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Raymond E. Brown, (Antioche et Rome).
Introduction, p. 1-9 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Antioche et Rome étaient parmi les villes les plus grandes de l'Empire romain, avec une population majoritairement païenne, mais avec des colonies importantes de Juifs. Depuis les conquêtes d'Alexandre le Grand (4e s. av. JC), la culture hellénistique était devenue dominante. Bien sûr, il y avait chez les Juifs des poches de résistance à une telle acculturation, mais pas au point de distinguer une culture juive et une culture hellénistique. Qu'en est-il des chrétiens?
Jésus a prêché en Galilée et en Judée, et donc la plupart des gens qu'il a rejoint étaient Juifs. De même, ses disciples se sont d'abord adressés à leurs compatriotes juifs, d'abord à Jérusalem, et ensuite dans les communautés de la diaspora. Ce n'est que plus tard que les missionnaires commencèrent à convertir des païens et en faire des croyants en Jésus. Paul s'est déclaré l'apôtre des païens. Mais c'est une erreur de penser qu'il fut le seul à rejoindre les païens et que tous les convertis partageaient sa perspective, en particulier sur la place des observance juives. De fait, on retrouve au premier siècle diverses visions chez les Chrétiens juifs qui ont fait des convertis chez les païens. Aussi, on ne peut parler d'un christianisme juif et d'un christianisme païen, mais, si on se fie au NT, il faut distinguer au moins quatre groupes.
- Un premier groupe comprenait des Chrétiens juifs et leurs païens convertis qui insistaient sur l'observance complète de la loi mosaïque, incluant la circoncision. En d'autres mots, ces ultraconservateurs considéraient que les païens qui se convertissaient à la foi chrétienne devaient d'abord devenir des Juifs avant de recevoir les bénédictions messianiques promises par Jésus. C'est ce dont témoigne le livre des Actes des Apôtres à propos de Chrétiens juifs de Jérusalem que Luc appelle « les circoncis » (Ac 11, 2) et qu'il décrit comme des gens issus de la secte des Pharisiens (Ac 15, 5). De manière moins diplomatique que Luc, Paul les appelle « des faux frères » (Ga 2, 4). À travers Paul, on apprend que ces missionnaires Chrétiens juifs de stricte observance connaissaient un certain succès en Grèce (Ph 1, 15-17) et en Asie Mineure.
- Un deuxième groupe comprenait des Chrétiens juifs et leurs païens convertis qui n'insistaient pas sur la circoncision, mais exigeait des païens convertis certaines observances juives. Ils représentent le christianisme modérément conservateur. C'est le cas de Jacques (le frère du Seigneur et chef de l'Église de Jérusalem) et de Pierre (le premier parmi les douze apôtres). Le ch. 2 des Actes des Apôtres et le ch. 2 de l'épitre aux Galates nous donnent une idée de leur position. Parmi les observances juives qu'on exigeait, il y avait les lois alimentaires (Ac 15, 20). C'est ce qui explique l'intervention des gens de l'entourage de Jacques à Antioche qui surprennent Pierre à manger à la même table que les Chrétiens d'origine païenne; on devine que le problème venait de ce que les lois alimentaires juives n'y étaient pas respectées. Pourtant, selon Ac 15, 14-15.19-29, Pierre n'était-il pas d'accord pour exiger des convertis le respect de ces lois? On imagine que Pierre avait accepté sous pressions ces exigences, pour éviter un conflit. Quoi qu'il en soit, nous sommes devant un groupe dont le travail missionnaire a produit un autre style de christianisme tant chez ceux d'origine juive que ceux d'origines païennes, un style moins rigide que le premier groupe décrit plus tôt, mais moins libéral face à la loi juive comme chez le troisième groupe que nous verrons plus bas. Ce type de christianisme peut être associé avec les apôtres de Jérusalem. C'est ainsi que l'évangile de Matthieu peut présenter une scène d'envoi en mission à toutes les nations (Mt 28, 16-20), et que la Didachè, écrit vers l'an 100 et proche de l'évangile de Matthieu, s'intitule : « L'enseignement du Seigneur aux Gentils à travers les douze apôtres ».
- Un troisième groupe comprenait des Chrétiens juifs et leurs païens convertis qui n'insistaient pas sur la circoncision ni n'exigeaient l'observance des lois alimentaires. Malgré le récit de Ac 15, 22 suggérant que Paul et Bernabé ait accepté la position de Jacques, Ga 2, 11-14 affirme clairement que Paul s'est opposé à l'intervention de l'entourage de Jacques à propos des païens. En particulier, il n'exigeait pas que les Chrétiens s'abstiennent de la nourriture ayant été offerte aux idole (1 Co 8). Et on peut affirmer également que les Chrétiens juifs qui étaient associés à son activité missionnaire partageaient le même point de vue. D'ailleurs, c'est probablement pour cette raison que Paul s'est disputé avec Barnabas et a cessé de travailler avec lui (Ga 2, 13; Ac 15, 39). On peut donc parler d'un christianisme juif / païen plus libéral que celui de Jacques et de Pierre en regard des certaines obligations de la Loi.
Parce que Paul a affirmé que le croyant est affranchi de la Loi (Ga 3, 10-13, 24-25), certains biblistes ont classé Paul comme libéral extrême dans le spectre des relations possibles avec la Loi. Un tel classement n'est pas justifié, car l'attitude de Paul est plutôt ambigüe. Tout d'abord, la deuxième partie de plusieurs de ses lettres montre clairement qu'il s'attend à ce que les Chrétiens vivent selon la règle des Dix Commandements et selon les hauts standards de la moralité juive. De plus, selon le témoignage de Ac 20, 6.16 Paul respectait les fêtes juives comme celle des Pains sans levain, ou celle des Semaines (Pentecôte), exigées par la Loi. Et selon Ac 21, 26, Paul fréquentait le temple de Jérusalem comme les leaders Chrétiens juifs. Tout cela suggère que Paul, s'il avait eu un fils, l'aurait probablement fait circoncire, tout en étant convaincu que ce geste n'a aucun impact pour son salut.
- Un quatrième groupe comprenait des Chrétiens juifs et leurs païens convertis qui n'insistaient pas sur la circoncision ni n'exigeaient l'observance des lois alimentaires, et de plus, ne voyait aucune signification durable dans le culte et les fêtes juifs. C'est un groupe qui était plus radical que Paul face au Judaïsme. Les Hellénistes (Ac 6, 1-6) appartiennent à ce groupe. Qui sont-ils? Ce sont des Juifs qui ont été élevés dans une forte acculturation grecque, au point de ne parler que le grec, un langage non sémitique. Et d'après le discours d'Étienne (Ac 7), ils ressentaient du mépris pour le temple de Jérusalem où Dieu ne réside pas. On retrouve plus tard une attitude semblable, et même plus radicale, dans l'évangile de Jean où la Loi ne concerne que les Juifs, et non plus les disciples de Jésus (Jn 10, 34; 15, 25), et où les fêtes juives du Sabbat, de la Pâque et des Tentes sont devenues des fêtes étrangères (Jn 5, 1.9b; 6, 4; 7, 2). Quant au temple, il sera détruit et remplacé par le corps de Jésus (Jn 2, 19-21). De manière similaire, l'épitre aux Hébreux voit Jésus remplacer les grands prêtres juifs et les sacrifices, et l'autel chrétien se situer au ciel. Nous sommes maintenant loin de la vision des païens comme branche sauvage d'oliver greffée à l'arbre d'Israël dont parle Paul (Rm 11, 24). Alors c'est surprise qu'on peut lire sous la plume de Luc, grand admirateur de l'Helléniste Étienne : « Sachez-le donc : c'est aux païens qu'a été envoyé ce salut de Dieu ; eux, ils écouteront » (Ac 28, 28). Ainsi, nous avons des données assez fortes sur un christianisme juif / païen qui a rompu de manière radicale avec le Judaïsme et est devenu d'une certaine façon une nouvelle religion.
Dans le spectre du christianisme juif / païen, une plus grande variété a pu exister en ce qui concerne l'attitude face à la Loi que les quatre groupes que nous avons identifiés. Mais ceux-ci reposent sur des données solidement vérifiables. Et comme ces groupes menaient une activité missionnaire intense, cela signifie qu'ils étaient disséminés dans tout le bassin méditerranéen. Cela signifie également que c'est une erreur de penser que le christianisme paulinien y était dominant. D'ailleurs, Paul lui-même nous dit qu'il a évité d'aller là où d'autres avaient prêché (Rm 15, 20; 2 Co 10, 15-16), et que même là où il a établi des églises, d'autres sont venus par la suite pour contester son oeuvre. Ainsi, nous savons qu'une région comme Éphèse fut évangélisée par Prisca et Aquilas, des amis de Paul, et par Paul lui-même, trois ans plus tard dans les années 50 (Ac 18 - 19, 41). Mais, d'après l'Apocalypse et l'évangile et des épitres johanniques qui proviennent du même milieu, nous y retrouvons à la fin du 1ier siècle les quatre groupes avec chacun leur maison-église.
Cette situation s'applique aussi à Antioche et à Rome. Donc, au tout début, les premiers missionnaires furent des Juifs qui ont cru en Jésus. Éventuellement, dans ces deux villes, un grand nombre de païens se sont convertis, si bien que dans le dernier tiers du 1ier siècle, la majorité des Chrétiens étaient d'origine païenne. Mais pour ces deux villes, il faut éviter de parler du christianisme juif ou du christianisme païen sans d'abord spécifier de quel type de christianisme juif / païen on parle et contester l'idée que, puisque Paul a visité ces deux villes, le christianisme paulinien était dominant.
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