Etty Hillesum - L'amour
(Les écrits dEtty Hillesum. Journaux et lettres 1941-1943. Édition intégrale. Paris: Seuil, 2008, 1081 p.)
Vendredi après-midi, 5 heures moins le quart [le 5 décembre 1941]
Je lui suis fidèle, au fond de moi. Comme je suis fidèle à Han. Je suis fidèle à tout le monde. Je marche dans la rue aux côtés dun homme en tenant des fleurs blanches qui font comme un bouquet de mariée, et je lui lance des regards radieux ; il y a douze heures jétais dans les bras dun autre homme et je laimais - et je laime.
Est-ce vulgaire ? Est-ce décadent ?
Pour moi cest parfaitement normal. Peut-être parce que lamour physique nest pas - ou nest plus - lessentiel pour moi. Cest un autre amour, plus vaste. Ou bien suis-je en train de mabuser? Suis-je trop vague ? Même dans mes relations amoureuses ? Je ne crois pas. Mais qu est-ce qui me prend de radoter comme ça ? Je suis totalement à côté.
p. 248

Le 22 février 1942, dimanche soir, 9 heures
Quand il a lu ce psaume avant le dîner, debout sous la lampe, sans pathos, dun ton presque détaché, une ample bonté sétalait sur le cher paysage de son visage. Et lespace dun instant, je lai aimé dun amour qui faisait terriblement mal, parce quil dépassait très largement toute forme dérotisme et de sensualité, et paraissait soudain si insaisissable. Je comprends alors que je ne pourrais jamais exprimer mon amour pour lui dans une étreinte, même dans le plus complet abandon et cela fait mal, parce que lon doit se tenir tranquille dans son coin et porter cet amour en soi-même, ce qui est un poids presque trop lourd pour un petit bout de femme sensuelle comme moi. Et un petit sourire muet lancé par-dessus un plat de pommes de terre peut avoir plus de valeur quune nuit entière sous des draps communs, et lorsque je lai regardé au fond des yeux, jai senti soudain monter des larmes et, presque éblouie par ses bons yeux, jai dû détourner les miens. Et pendant ce temps, on nen continue pas moins à raconter gaiement des bêtises. Mais sans dysharmonie entre ces plaisanteries superficielles et les sentiments profonds, les unes complétaient les autres - etc.
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Jai tant de gratitude pour cette vie, je sens à quel point je me développe, je connais mes fautes et mes petitesses quotidiennes, mais je connais aussi les difficultés que jaffronte. Et jai tant damour, jaime damour quelques bons amis, mais cet amour nest pas une barrière pour mes semblables, il porte si loin, il est si englobant, si vaste, il inclut un si grand nombre, même des gens qui, à vrai dire, ne me plaisent pas à titre personnel, et cest bien à cela que je dois tendre. Il est maintenant 10 heures. Han est retourné dormir à létage auprès de son pulmonique de fils, ce malade un peu pathétique, et moi, je me glisse avec reconnaissance dans ma couche étroite et solitaire. Cest vraiment bizarre, lorsque je my étends sur le dos, jai tout à fait limpression de me blottir contre cette bonne vieille terre elle-même, alors que je ne repose en réalité que sur un matelas moelleux. Mais lorsque je suis étendue là, avec intensité, de tout mon long et pleine de gratitude pour tout, il me semble que je communique avec - oui, avec quoi, au juste? Avec la terre, avec le ciel, avec Dieu, avec tout. Et vraiment, jai limpression dans ces moments-là dêtre blottie contre la terre elle-même, alors que je sens sous moi un matelas moelleux, bien décadent et bien bourgeois. Et maintenant, bonne nuit.
p. 359-362

Samedi matin [le 28 mars 1942], 10 heures
Et jeudi soir, cétait de nouveau la guerre devant ma fenêtre et jassistais au spectacle de mon lit. A côté de moi, Bernard passait un disque de Bach. Et la voix sélevait dabord forte et radieuse. Et soudain, des avions, la défense antiaérienne, des tirs, des bombes, un tonnerre comme on nen avait pas entendu de longtemps. À deux pas de la maison, semblait-il. Et brusquement, jai pris une conscience très claire de toutes ces maisons qui, de par le monde, seffondrent journellement sur leurs occupants. Bach continuait imperturbablement, mais se réduisait à un bien faible filet de voix. Et moi, couchée dans mon lit, jétais dans des dispositions fort étranges. Balles traçantes frôlant le tronc menaçant et nu devant ma fenêtre. Grondements trépidants. Et je pensais : « À tout instant, un éclat dobus peut traverser la fenêtre. Cest parfaitement possible. Et il est possible aussi que lon souffre très durement. » Et pourtant, je ressentais une reconnaissance et une paix profonde, couchée là dans mon lit. Et jacceptais, avec un sentiment de maturité et dhumilité, toutes les catastrophes et toutes les douleurs qui pourraient encore massaillir. Et je croyais fermement que jen continuerais pas moins à trouver la vie belle, toujours, en dépit tout. Toutes les catastrophes procèdent de nous-mêmes. Et pourquoi est-ce la guerre ? Peut-être parce que jai parfois tendance à enguirlander mes semblables. Parce que nous navons pas assez damour en nous, moi-même, mon voisin, tout le monde. Et lon peut combattre guerre et toutes ses séquelles en libérant en soi lamour, chaque jour, à chaque instant, et lui donner une chance de vivre. Et je crois je ne pourrai jamais haïr un être humain pour ce que lon appelle sa « méchanceté », cest plutôt moi-même que je haïrais - « haïr » est ici un trop grand mot. On ne saurait être trop relatif dans ce que lon exige des autres, ni trop absolu dans les exigences que lon simpose à soi-même. Et je crois que cest aussi la raison pour laquelle je nai pas peur de lépoque où nous sommes, parce que tout ce qui arrive mest, dune certaine façon, si proche, et - en dépit des formes monstrueuses que cela prend parfois - si évidemment produit par les hommes et toujours réductible à des phénomènes humains, et de ce fait, il est de nombreux comportements qui nont pour moi rien deffrayant, parce que je continue à y voir des productions humaines, provenant de chaque individu, de moi-même, si bien que tout est compréhensible, et que les comportements ne se muent jamais en monstruosités incompréhensibles, nayant plus aucun lien avec les hommes.
Oui, ces arbres, leurs branches étaient souvent, la nuit, alourdies de fruits stellaires, et maintenant ce sont des coups de poignard plantés dans le ciel clair du printemps. Et sous cette nouvelle forme, dans ce nouveau paysage, toujours dune indicible beauté.
p. 432-433

Le 5 avril [1942], dimanche matin, 9 heures et demie
Je dois ajouter ceci : dans toutes les relations amoureuses que jai eues dans cette jeune vie plus que remplie qui est la mienne, il arrivait toujours un moment, à plus ou moins brève échéance, où je repensais avec une certaine nostalgie aux commencements, aux prémices aventureuses, fraîches et prometteuses de la relation en question, et où je me disais : « Dommage que ce ne soit plus comme au début, ce ne sera plus jamais aussi beau. » Et maintenant, avec S., cest exactement le contraire. À chaque nouvelle phase de notre relation, je scrute le chemin parcouru et je pense : « Jamais le lien entre nous na été aussi profond et aussi fort quil est à présent. » Chaque pas en avant semble gagner en intensité et les phases précédentes semblent pâlir auprès des suivantes, tant notre relation gagne en diversité, en nuances, en intérêt et en profondeur à chaque étape. Jai dit un jour, cétait après le 3 février, alors que je le connaissais depuis un an - pensez donc, un an : « Je ne crois pas quune intensification soit encore possible. » Et pourtant, il y a bien eu une nouvelle « intensification », du fait que, parfois, un lopin encore en friche du terrain de lamitié se mettait à fleurir sans crier gare. Et désormais je me suis déshabituée de dire : « II ne peut plus guère y avoir dintensification.» Toute forme de croissance, en tous sens, est encore possible chez nous. Et cela vient aussi de ce que nous sommes tous deux en pleine possession de nos forces, de ce que nous mettons presque toujours laccent sur les mêmes choses, de ce que nous nous ouvrons, jour après jour, et lun à lautre et au monde entier. De ce que nous ne pensons pas avoir de « droits » lun sur lautre. De ce que nous entendons tous deux à merveille lart de goûter intensément les petites choses de la vie et de ce que tous deux nous croyons en Dieu de la même façon. De ce que, de temps en temps, nous sommes amoureux lun de lautre et que nous lacceptons comme un cadeau supplémentaire, un don gratuit, sans y voir le centre de gravité de notre relation. Et japprends à son contact, tous les jours, et il est si désireux d« enseigner » à quelquun dautre et je lui pose des questions, des questions, et sa réponse est toujours prête.
p. 460-461

Samedi matin [le 13 juin 1942]
Il ma fallu beaucoup de détours et denchevêtrements de mots, en cette matinée sombre et pluvieuse, pour en arriver à une simple et claire notion des choses. Entre les mots bien trop nombreux, et pourtant nécessaires, de ce matin, cest à peu près cela aussi que jai écrit: « On essaie de remédier à un manque temporaire de forces intérieures en imposant des exigences au monde extérieur et en attendant déraisonnablement de ce monde quil vienne vous redonner des forces. » -
Jaurais dû ajouter: « Dans les moments où je nai pas damour en moi, où du moins je ne sens pas vivre damour en moi, jessaie de compenser en exigeant de mes proches des réserves supplémentaires damour. » Et je ferais aussi bien dy renoncer, car même sils déversaient des quantités damour sur moi, jen serais finalement bien embarrassée et je ne le ressentirais même pas comme de lamour, parce quil naurait pas décho en moi. Cest alors quun processus sengage où lon devient toujours plus exigeant. On peut presque le réduire à une courte formule algébrique : le déficit ou labsence damour en moi me font exiger une double ration damour du monde extérieur. Et même si lon me la donnait, je ne saurais de toute façon quen faire.
Mais - et voilà une nouvelle interrogation - comment se fait-il que lon se retrouve temporairement sans amour? Mais cela, cest un chapitre à part entière et peut-être est-ce aussi bien plus simple que je ne crois ; en tout cas, à présent il faut que je prépare des petites phrases de thème pour mon fournisseur de haricots.
p. 580-581

Lundi matin [le 15 juin 1942], 8 heures
Après la méditation devant la bibliothèque en poirier: II ne faut jamais prendre une personne, si aimée soit-elle, comme but dans la vie. Il sagit ici encore de finalité et de causalité. Le but, cest la vie elle-même sous toutes ses formes. Et chaque être humain est un médiateur entre nous-mêmes et la vie. La vie prête aux êtres humains ses gestes, son contenu et ses formes et en chaque être humain, nous apprenons à connaître la vie sous une autre forme. Pour notre part, nous apprenons à ceux que nous rencontrons dans la vie à mieux la connaître, mais nous devons ensuite les libérer, les rendre à la vie, même si cela nous est difficile. Quant à ceux que nous aimons le plus, cest sans doute à travers eux que nous apprenons à connaître le mieux la vie. Ou bien serait-ce le contraire ? Notre amour ne nous oblitère-t-il pas la vue sur la vie ? Oui, si cet amour fait de lêtre ainsi aimé le but suprême.
p. 586

Samedi [le 4 juillet 1942], fin de la matinée
Et ces gens sans nombre, qui ne savent pas aujourdhui comment continuer à vivre et qui, encore vivants, sont déjà largement morts. Mais on na pas le droit, tant quon vit encore, de se laisser mourir, on doit vivre sa vie pleinement et jusquau bout. Même sil lui arrive quelque chose, à lui (Spier)? Oui, il faut continuer à vivre dans lesprit qui est le sien et il faut prier pour lui, jour et nuit. Jai une impression étrange. Tout ce qui jusquà présent était si irréel commence de plus en plus à se transformer en réalité, jusquà présent en réalité intérieure. Comme si tout un processus denfantement se déroulait en moi. Des glissements. Et tout à lextérieur reste identique. Et on ne peut pas parler de ces glissements qui se déroulent en soi, parce quon ne maîtrise pas encore sa voix et parce que cela paraîtrait trop gros, et presque insupportable. Une chose est sûre en revanche : il faut contribuer à agrandir les réserves damour sur cette terre. Chaque petite portion de haine que lon ajoute aux haines déjà bien trop nombreuses rend ce monde encore plus inhospitalier et invivable. Et cet amour, jen ai beaucoup, jen ai énormément, jen ai tant quil apporte déjà sa contribution et quil a cessé dêtre insuffisant. Et maintenant il faut vraiment que jaille me coucher. La tristesse est désormais détournée du problème homme-femme-lit, à cet égard jévolue vraiment et je ne suis plus aussi niaise. Notre heure viendra quand elle le devra.
p. 656

Le 11 juillet 1942. Samedi matin, 11 heures
Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts dun être à un autre sont des chemins intérieurs. Dans le monde extérieur, on est arraché lun à lautre et les chemins qui pouvaient vous réunir sont si profondément ensevelis sous les ruines que, dans bien des cas, on nen retrouvera jamais la trace. Maintenir le contact, poursuivre une vie ensemble, cela ne peut se faire quintérieurement. Et ne conserve-t-on pas toujours lespoir de se retrouver un jour sur cette terre ?
Je ne sais évidemment pas comment je réagirai lorsque je serai vraiment placée devant lobligation de le (Spier) quitter. Jentends encore sa voix, lorsquil ma téléphoné ce matin; ce soir je dînerai à sa table, demain matin nous nous promènerons, nous déjeunerons chez Liesl et Werner puis, laprès-midi, nous ferons de la musique. Il est toujours là. Et au fond de moi, je ne crois peut-être pas encore vraiment quil me faudra me séparer de lui, et des autres. Un être humain est peu de chose. Dans cette situation nouvelle, il faudra dabord réapprendre à se connaître.
p. 676-677

Lettre à Maria Tuinzing. Westerbork, samedi 7 août et dimanche 8 août 1943
(extrait)
Beaucoup, ici, sentent dépérir leur amour du prochain parce quil nest pas nourri de lextérieur. Les gens, ici, ne vous donnent pas tellement loccasion de les aimer, dit-on. « La masse est un monstre hideux, les individus sont pitoyables », a dit quelquun. Mais, pour ma part, je ne cesse de faire cette expérience intérieure: il nexiste aucun lien de causalité entre le comportement des gens et lamour que lon éprouve pour eux. Cet amour du prochain est comme une prière élémentaire qui vous aide à vivre. La personne même de ce « prochain » ne fait pas grand-chose à laffaire. Ah ! Maria, il règne ici une certaine pénurie damour et, moi, je men sens si étonnamment riche ; je serais bien en peine de lexpliquer aux autres.
p. 890