitaient l’implication des chefs des prêtres. Et si le Sanhédrin devait intervenir, alors les anciens et les scribes étaient aussi impliqués. De plus, comme Jésus se rendait à Jérusalem lors des grandes fêtes, le préfet romain y était présent, et donc les autorités religieuses devaient l’impliquer s’il y avait des conflits à ce moment. Enfin, en ce qui concerne des détails comme la flagellation, les insultes, les crachats, si Jésus anticipait des moments de souffrance, comment pouvait-il l’imaginer autrement qu'avec celui du langage de l’AT? Notons qu’on retrouve rarement ces détails dans la bouche de Jésus. Mais que Jésus n’ait jamais envisagé quelque chose de semblable semble impossible.

    5. Une telle anticipation de son sort proviendrait donc chez Jésus en partie de sa capacité de discerner les signes des temps et sa connaissance de l’Écriture, en particulier des prophètes, mais il ne faut pas oublier qu’elle pourrait provenir aussi de sa conviction d’être celui envoyé par Dieu pour proclamer le royaume, et que le début de ce royaume passe par sa propre activité, et que son sort est dépendant de ce Dieu.

    Bref, on peut affirmer que Jésus a pu s’attendre à une mort violente et qu’il s’y est préparé, et qu’il a préparé ses disciples. Toutefois, il ne pouvait être certain de ce qui se passerait exactement. Et il n’y aucun moyen de déterminer comment sa relation à Dieu aurait pu transformer son anticipation en une préscience, et Jésus lui-même aurait probablement été incapable de répondre à cette question.