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(Les écrits dEtty Hillesum. Journaux et lettres 1941-1943. Édition intégrale. Paris: Seuil, 2008, 1081 p.) Jeudi [le 30 avril 1942], après-midi. p. 503
Le 2 juillet [1942]. Jeudi matin. 7 heures et demie. Il faut aussi avoir la force de souffrir seul et de ne pas imposer aux autres ses angoisses et ses problèmes. Nous ne lavons pas encore appris et nous devrions nous y entraîner mutuellement, par la manière forte si la douceur ny réussit pas. Quand je dis : dune façon ou dune autre, jen ai fini avec cette vie, ce nest pas de la résignation. « Toute parole est malentendu. » Quand je dis cela, on le comprend tout autrement que je ne lentends. Ce nest pas de la résignation, certainement pas. Quest-ce que je veux dire alors? Peut-être ceci : Jai déjà vécu cette vie mille fois et je suis déjà morte mille fois. Que peut-il madvenir dautre? Est-ce le sentiment dune personne blasée? Non. Cest une façon de vivre sa vie multipliée par mille, de minute en minute, et dans cette façon de vivre il y a place pour la souffrance. Et ce nest certes pas une place modeste que la souffrance revendique de nos jours. Et quimporté, en dernière analyse, si à telle époque cest lInquisition, à telle autre la guerre et les pogroms, qui font souffrir les gens ? Dune souffrance absurde, comme ils le disent eux-mêmes. La souffrance a toujours revendiqué sa place et ses droits, peu importe sous quelle forme elle se présente. Ce qui compte, cest la façon de la supporter, cest de savoir lui assigner sa place dans la vie tout en continuant à accepter cette vie. Mais ne suis-je pas en train déchafauder des théories du haut de mon bureau, entourée de mes livres familiers, dont chacun a un rapport particulier avec moi, et avec ce jasmin en fleur dehors, insatiable, audacieux et tendre ? Nest-ce que de la théorie, une théorie qui na pas encore affronté lépreuve des faits ? Je ne le pense plus. Jai mal dans mon corps et bientôt je me rendrai avec S. à lautre bout de la ville et nous verrons passer à côté de nous beaucoup de trams, qui auraient pu nous transporter plus rapidement que nos jambes, et bientôt nous serons, semble-t-il, vraiment enregistrés, maintenant cest le tour des Hollandais, jeunes filles comprises (« Vous navez pas le droit de partir », a dit S. hier dun ton décidé ; et Kathe a montré ses fraises en conserve et a dit: « Jespère que tu pourras encore en profiter », oui ces réflexions sinsinuent dans notre conversation quotidienne) et Mischa a dû aller hier à pied jusquà la gare et ils doivent sûrement sentre-déchirer à la maison après 8 heures, pendant ces longues soirées dété, et je pense aux petits visages blêmes denfants de Mirjam et de Renate, au souci quinspirent tant de gens, je sais tout cela, tout, à chaque instant, je sais aussi les angoisses des gens et il marrive de courber la tête sous ce fardeau, qui se pose sur ma nuque et tandis que je courbe la tête, sachant tout ce qui se passe et ce quest cette époque, en même temps, par une sorte de réflexe, jai besoin de joindre les mains, je pourrais rester des heures ainsi - je sais tout, je suis capable de tout supporter, je deviens de plus en plus forte, et en même temps jai une certitude : je trouve la vie belle, digne dêtre vécue et riche de sens, en dépit de tout. Cela ne veut pas dire quon se maintienne toujours sur les sommets et dans de pieuses pensées. On peut être brisée, je fatigue davoir longtemps marché, davoir passé des heures à faire la queue, mais cela aussi cest la vie - et quelque part en vous il y a quelque chose qui ne vous quittera plus jamais. p. 641-463
Le 3 juillet 1942, vendredi soir, 8 heures et demie. Jajoute à cela ce que Netty a écrit à S. Cest encore valable : cette conviction que je porte en moi que mes attentes seront satisfaites, que jirai un jour en Russie, que je serai un jour un des nombreux Petits maillons de la chaîne qui reliera la Russie et lEurope. Cest une certitude que je ressens qui nest pas ébranlée par cette nouvelle certitude : on veut notre extermination complète. Cette certitude nouvelle, je laccepte. Je le sais maintenant. Je nimposerai pas aux autres mes angoisses et je me garderai de toute rancoeur sils ne comprennent pas ce qui nous arrive à nous, les juifs. Mais une certitude ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens malgré tout, même si jose à peine le dire en société. La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris à force de marches et le jasmin au fond de mon jardin, les persécutions, les innombrables cruautés arbitraires, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je laccepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux - pour mon propre usage, sans pouvoir encore lexpliquer à dautres - comment tout se tient. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de lexpliquer; mais si cela ne mest pas donné, eh bien, un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie là où il se sera rompu, et cest pourquoi je dois vivre cette vie jusquà mon dernier souffle avec toute la conscience et la conviction possibles, de sorte que mon successeur nait pas à recommencer de zéro et rencontre moins de difficultés. Nest-ce pas une façon de travailler pour la postérité ? Après lannonce des dernières mesures antijuives, Bernard ma demandé, de la part dun ami juif, si cela ne me suffisait pas cette fois, et si je ne trouvais pas qu« ils » étaient à massacrer jusquau dernier, et de préférence à tailler en filets lun après lautre. p. 643-644
Vendredi matin [le 10 juillet 1942]. p. 672
Le 14 juillet [1942], mardi soir. p. 684
Mercredi soir [15 juillet 1942]. Et ces dix-huit derniers mois pourraient compenser toute une vie de souffrance et de persécutions. Ils se sont fondus en moi, ils sont devenus moi-même, ces dix-huit mois, et ont accumulé en moi des provisions suffisantes pour tenir toute une vie sans connaître la famine. p. 688
Lettre à deux soeurs de La Haye. Amsterdam, fin décembre 1942. (extrait) Je sais, ce nest pas si simple, et pour nous, juifs, moins encore que pour dautres, mais si, au dénuement général du monde daprès-guerre, nous navons à offrir que nos corps sauvés au prix du sacrifice de tout le reste, et non ce nouveau sens jailli des plus profonds abîmes de notre détresse et de notre désespoir, cela ne suffira pas. De lenceinte même des camps, de nouvelles pensées devront rayonner vers lextérieur, de nouvelles intuitions devront étendre la clarté autour delles et, par-delà nos clôtures de barbelés, rejoindre dautres intuitions nouvelles que lon aura conquises hors des camps au prix dautant de sang et dans des conditions devenues peu à peu aussi pénibles. Et, sur la base commune dune recherche sincère de réponses propres à éclaircir le mystère de ces événements, nos vies précipitées hors de leur cours pourraient peut-être refaire un prudent pas en avant. Cest pourquoi cela ma paru un si grand danger, dentendre répéter constamment autour de moi : « Nous ne voulons pas penser, nous ne voulons pas sentir, le mieux est de se cuirasser contre toute cette détresse. » Mais la souffrance sous quelque forme quelle se présente à nous nappartient-elle pas, elle aussi, à lexistence humaine? p. 823-824
Lettre à Han Wegerif et autres. Westerbork, le mardi 29 juin 1943. (extrait) Oui, mes enfants, cest ainsi, je me sens pénétrée dune étrange sérénité mélancolique. Sil a pu marriver de vous écrire une lettre désespérée, ne la prenez pas trop au tragique, ce nétait que le fruit dun instant fugitif, il est permis de souffrir, mais pas pour autant de sombrer dans le désespoir. p. 857-858
Lettre à Johanna et Klaas Smelik et autres. Westerbork, le samedi 3 juillet 1943. (extrait) Tu parles de suicide, tu parles de mères et denfants. Bien sûr, je comprends tout cela, mais je trouve ce sujet malsain. Il y a une limite à toute souffrance. Un être humain ne reçoit peut-être pas plus de souffrance à endurer quil ne le peut - et si la limite est atteinte, il meurt de lui-même. Il y a ici, parfois, des gens qui meurent davoir lesprit brisé, parce quils ne saisissent plus le sens de leurs épreuves - des gens jeunes. Les vieux, les très vieux, senracinent encore en un sol plus puissant et acceptent leur sort avec dignité et stoïcisme. Ah ! On voit ici tant de gens différents et lon surprend leur attitude face aux questions les plus ardues, aux ultimes questions. Je vais essayer de vous décrire comment je me sens, mais je ne sais si mon image est juste. Quand une araignée tisse sa toile, elle lance dabord les fils principaux, puis elle y grimpe elle-même, nest-ce pas ? Lartère principale de ma vie sétend déjà très loin devant moi et atteint un autre monde. On dirait que tous les événements présents et à venir ont déjà été pris en compte quelque part en moi, je les ai déjà assimilés, déjà vécus et je travaille déjà à construire une société qui succédera à celle-ci. La vie que je mène ici nentame guère mon capital dénergie - le physique se délabre bien un peu, et lon tombe parfois dans des abîmes de tristesse -, mais dans le noyau de son être on devient de plus en plus fort. Je voudrais quil en soit de même pour vous et pour tous mes amis, il le faut, il nous reste tant à vivre et à faire ensemble. Cest pourquoi je vous crie : tenez fermement vos positions intérieures une fois que vous les avez conquises, et surtout ne soyez pas tristes ou désespérés en pensant à moi, il ny a vraiment pas de quoi. p. 864-865 |