Etty Hillesum - La maladie
(Les écrits dEtty Hillesum. Journaux et lettres 1941-1943. Édition intégrale. Paris: Seuil, 2008, 1081 p.)
15 septembre 1942, mardi matin, 10 heures et demie.
Au total, cela a peut-être fait un peu beaucoup, mon Dieu. Un être humain a aussi un corps, et le mien se rappelle à moi. Jai cru mon esprit et mon coeur de force à tout supporter seuls, mais voilà que mon corps se manifeste et dit : « Halte-là! » Et à présent, je sens ce quil était, le poids que tu mas donné à porter, mon Dieu. Tant de beauté et tant dépreuves. Et toujours, dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. Et la beauté, et la grandeur, se révélaient parfois plus dures à porter que la souffrance, tant elles me subjuguaient. Quun simple petit coeur humain puisse vivre tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer ! Je te suis si reconnais-santé, mon Dieu, davoir choisi mon coeur, en cette époque, pour lui faire subir tout ce quil a subi. Cette maladie est peut-être une bonne chose, je ne lai pas encore acceptée, je suis encore un peu engourdie, désorientée et affaiblie, mais en même temps jessaie de fouiller tous les recoins de mon être pour rassembler un peu de patience, une patience toute nouvelle pour une situation toute nouvelle, je le sens bien. Et je vais reprendre la bonne vieille méthode éprouvée et converser de temps à autre avec moi-même sur les lignes bleues de ce cahier. Converser avec toi, mon Dieu. Est-ce bien ? En passant par-dessus les gens, je ne souhaite plus madresser quà toi. Si jaime les êtres avec tant dardeur, cest quen chacun deux jaime une parcelle de toi, mon Dieu. Je te cherche partout dans les hommes et je trouve souvent une part de toi. Et jessaie de fouiller dans les coeurs des autres pour te mettre au jour, mon Dieu. Mais à présent jai besoin de beaucoup de patience, de beaucoup de patience et de réflexion, ce sera très difficile. Je dois tout faire seule désormais. La meilleure, la plus noble part de mon ami, de lhomme qui ta éveillé en moi, ta déjà rejoint. Il ne reste que lapparence dun vieillard sénile et exténué dans le petit deux pièces où jai connu les joies les plus grandes et les plus profondes de ma vie. je me suis tenue à son chevet et me suis trouvée alors face à tes derniers mystères, mon Dieu. Accorde-moi encore toute une vie pour comprendre tout cela.
Tout en écrivant, je le sens : cest une bonne chose de devoir rester ici. Jai tant vécu ces derniers mois, jen prends conscience après coup: jai consommé en quelques mois les réserves de toute une vie. Je me suis peut-être donnée trop imprudemment à une vie intérieure qui rompait toutes les digues ? Mais si jentends ton avertissement, je naurai pas été trop imprudente.
p. 712-713