|
Etty Hillesum - La confiance fondamentale (Les écrits dEtty Hillesum. Journaux et lettres 1941-1943. Édition intégrale. Paris: Seuil, 2008, 1081 p.) Samedi matin [le 20 décembre 1941], 10 heures p. 287
Je suis si contente quil soit juif et dêtre juive moi-même. Et là aussi, mes efforts tendront à rester près de lui afin de traverser ensemble cette époque. Et je lui dirai aussi ce soir : Au fond, je nai peur de rien, je me sens tellement forte ; que le sol sur lequel on dort soit un peu plus dur ou que lon nait plus que quelques rues pour se mouvoir au lieu de toutes, etc., etc., ce ne sont que des différences graduelles, tout cela est tellement insignifiant face aux richesses et aux possibilités infinies que nous portons intérieurement en nous. Préservons-les et entretenons-les, restons-leur fidèles et conservons notre foi en elles. Et je tassisterai et je resterai près de toi, et pourtant je te laisserai une entière liberté et, plus tard, je renoncerai à toi au profit de la jeune femme dont tu veux faire ton épouse légitime. Je te soutiendrai à chaque pas, physiquement et intérieurement, je crois que, peu à peu, jai suffisamment mûri pour supporter un tas de duretés de lexistence sans mendurcir moi-même intérieurement. Je me sens tellement sûre de moi, tellement exempte de peur et, dune certaine façon, tellement triomphante, imbrisable, et aussi pleine damour et de confiance. Et pour peu que la plus petite hésitation, la plus petite crainte perce en toi, je serai aussitôt près de toi, je te soutiendrai. Une vieille robe, quelques tartines, un peu de soleil de temps à autre et un bon regard échangé. Une main qui est encore là et qui peut caresser. Et travailler un peu. Notre travail, nous pouvons le faire toujours et partout, pour peu quil y ait un seul être humain dans les parages, fût-ce un gardien de camp. Je vais venir te retrouver dans un instant. Jai mis un amour de petite chemise de laine rosé toute neuve et je me suis lavée de la tête aux pieds au savon au lilas. Je me suis-parfois plainte dans mon for intérieur quil y ait si peu despace pour notre amour physique dans tes deux petites pièces, et pour le reste aucune possibilité daller quelque part ensemble, à cause de tous ces panneaux dinterdiction. Et voilà quils me semblent un paradis de possibilités et de libertés, ta chambrette, ton petit abat-jour, mon savon au lilas et tes bonnes mains caressantes. Dieu seul sait quelle grande liberté cela représente pour nous, mesuré à laune de ce qui va peut-être advenir. Mais je nai pas non plus de visions deffroi quant à lavenir. On ne sait pas comment les choses peuvent évoluer. Je ne me projette pas beaucoup dans lavenir. Mais si la situation devient difficile pour nous, je suis disposée et préparée à laffronter. p. 498-499
Lundi, [le 8 juin 1942], le soir Je crois que cest un commencement et que, peu à peu, japproche de ce commencement: se prendre au sérieux. Croire en soi et croire que cela a un sens de trouver sa propre forme. On séloigne si souvent de soi-même - on le constate et on lentend constamment autour de soi - avec pour justification: « Au fond cela na pas dimportance », ou: « Il y a tant de choses importantes qui se passent dans ce monde, ce nest tout de même pas le moment de trop me préoccuper de moi-même. » Il reste ainsi chez les gens tant et tant de matériau inutilisé qui na pas été traité, parce quils croient que ce matériau, étant le leur, nen vaut pas la peine. Et ils se laissent abuser par le nombre, la diversité, la plus grande valeur et la plus grande importance des dons et possibilités quils croient voir chez les autres. p. 558-559
Le 11 juillet 1942. Samedi matin, 11 heures Souvent on se fâche quand je dis : « Que ce soit moi ou un autre qui parte, peu importe, ce qui compte, nest-ce pas que tant de milliers de gens doivent partir? » Il nest pas vrai que je veuille aller au-devant de mon anéantissement, un sourire de soumission aux lèvres. Ce nest pas cela non plus. Cest le sentiment de linéluctable, son acceptation et en même temps la conviction quen fait, rien ne peut plus nous être ravi. Ce nest pas une sorte de masochisme qui me pousserait à vouloir partir absolument, à désirer être arrachée aux fondements de mon existence, mais serais-je vraiment très heureuse de pouvoir me soustraire au sort imposé à tant dautres ? On me dit: « Quelquun comme toi a le devoir de se mettre en sûreté, tu as encore tant de choses à faire dans la vie, tant à donner. » Mais ce que jai ou non à donner, ne pourrai-je pas le donner où que je sois, ici dans un petit cercle damis ou ailleurs dans un camp de concentration ? Et cest singulièrement se surestimer que de se croire trop de valeur pour partager avec les autres une «fatalité de masse ». Et si Dieu estime que jai encore beaucoup à faire, je le ferai tout aussi bien après avoir traversé les mêmes épreuves que les autres. La valeur humaine présente ou non en moi ressortira de mon comportement dans cette situation entièrement nouvelle. Même si je ny survis pas, ma façon de mourir apportera une réponse à la question : Qui suis-je ? Il ne sagit plus de se maintenir coûte que coûte en dehors dune situation donnée, mais plutôt de savoir comment on réagit à toute nouvelle situation, comment on continue à vivre. Ce quil est raisonnable que je fasse, je le ferai. Mes reins continuent à flotter et ma vessie à faire des siennes, je vais me faire établir un certificat, si possible. On me recommande en effet de prendre un petit emploi de couverture au Conseil Juif. Le Conseil na pas engagé moins de cent quatre-vingts personnes la semaine dernière, et maintenant les désespérés sy pressent en grappes humaines. On dirait, après un naufrage, un morceau de bois flottant sur limmensité de locéan, où le plus de gens possible cherchent à se raccrocher. Mais il me paraît absurde et illogique de tenter cette démarche. p. 677-679 |