Commentaire sur Jean 2, 1-11 par Marie Balmary

Les noces de Cana,
in Ce lieu en nous que nous ne connaissons pas - À la recherche du Royaume, p. 17-24

(Résumé détaillé)


Marie Balmary, est née le 5 septembre 1939 à Rennes en France. Elle est psychanalyste de formation lacanienne et chercheuse. C'est son intérêt pour la Bible qui l'a amené au séminaire de lecture de la Bible de l'exégète jésuite Paul Beauchamp pendant trois ans, au début des années 1980, et proposer son regard de psychanalyste. Elle porte une très grande attention à la lettre de ces textes, dans leurs langues originales, l'hébreu, l'araméen et le grec biblique, qu'elle a apprises, et considère toute étrangeté apparente du texte, y compris des erreurs grammaticales, comme pouvant être porteuses de sens.Voici une liste de ses écrits:

  • L’Homme aux statues. Freud et la faute cachée du père, Éditions Grasset, 1979, 306 p.
  • Le Sacrifice interdit. Freud et la Bible, Grasset, 1986, 294 p.
  • La divine origine. Dieu n’a pas créé l’homme, Grasset, 1993, 315 p.
  • Abel ou la traversée de l’Éden, Grasset, 1999, 364 p.
  • Je serai qui je serai. Exode 3,14, l'intégrale des entretiens Noms de Dieux d'Edmond Blattchen, Alice, 2001, 78 p.
  • Le moine et la psychanalyste, Albin Michel, 2005, 202 p.
  • Le désir à la recherche de ses sources in Le sacré, cet obscur objet du désir, 2009, 179 p.
  • Fragilité, condition de la parole in La fragilité, faiblesse ou richesse ?, Albin Michel, 2009, 215 p.
  • Freud jusqu’à Dieu, Actes Sud, 210, 62 p.
  • Sur nos chemins de révélation in Le voyage initiatique, Albin Michel, 2011, 224 p.
  • Nous irons tous au Paradis. Le Jugement dernier en question, avec Daniel Marguerat, Albin Michel, 2012, 267 p.
  • Ouvrir Le Livre – Une lecture étonnée de la Bible, avec Sophie Legastelois, Albin Michel, 2016, 247 p.
  • Le spirituel (n’est pas) au service du bien commun – Se libérer du moi idolâtre in Pour le Bien Commun, un ouvrage collectif, Salvator, 2017, 128 p.
  • Ce lieu en nous que nous ne connaissons pas - À la recherche du Royaume, Albin Michel, 2024, 184 p.


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v. 5

Dans la version française de l’Église catholique du texte des noces de Cana, on traduit ainsi l’intervention de la mère de Jésus : « Sa mère dit à ceux qui servaient : "Tout ce qu’il vous dira, faites-le." » (Jn 2, 5). Le mot « tout » a été ajouté, car il ne figure pas dans le texte grec. Curieusement, cet ajout existe principalement dans les traductions des pays latins (Italie, Espagne, France), et est absent d’autres traductions (anglaises, allemandes) et dans la Vulgate latine.

Pourquoi est-il important de dénoncer cette erreur? Voici s’écrit le théologie Joël Molinaro qui s’est penché sur les abus sexuels dans l’Église : « Souvent la figure de la Vierge Marie est utilisée. Elle incarne, chez les abuseurs, l’obéissance servile à la volonté de Dieu, elle est celle qui dit toujours oui. Les prédateurs la transforment en une figure réclamant la soumission ("Tout ce qu’il vous dira, faites-le", Jn 2, 5) ce qui est très différent de l’obéissance librement consentie. ».

Que dit le texte grec? : ho ti an lege hymin (littéralement : le quoi le cas échéant qu’il dise à vous), et qu’on peut traduire ainsi : ce qu’éventuellement il vous dira, ou encore : ce qu’il pourrait vous dire. C’est donc une erreur de traduire par : tout ce qu’il vous dira, qui est une invitation à une obéissance totale, ce qui ne reflète pas la figure de Marie.

Il suffit de considérer la scène chez Luc de la rencontre de Marie avec l’archange Gabriel. Quand ce dernier lui annonce qu’elle enfantera un fils auquel elle donnera le nom de Jésus, que répond-elle? Attention, ce n’est pas tout de suite qu’elle dira son fameux fiat (qu’il me soit fait selon la Parole). Au contraire, elle soulève une difficulté : Comment cela sera-t-il puisqu’un homme je ne connais pas? » Cela force l’ange à changer son discours : « Un esprit saint viendra… ». Ainsi, Marie n’a pas commencé par dire oui, elle a interrogé et opposé l’impossible.

v. 7-9

Tournons-nous maintenant vers ce que nous appelons « miracle », mais que l’évangéliste appelle « signe ».

Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau. Alors le maître du repas appelle le marié. et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier… »

Quand on lit attentivement, on n’observe pas de transformation magique de l’eau en vin. Le « signe », dont parle l’évangéliste, passe d’abord par la foi des serveurs. En effet, ceux-ci devaient avoir une confiance folle en Jésus pour oser aller porter ce que les serveurs savaient être de l’eau. Il faut admettre que Jésus avait un mode de relation tel qu’on pouvait enter en folie avec lui, comme le geste fou accepter d’apporter de l’eau au maître du repas. Notons que cette eau ne devient du vin que lorsqu’elle est portée à l’autre, ici le maître du repas puis le marié. C’est l’eau donnée avec confiance qui devient vin, non pas l’eau stockée dans les jarres : le vin apparaît dans l’eau portée à autrui, l’eau entrée dans la relation, porteuse du désir du vin. C’est le vin de la confiance.

v. 11

Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit.

De quel signe ou « miracle » parle-t-on? Quand on observe les « miracles » de Jésus ou ceux qu’il n’a pas voulu faire, on observe une constante : ils ont tous la relation pour terrain. Prenons l’exemple des tentations de Jésus au désert. Satan demande à Jésus de faire trois miracles qui lui permettraient d’échapper à la faim, à la mort et de posséder le monde : « Si tu es fils de Dieu », prouve-le en faisant ce qui te mettra au-dessus de tous les autres, fils d’un dieu qui régirait les lois du monde pour toi seul. C’est la proposition d’un miracle égoïste, seulement pour lui-même.

C’est le même refus qu’on note chez Jésus en croix : « Si tu es fils de Dieu, descends de la croix ». C’est la tentation d’un miracle seulement pour lui-même, sans l’autre et contre l’autre. Contre ceux qui l’ont jugé et condamné, contre ceux qui ricanent. Il refuse. Il refuse d’être seul fils d’un dieu omnipotent auquel ensuite les hommes croiraient pour leur perte.

Jésus se présente : il est fort intérieurement, accédant pleinement à la gloire de la filiation divine, et il a comme ambition de servir son peuple et l’humanité en leur indiquant le chemin pour accéder à cette filiation divine. Mais la filiation n’est pas la maîtrise, elle ne se défend pas par les armes. Elle ne se prouve pas une vérité objective.

Dès lors se pose la question : Jésus sauve-t-il l’humanité pécheresse pour plaire à un dieu qui demanderait le sacrifice, ou bien nous sauve-t-il d’un dieu tout-puissant qui le sauverait lui seul et qui serait notre propre perdition? Heureusement pour nous, en restant mortel, en demeurant de notre côté, il continue jusqu’au bout à déjouer le piège de Satan, il témoigne contre l’idole, le prince de ce monde. Il nous garde en présence du dieu des vivants, « Notre Père » à tous qui seul peut ressusciter ses fils.