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Etty Hillesum - 1 Corinthiens 13, 1-13 (Les écrits dEtty Hillesum. Journaux et lettres 1941-1943. Édition intégrale. Paris: Seuil, 2008, 1081 p.) 1 Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je nai pas la charité, je ne suis plus quairain qui sonne ou cymbale qui retentit. 2 Quand jaurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand jaurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je nai pas la charité, je ne suis rien. 3 Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je nai pas la charité, cela ne me sert de rien. 4 La charité est longanime; la charité est serviable; elle nest pas envieuse; la charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas; 5 elle ne fait rien dinconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne sirrite pas, ne tient pas compte du mal; 6 elle ne se réjouit pas de linjustice, mais elle met sa joie dans la vérité. 7 Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. 8 La charité ne passe jamais. Les prophéties? Elles disparaîtront. Les langues? Elles se tairont. La science? Elle disparaîtra. 9 Car partielle est notre science, partielle aussi notre prophétie. 10 Mais quand viendra ce qui est parfait, ce qui est partiel disparaîtra. 11 Lorsque jétais enfant, je parlais en enfant, je pensais en enfant, je raisonnais en enfant; une fois devenu homme, jai fait disparaître ce qui était de lenfant. 12 Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. A présent, je connais dune manière partielle; mais alors je connaîtrai comme je suis connu. 13 Maintenant donc demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande dentre elles, cest la charité.
Vendredi matin [le 28 novembre 1941], 9 heures moins le quart. p. 234
Le 20 février 1942. Vendredi matin, 10 heures. Un être humain a beaucoup à faire pour séduquer lui-même. Oui, et de quoi me servent toutes choses, si je nai pas lamour? « On voudrait en faire un conte », a dit Wiep hier soir, quand je lui ai raconté que Mischa traîne ses vieux parents avec lui à travers tout le pays gelé pour assister à ses concerts privés. Il refuse tout bonnement déjouer sils ne viennent pas. Très touchant. Avant, ils couraient les établissements psychiatriques et les médecins, maintenant ils courent les concerts. Je nai pas encore pris suffisamment conscience du grand bonheur que cet état de choses porte en soi, ni de tous les motifs de gratitude que lon a vis-à-vis de sa famille. Et si lon nen est pas encore pleinement conscient, cest que des restes de sentiments de malaise persistent à se manifester face aux complexités familiales. Toujours cette peur dêtre soudain confronté à de déroutantes surprises qui viennent troubler votre calme. Cest sur ce point que jai encore le plus de choses à tirer au clair avec moi-même. p. 355
Le 27 février [1942]. Vendredi matin, 10 heures. Oui.- « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je nai pas lamour, je suis un airain qui résonne, ou une cymbale qui retentit. Et quand jaurais le don de prophétie, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand jaurais même toute la foi jusquà transporter des montagnes, si je nai pas lamour, je ne suis rien. Lamour est patient, il est plein de bonté ; lamour nest point envieux ; lamour ne se vante point, il ne senfle point dorgueil, il ne fait rien de malhonnête, il ne cherche point son intérêt, il ne sirrite point, il ne soupçonne point le mal. » En lisant ces mots, jai éprouvé, tiens, oui, quest-ce que jai éprouvé? Je narrive pas encore à bien lexprimer. Ils ont agi sur moi comme une baguette de coudrier, qui touchait le sol dur de mon coeur et y faisait soudain bouillonner des sources cachées. Soudain je suis tombée à genoux à côté de la petite table blanche et lamour libéré sest remis à couler en moi, un instant délivré de la convoitise, de la jalousie, des méchancetés, etc. Mais je crois que jétais passablement hystérique hier après-midi. Linstant daprès jétais assise au coin du feu, en larmes, et triste comme je ne lavais pas été depuis très longtemps. Avec un immense désir et une sorte de rage de femme dédaignée. En même temps, je madressais des remontrances : Tu te rends compte à quel point cest puéril de te sentir flouée comme tu le fais maintenant? Et peu après, lorsque Han est entré dans la pièce, je lui ai dit : « Petit Père, il est grand temps que tu reviennes dormir en bas, je me sens devenir complètement mélancolique et nymphomane, et jai tendance, une fois de plus, à rejeter toutes les choses de lesprit comme des vieilleries à mettre au rebut. » Et Han, très sagement : « Non, tu ne devrais pas, cela reviendrait à rompre une nouvelle fois léquilibre, laisse lesprit être ce quil est et garder toute sa valeur, mais rétablis dabord léquilibre. » p. 364-365
[Dimanche,] le 27 septembre [1942] Mon pianiste de frère, qui à 21 ans fait un séjour en hôpital psychiatrique, après combien dannées de guerre, écrit ceci : « Henny, moi aussi je crois, je sais même, quaprès cette vie il en existe une autre. Je crois même que certaines personnes sont capables de voir et de ressentir la présence de lautre vie dans cette vie même. Cest un monde où les éternels chuchotements de la mystique se sont mués en réalité vivante, et où les objets et les mots de tous les jours, dans leur banalité, ont reçu un sens supérieur. Il est fort possible quaprès la guerre, les hommes soient plus ouverts à cette réalité et quils se persuadent collectivement de lexistence dun ordre supérieur du monde. » - Et quand bien même je donnerais tous mes biens pour lentretien des pauvres... si je nai pas lamour, cela ne me servirait de rien. Tu as la chance, toi, de ne plus avoir à souffrir, mais je suis de taille à affronter un peu de froid et un peu de barbelés, et je prolonge ta vie. Ce qui en toi était immortel, je le prolonge dans ma vie. p. 738-739
Lettre aux deux soeurs de La Haye. Amsterdam, fin décembre 1942. (extrait) Mais la révolte, qui attend pour naître le moment où le malheur vous atteint personnellement, na rien dauthentique et ne portera jamais de fruits. Et labsence de haine nimplique pas nécessairement labsence dune élémentaire indignation morale. Je sais que ceux qui haïssent ont à cela de bonnes raisons. Mais pourquoi devrions-nous choisir toujours la voie la plus facile, la plus rebattue? Au camp, jai senti de tout mon être que le moindre atome de haine ajouté à ce monde le rend plus inhospitalier encore. Et je pense, avec une naïveté puérile peut-être mais tenace, que si cette terre redevient un jour tant soit peu habitable, ce ne sera que par cet amour dont le juif Paul a parlé jadis aux habitants de la ville de Corinthe au treizième chapitre de sa première lettre. p. 828-829 |