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Sommaire
Les Pharisiens sont un groupe politico-religieux de Juifs dévots qui sest formé au début de la période hasmonéenne (vers -150) en réponse à la crise de lhellénisation de la Palestine conduite par Antiochus IV et certains sympathisants juifs. Ce groupe met laccent sur létude et la pratique zélée et minutieuse de la loi mosaïque, en particulier ses obligations légales en matière de pureté rituelle. Mais pour justifier toutes ces observances, il développe une théorie voulant quil possède un recueil de traditions normatives provenant des anciens et remontant jusquà Moïse. Et cest ainsi quen parallèle avec la Torah se développe une tradition orale dont il est le gardien.
Lutilisation des évangiles pour étudier les relations de Jésus avec les Pharisiens doit être faite avec beaucoup de circonspection. Il faut reconnaître dune part quils sont une oeuvre littéraire où lévangéliste exprime sa théologie (par exemple la présence des Pharisiens en Galilée au début de lévangile de Marc est artificielle), et dautre part quils reflètent lépoque où ils ont été écrits, i.e. le conflit de Jésus avec les Pharisiens est plus le reflet des conflits des premiers chrétiens avec la communauté juive vers les années 70 à 90 que ceux de Jésus avec eux. Ainsi, autant on peut établir avec un haut degré de probabilité que Jésus est entré en relation avec les Pharisiens, autant il est difficile de faire remonter un récit précis au Jésus historique.
On peut affirmer sans trop se tromper que Jésus et les Pharisiens sont entrés en collision dans la région de Jérusalem, parce quils sadressaient tous les deux aux Juifs ordinaires et tentaient tout deux dinfluencer leur vision et leur pratique religieuse. Ils pouvaient sentendre sur lélection dIsraël, sur le besoin de répondre de tout son coeur aux exigences de la loi, sur la promesse de Dieu de son messie et de la résurrection des morts accompagnée du jugement final, mais les Pharisiens ne pouvaient comprendre ou accepter que les temps eschatologiques étaient déjà commencés avec les actions de Jésus, dont ses guérisons, et que le début de cette restauration du monde tel que Dieu le voulait à lorigine entraînait une morale nouvelle, dont linterdiction du divorce, une place au célibat, la relativisation du jeûne et des pratiques de pureté rituelle. Mais en ayant dit tout cela, il faut rejeter lidée que les Pharisiens aient joué un rôle dans larrestation et lexécution de Jésus, car elle na aucune base historique.
Notons enfin quaprès la destruction du temple de Jérusalem vers lan 70 par les Romains, les Esséniens et les Sadducéens disparaîtront de la carte comme groupe, mais les Pharisiens survivront et joueront un rôle fondamental en se regroupant à Yavneh pour mettre par écrit toute leur tradition religieuse et devenir la base du mouvement rabbinique qui traversera les siècles.
Jésus et les groupes concurrents juifs : les Pharisiens
- Introduction
Il ne sagit pas de décrire tous les mouvements de renouveau politique ou religieux à lépoque de Jésus, mais seulement les groupes avec lesquels Jésus a dû interagir.
- Une brève histoire des origines
- Les tensions internes en Israël dès le début
Dès quon ouvre lAncien Testament, on remarque les guerres intestines en Israël. Il y a dabord les querelles entre les douze fils de Jacob, puis la guerre civile au moment de la formation de la monarchie, et après lintermède des règnes de David et Salomon, cest la division du pays entre le royaume du nord et celui du sud où on assiste au triste spectacle des intrigues de cour pour déterminer les alliances internationales qui se terminent par linvasion du nord par lAssyrie en 721 av. J.-C. et du sud par Babylone en 587 av. J.-C. Même quand le roi Perse autorise le retour des exilés au sud en -539 et la reconstruction du temple de Jérusalem, les querelles reprennent et seront exacerbées par lentrée de la culture hellénistique à Jérusalem et au temple avec le Syrien Antiochus IV Épiphane, impliquant la suppression de la circoncision en -167, à laquelle sopposeront le prêtre Mattathias, son fils Judas Macchabée et toute la famille hasmonéenne.
- Les Hasmonéens comme source de tension
Judas Macchabée mourra au combat en -160, mais ses frères réussiront à éliminer le joug syrien pour établir la dynastie hasmonéenne en Israël. Malheureusement, les Hasmonéens semèrent la zizanie en savérant des rois tyranniques et des grand-prêtres illégitimes, ne descendant pas de la lignée de Sadoc. Cest dans ce contexte quapparaîtront des groupes comme les Pharisiens et les Esséniens.
- Les Esséniens et les Qumrâniens
On ne connaît pas vraiment lorigine des Esséniens et des Pharisiens. Certains érudits les présentent comme descendant des Hasîdîm, des gens fidèles et loyaux qui ont soutenu les Macchabées dans leur révolte, mais auraient par la suite pris leur distance par rapport aux hasmonéens devant leur ambition politique et religieuse. Un groupe dEsséniens se serait même radicalisés et isolés de la communauté du temple de Jérusalem en formant une communauté des purs dans le désert de Judas à Qumran vers 152 av. J.-C. Mais tout cela demeure des hypothèses et il vaut mieux reconnaître que nous nageons dans le mystère. Ce qui est clair, les Esséniens se considéraient comme les seuls observateurs de la volonté authentique de Dieu alors quIsraël entrait dans le combat final de la fin des temps. Mais en raison de leur style de vie et de leur isolement, ils napparaissent pas dans le Nouveau Testament.
- Les Pharisiens et les Sadducéens sous les Hasmonéens
Le retrait des Esséniens donnent toute la place aux Pharisiens et aux Hasmonéens. LHasmonéen Jean Hyrcan I commence son règne en favorisant les Pharisiens, avant de se tourner vers les Sadducéens. Mais la pieuse reine Salomé Alexandra (76-69), probablement la veuve dAlexandre Jannée, fils de Jean Hyrcan, confie la gestion des affaires internes aux Pharisiens qui prennent leur revanche face aux Sadducéens. À sa mort, le combat reprend entre ses deux fils, Aristobule II et Hyrcan II, lun favorisant les Sadducéens, lautre les Pharisiens. Cest dans ce contexte quentre le général romain Pompée en -63 alors quil emprisonne Aristobule II et établit Hyrcan II comme grand-prêtre, et fait de la Palestine une province de Syrie.
- Hérode le Grand
Cest dans le cadre des changements apportés par la politique romaine quun fin politicien dIdumée au sud de la Palestine, Antipater, et son fils Hérode, accèdent au pouvoir. Hérode le Grand devient officiellement roi de Judée en -40 et semploie par la suite à éliminer tous ses opposants et à intimider laristocratie, en particulier les Sadducéens. Il choisit les grands prêtres parmi les familles sacerdotales autres que les Hasmonéens, et ils ne seront que des marionnettes entre ses mains. Les Sadducéens et les Pharisiens seront réduits à des associations de bénévoles sans grande influence.
- Les préfets romains et les procurateurs
Après le décès dHérode le Grand (4 av. J.-C.) et dArchélaos (6 ap. J.-C.), son fils incompétent, les Romains instaurèrent un nouveau système comprenant des préfets romains, responsables de larmée et des affaires financières, mais sappuyant sur les grands-prêtres et laristocratie pour gérer les choses internes de la vie juive, voir au bon ordre et percevoir en leur nom taxes et douanes. Toutefois, Hérode Antipas (qui régna de 4 av. J.-C. à 39 ap. J.-C. sous le titre de tétrarque), un des fils dHérode le Grand, fut assez habile pour se maintenir au pouvoir en Galilée, déployant un police veillant au bon ordre et dont Jean-Baptiste a été une victime, mais fut déposé quand il demanda à lempereur Caligula le titre de roi.
Nous avons donc dune part les préfets romains ayant leur quartier généraux à Césarée maritime, mais ne se gênant pas pour déployer leurs troupes à Jérusalem lors des grandes fêtes, ou encore mettre la main sur le trésor du temple pour payer des frais de travaux publics. Dautre part, nous avons les grands-prêtres et une riche aristocratie, surtout des Sadducéens, qui jouaient le rôle de tampon entre lautoritarisme romain et la sensibilité juive. Mais tout cela représentait un équilibre précaire et difficile. Voilà pourquoi tant du côté des préfets que des grands-prêtres les règnes sont très courts. Il y a pourtant des exceptions du côté des préfets avec Gratus (15-26) et Pilate (26-36), et du côté des grands-prêtres avec Joseph Caïphe (18-36) : cela donne une bonne idée de leur habileté politique et de leur pragmatisme.
Cest dans ce contexte quil faut situer les Pharisiens de lépoque de Jésus. Alors que les Sadducéens se plaisent à cet arrangement politique avec les Romains, les Pharisiens par contre se retrouvent un peu à lombre, sans réel pouvoir politique. Toutefois, en raison de létendue de leur connaissance dans la loi mosaïque, leur réputation était très grande chez les Juifs ordinaires. Ils étaient donc les seuls en mesure de questionner Jésus. Cette connaissance leur permit dappartenir au groupe des fonctionnaires, bureaucrates et éducateurs, et donc par là dexercer une certaine influence sur la vie politique, même si cétait de manière indirecte. On retrouve également des prêtres dans le groupe des Pharisiens, ainsi que des notables, comme Gamaliel, peut-être, que les Actes des Apôtres nous présentent comme avocat et maître de Paul.
- La nouvelle situation après lan 70 ap. J.-C.
Avec la fin de la première guerre juive et la destruction de Jérusalem et son temple, on assiste non seulement à la disparition de la Judée comme état indépendant, mais également à lélimination de la classe sacerdotale ainsi que de laristocratie tant sacerdotale que laïque, dont beaucoup de Sadducéens faisaient partie. Même Qumran sera détruit en 68 et les Esséniens disparaissent de la carte. Tous les groupes apocalyptiques qui avaient salué le début de la guerre périront ou seront discrédités pour toujours. Bref, le seul groupe à survivre et à conserver le respect des gens, ce sont les Pharisiens. Ceux-ci se regrouperont à Yavneh, sur le bord de la Méditerranée, pour mettre par écrit toute leur tradition, qui était avant tout orale, et pour ladapter à la situation nouvelle. Avec dautres Juifs pieux, ils sont les précurseurs de ce qui deviendra plus tard le mouvement rabbinique. On note quelques grandes figures : Johanan ben Zakkai, Eliezer ben Hyrcan, Gamaliel II et Judas le Patriarche, le compilateur final de la Mishna, vers lan 220.
- Le problème des sources et de la méthode
- Le Nouveau Testament comme source
Nous retrouvons la première mention du mot Pharisien vers 56-58 chez Paul dans son épitre aux Philippiens quand il décline son identité : « Circoncis dès le huitième jour, de la race dIsraël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils dHébreux; quant à la Loi, un Pharisien... » (Ph 3, 5) Cest la seule référence chez Paul, et elle est indirecte. Dans les évangiles, le mot apparaît dabord chez Marc (vers lan 70), douze fois. Mais le traitement que nous en donne Marc reflète les querelles entre Chrétiens et Pharisiens dans léglise primitive. La situation empire avec les autres évangiles. Il faut donc utiliser ce matériel avec beaucoup de circonspection. Quant aux Sadducéens, les données sont encore plus limitées.
- Josèphe comme source
Lhistorien juif Flavius Josèphe offre 14 passages où il parle des Pharisiens, dont 9 où il discute de leurs croyances et activités. Il faut cependant demeurer circonspect devant tout ce quil écrit sur le sujet : il brosse dabord un portrait négatif des Pharisiens dans ses premières oeuvres, avant darriver avec une image plus positive dans ses derniers écrits, sans doute par calcul politique devant la place occupée par les Pharisiens dans la reconstruction de la communauté juive à lapproche du 2e siècle. Il faut rejeter lidée que Josèphe ait été lui-même un Pharisien malgré ses prétentions : ce quil affirme dans ses écrits présente trop de contradictions.
- La littérature rabbinique comme source
Cette littérature comprend la Mishna (200-220), la Tosefta (3e s.), le Talmud de Jérusalem (5e s.) et le Talmud de Babylone (6e s.). Mais nous rencontrons ici les mêmes problèmes que nous avons avec les évangiles : comment isoler dans ces écrits ce qui remonte à lépoque de Jésus? On ne peut pas assumer que le mot perûsîm (perîsayya en araméen) dans tous ces écrits désigne nos Pharisiens. Car le mot signifie littéralement « les séparés » ou « les séparatistes » et peut désigner différents groupes, comme les gens extrêmement pieux ou ascétiques, ou encore des gens sectaires ou hérétiques. Notre approche se centre plutôt sur des passages qui présentent les conflits de ce groupe avec les Sadducéens, puisque cela reflète le contexte du Nouveau Testament et que les Sadducéens sont disparus après lan 70.
La Mishna offre un passage qui témoigne de cinq controverses avec les Sadducéens.
- Les Sadducéens rejettent lidée des Pharisiens que le contact des écritures saintes avec les mains rendent celles-ci impures, alors que le contact avec dautres types décrits, comme Homère, ne les rend pas; pour les Pharisiens, les Sadducéens sont incohérents, car ils affirment pour leur part que les os dun grand-prêtre rendent impur, i.e. les objets dun ordre supérieur rendent impur (m. Yad. 4, 6).
- Les Sadducéens rejettent lidée des Pharisiens quun liquide sécoulant de manière continue dun récipient pur à un récipient impur ne rend pas le premier impur (m. Yad. 4, 7).
- Par contre, les Pharisiens refusent lidée des Sadducéens que leau sécoulant dun cimetière est pur (m. Yad. 4, 7).
- Les Sadducéens ne comprennent pas pourquoi les Pharisiens considèrent le propriétaire dun boeuf ou dun âne responsable des blessures causées par ses animaux, mais pas pour le propriétaire dun esclave; les Pharisiens répondent que lesclave est capable de répondre de ses actes (m. Yad. 4, 7).
- Les Sadducéens et les Pharisiens se querellent sur la façon de rédiger un acte de divorce, les premiers inscrivant le nom du dirigeant de lheure en haut de la page, et le nom de Dieu en bas de la page, les derniers inscrivant plutôt le nom de Moïse en bas de la page (m. Yad. 4, 6).
Dans lensemble, les positions tenues par les Pharisiens concernent les domaines de la pureté rituelle ainsi que les questions de loi civile, comme la responsabilité des dommages et le divorce.
Ces querelles entre Pharisiens et Sadducéens se retrouvent également dans la Tosefta, en particulier deux passages.
- Les Sadducéens maintiennent que la menora, ce chandelier du temple, ne peut devenir impure, alors que les Pharisiens maintiennent la position contraire (t. Hag. 3, 35).
- Les Boethusiens ou Sadducéens considèrent quune fille peut hériter de son père, alors que les Pharisiens disent le contraire.
Encore une fois, ces positions concernent la pureté rituelle et la loi civile.
Tout cela résume ce quon peut obtenir de la littérature rabbinique. On ne peut assumer que tous les scribes étaient Pharisiens, ou encore que toutes les législations religieuses ou civiles provenaient des Pharisiens, et donc que lensemble de cette littérature rabbinique serait le reflet de la pensée pharisienne.
- La méthode quil faut choisir
Nous utiliserons les mêmes critères dhistoricité que nous avons utilisés pour létude des évangiles. Par exemple, il y a le critère dattestations multiples tant des sources que des formes, puisquil ny a aucune dépendance entre Paul, la source Q, Marc, Jean, Josèphe et la Mishna, et ceux-ci appartiennent de plus à des époques différentes et ont été écrits dans des lieux différent, et relèvent de genres littéraires très différents. Quand on rencontrera des affirmations sur les Pharisiens qui ne cadrent pas avec la pensée dun auteur, on pourra évoquer le critère dembarras.
- Les Pharisiens
- Quelques portraits du 20e siècle sur les Pharisiens
Les érudits du 20e siècle nous ont donné plusieurs portraits qui sont aujourdhui mis à la poubelle.
- Lapproche sociologique nous a offert le portrait de pharisiens comme des Juifs prolétaires et courtois, se consacrant à létude de la loi et sopposant à laristocratie sadducéenne dorigine rurale.
- Pour dautres, les Pharisiens sont des érudits laïcs et libéraux qui cherchent à transformer une société autrefois agraire en société urbaine et pour laquelle il faut maintenant adapter les anciennes lois du Pentateuque, en particulier le système religieux lié aux sacrifices danimaux.
- Quelquun comme Jacob Neusner prétend que les Pharisiens cherchent simplement à donner suite à lappel du Lévitique (Lv 19, 2) adressé à tout le peuple pour quil soit saint comme Dieu est saint, et donc cherchent à vivre lidéal de sainteté sacerdotale, doù leur effort pour prendre leur repas quotidien dans un état de pureté rituelle propre aux prêtres. Ils seraient un club de repas saints, sans visée politique. Cette position a été très critiquée, entre autres par E.P. Sanders, qui ne voit aucun document appuyant cette idée dune poursuite de pureté sacerdotale.
- De plus, au cours de leur histoire, les Pharisiens ont cherché à exercer une pression politique à chaque fois quils lont pu. Un exemple extrême est celui de leur action politique lors du recensement de Quirinius en lan 6 alors que le Pharisien Saddoc sest joint à Judas le Galilée dans la direction de la révolte. Même si le pouvoir romain les a quelque peu marginalisés, ils joueront un rôle dans la révolte de 66.
- Une esquisse minimaliste en six points
Les six points qui suivent constituent ce quon peut dire au minimum sur les Pharisiens.
- Ils représentent un groupe Juif qui a des intérêts à la fois religieux et politique, et qui a été actif en Palestine avant la première guerre juive.
- Ce fait est confirmé par Paul de Tarse, lui-même Pharisien (Ph 3, 5), qui est devenu chrétien vers le milieu de lan 30.
- Lhistorien juif Flavius Josèphe écrit dans son Autobiographie (III, 12) quil a cherché à suivre lécole de pensée pharisienne à lâge de 19 ans, soit vers lan 56.
- Comme nous lavons étudié précédemment, la tradition rabbinique parle des controverses Pharisiens-Sadducéens quil faut situer avant la destruction du temple en lan 70.
- Les Pharisiens avaient la réputation dêtre des interprètes exacts et précis de la loi mosaïque. Voilà un point quappuie dabord Josèphe en disant quils étaient connus pour leur connaissance exacte de la loi mosaïque et des coutumes ancestrales. Paul va dans le même sens lorsquil parle de son zèle pour la tradition des pères (Ga 1, 14) et du fait quil était irréprochable selon la justice de la loi (Ph 3, 6). Exactitude dans linterprétation de la loi et dans lagir, voilà la marque de commerce des Pharisiens.
- Les controverses de Jésus avec les Pharisiens reflètent les discussions plus larges au premier siècle sur linterprétation correcte de la loi mosaïque. Ces discussions existaient parce que les positions légales avaient suivi un développement qui dépassait le texte même de la loi mosaïque. Les Qumraniens ont décidé de se séparer et de sisoler dans le désert. Les Pharisiens, pour leur part, admettent que leurs pratiques ne se trouvent pas dans la loi mosaïque, mais quelles proviennent néanmoins de la tradition vénérable des pères et représentent la volonté de Dieu. Mais à linverse des Sadducéens, ils étaient très engagés à convaincre les Juifs ordinaires à observer leurs traditions dans leur vie quotidienne. Les Sadducéens de leur côté rejetaient ces traditions orales pour naccepter que les traditions écrites.
Ces faits sont confirmés par Josèphe qui décrit comment les Pharisiens, sous le règne de Salomé Alexandra, avaient imposé au peuple leurs lois spéciales selon la tradition de leurs pères (Antiquités Judaïques 13, 16.2). Luc nous donne à leur sujet un écho semblable quand il fait dire à Paul que cest aux pieds de
Gamaliel quil a « été formé à lexacte observance de la Loi de nos pères. » (Ac 22, 3) Lévangéliste Marc brosse un portrait semblable des Pharisiens en parlant de leur obsession pour les traditions ancestrales, absentes des écrits mosaïques. Il les situe surtout à Jérusalem et leur présence en Galilée ne semble pas avoir été significative.
Le traité Pirquê abôt de la Mishna raconte que Moïse a reçu la Torah au Sinaï et la transmis à Josué, qui la transmis aux anciens, qui lont transmis aux prophètes, qui lont transmis aux gens de la Grande Assemblée (après lexil à Babylone), et ainsi de suite jusquaux Pharisiens Hillel et Shammaï (fin du premier siècle av. J.-C. et début du premier siècle ap. J.-C.), à qui ont succédé le fameux Pharisien Gamaliel I dont parlent les Actes des Apôtres (Ac 5, 34) ainsi que son fils Siméon I. Nous avons donc ici le témoignage dune tradition orale ininterrompue qui remonte au Sinaï et qui a une valeur normative égale à celle de la Torah écrite, et dont les Pharisiens se considèrent les dépositaires. Cette tradition pharisienne sera à la source de la tradition rabbinique où on parlera des deux Torah.
- En sappuyant sur de multiples sources comme les traditions évangéliques et la Mishna dans sa strate la plus ancienne, on peut reconstituer les principales préoccupations des Pharisiens.
- Les règles de pureté sur la nourriture et les vases contenant nourriture et liquides
- Les règles de pureté sur les corps et les cercueils
- La pureté et la sainteté du mobilier pour le culte au temple de Jérusalem, ainsi que la bonne façon de pratiquer sa religion et doffrir un sacrifice au temple
- La dîme et les parts dues aux prêtres
- Lobservance correcte du sabbat et des jours saints, surtout dans le contexte du travail et des voyages
- Le mariage et le divorce, incluant lacte lui-même et son motif
- Ces préoccupations pharisiennes se concentrent sur les décisions légales et reflètent laccent juif sur lorthopraxie plutôt que sur lorthodoxie. Pourtant le Judaïsme contient certaines croyances doctrinales si lon se fie à Josèphe et aux évangiles.
- Lévangile de Marc nous présente les Sadducéens comme refusant la résurrection des morts (Mc 12, 18-27), alors quils sont en opposition aux Pharisiens. Ceux-ci au contraire croient en cette résurrection des morts, comme le confirme Luc (Ac 23, 6-9) dans la bouche de Paul le Pharisien. Josèphe affirme clairement que cest là un point de divergence entre Sadducéens et Pharisiens (Guerre Juive 2, 8.14), car les Pharisiens croyaient à limmortalité de lâme ainsi quà une récompense ou punition après la mort. Enfin, la Mishna, qui poursuit la tradition pharisienne, exclut de la vie future ceux qui ne croient pas en la résurrection des morts.
- La foi en la résurrection des morts va de pair avec la foi à la venue dévénements eschatologiques et apocalyptiques, ainsi quavec une doctrine de lhistoire du salut, du messie et dune Jérusalem et dun temple renouvelés à la fin des temps. Cest ce que confirmerait les Psaumes de Salomon et le livre des Jubilées, des écrits intertestamentaires au tournant de lère moderne, dans la mesure où on accepte leur source pharisienne. Cest ce que confirme également Paul de Tarse dans la mesure où on accepte de dire que ses fondements pharisiens transparaissent à travers sa théologie chrétienne.
- Les difficultés de Paul concernant la foi chrétienne ne résidaient pas dans lacceptation de lexistence dun Messie, qui lui venait de sa foi pharisienne, mais dans la reconnaissance que Jésus de Nazareth, lhomme crucifié, était ce Messie.
- De la même façon, Paul croyait en la résurrection des morts aux derniers jours, mais ses difficultés venaient de lacceptation que ce moment était arrivé avec la résurrection de Jésus.
- La façon dont Paul réinterprète lAncien Testament à la lumière du Christ, de lhistoire du salut et de lÉglise, provient de lhabitude pharisienne de relire les Écritures dans une perspective eschatologique et messianique.
- Pour Paul le Pharisien la loi mosaïque était la trame de fond de sa vie, et cest pourquoi en devenant chrétien il doit mourir à cette loi comme il le dit dans son épitre aux Galates (Ga 2, 19).
Bref, les Pharisiens nourrissaient une vision théologique beaucoup plus large que la simple observance des préceptes légaux le laisse entendre. Il est même probable quils aient développé certaines formes de prière et de vie communautaire.
- Le dernier élément de la doctrine pharisienne concerne léquilibre entre la providence divine et leffort humain. Comme Josèphe tente de situer les Pharisiens dans le cadre de la culture gréco-romaine, il parle plutôt de destin face au libre arbitre. Mais sa façon de procéder est de comparer les Pharisiens aux Sadducéens et aux Esséniens. Pour lui, les Esséniens de Qumran mettent laccent sur la prédestination où Dieu ordonne davance toutes choses et où lhumanité ne peut sextraire du péché sans Lui, même si la liberté humaine existe pour se repentir et entrer dans la communauté. À lopposé, les Sadducéens mettent laccent sur leffort humain et sa capacité de prendre des décisions dans la sphère politico-religieuse. Où se situent les Pharisiens dans ce spectre? Au milieu. Nous avons trois textes de Josèphe pour le préciser.
- Dans un premier passage (Guerre Juive 2, 8.14), il affirme que les Pharisiens attribuent toutes choses au destin et à Dieu. Même sil mentionne que lactivité morale réside pour une bonne part dans les mains de lêtre humain, il revient tout de suite à la force du destin. Mais la présentation des Pharisiens dans ce passage se fait en contraste aux Sadducéens.
- Dans un second passage (Antiquités Judaïques 13, 5.9), les sphères du destin et de laction humaine occupent chacun la moitié de lhistoire humaine.
- Dans un troisième passage (Antiquités Judaïques 18, 1.3), Josèphe parle de fusion entre le destin qui accomplit toutes choses et la volonté humaine qui peut prendre des décisions dans les limites de son pouvoir.
Bref, les Pharisiens voyaient lhistoire dIsraël sous la mouvance de Dieu qui la dirigeait inexorablement vers la consommation cosmique où il ressuscitera et jugera les morts. Cest la responsabilité dIsraël dobéir à la volonté divine telle que révélée par la loi et les traditions des pères. Mais en tout cela ils ne se distinguaient pas du Juif ordinaire qui partageait une foi semblable. Ce nest pas un seul point qui distinguait les Pharisiens des autres, mais un ensemble de composantes mises ensemble.
- Résumé : une esquisse minimaliste des Pharisiens
Voici comment nous pourrions résumer ce que nous savons des Pharisiens. Ils sont un groupe politico-religieux de Juifs dévots qui sest formé au début de la période hasmonéenne (vers -150) en réponse à la crise de lhellénisation de la Palestine conduite par Antiochus IV et certains sympathisants juifs. Ce groupe met laccent sur létude et la pratique zélée et minutieuse de la loi mosaïque, en particulier ses obligations légales en matière de pureté rituelle. Mais pour justifier toutes ces observances, il développe une théorie voulant quil possède un recueil de traditions normatives provenant des anciens et remontant jusquà Moïse. Et ces observances sont une façon pour le peuple de répondre à Dieu qui la mis à part et lui a donné la loi. En étant fidèle à Dieu et à sa loi, Dieu enverra son Messie, et lors du jugement récompensera son peuple en le faisant accéder au monde futur des justes.
- Les relations de Jésus avec les Pharisiens
Les difficultés détablir lhistoricité des relations de Jésus avec les Pharisiens sont semblables à celles que nous avons eu pour les récits de miracle : autant on a pu établir de manière générale avec un haut niveau de probabilité que Jésus a fait des guérison et des exorcismes, autant établir lhistoricité dun récit précis est problématique; il en est de même pour les relations de Jésus avec les Pharisiens. Regardons dabord des passages où on perçoit le travail rédactionnel des évangélistes, pour ensuite considérer ce qui peut avoir un fond historique.
- Passages où on remarque la plume de lévangéliste.
- Chez Marc, la section 2, 1 - 3,6, appelée cycle de Galilée, a été composée avec soin pour donner une oeuvre à la fois artistique et théologique. Ce côté artistique se voit avec le modèle concentrique autour de thèmes clés : (1) guérison dun paralytique (Mc 2, 1-12), (2) repas avec les pécheurs et les collecteurs dimpôt (Mc 2, 13-17), (3) le jeûne non pratiqué par les disciples de Jésus (Mc 2, 18-22), (4) repas des disciples en arrachant des épis un jour de sabbat (Mc 2, 23-38), (5) guérison de lhomme à la main desséchée (Mc 3, 1-6). Les Pharisiens apparaissent progressivement sur scène pour devenir le seul groupe hostile à interroger Jésus et à tramer sa mort. Mais tout cela est artificiel, car lorsque Marc racontera le procès de Jésus, les Pharisiens ne joueront aucun rôle. La seule mention des Pharisiens à Jérusalem est cette scène où ils interrogent Jésus avec les Hérodiens sur limpôt à César (Mc 12, 13), une scène qui pourrait faire référence à Mc 3, 6, une technique littéraire appelée inclusion.
- Ce travail littéraire se voit également chez Luc qui maintient toutefois une distinction entre les malédictions adressées aux Pharisiens (Lc 11, 39-44) et celles adressées aux légistes (Lc 11, 45-42), une distinction quil tient peut-être de la source Q.
- Matthieu met les Pharisiens et les scribes dans le même panier, si bien que plusieurs passages où Marc parlent des scribes renvoient maintenant aux Pharisiens chez lui : les Pharisiens sont les opposants par excellence.
- Chez Jean, les Pharisiens deviennent le seul groupe dominant du Judaïsme, un reflet de la Palestine à la fin du premier siècle de lère chrétienne. Pharisiens et Juifs deviennent synonymes, et jouissent du pouvoir dexpulser des gens de la synagogue (cf Jn 9, 22). Et leur conflit avec Jésus devient le reflet du conflit des Juifs du premier siècle avec la jeune communauté chrétienne. Après avoir affirmé le côté rédactionnel de ces scènes avec les Pharisiens, il faut tout de même reconnaître certaines notes historiques : les Pharisiens sont surtout localisés à Jérusalem, ou encore ils habitent plutôt la ville. Tout cela est cohérent avec le fait quils doivent avoir certains moyens pour se consacrer à létude.
- Passages qui ont une haute probabilité dêtre historiques.
- La scène du conflit de Jésus avec les Pharisiens au sujet du divorce (Mc 10, 1-12), une scène qui reflète les débats entre les maisons de Hillel et de Shammaï et où Jésus sappuie sur sa vision eschatologique dune création en accord avec les intentions de Dieu.
- Les malédictions prononcées par Jésus à la manière des prophètes sur les Pharisiens qui refusent son message (Lc 11, 39-44, tiré de la source Q).
- La parabole du publicain et du Pharisien (Lc 18, 10-14, tiré de sa source propre)
- Les scènes avec des Pharisiens qui lui sont sympathiques, comme Nicodème (Jn 3, 1.10; 7, 47-52) ou ce Simon qui linvite à sa table (Lc 7, 36-50).
En bref, comme Jésus et les Pharisiens sadressaient tout deux au Juifs ordinaires et tentaient tout deux dinfluencer leur vision et leur pratique religieuse, il nest pas surprenant quils soient entrés en conflit. Bien sûr, ils sentendaient sur un certain nombre de points : Israël comme peuple choisi par Dieu, le don de sa loi, le besoin de répondre de tout son coeur aux exigences quotidiennes de la loi, la gouverne de Dieu à travers lhistoire jusquà la fin des temps où il enverra son messie, jugera le monde et ressuscitera les morts. Mais les désaccords étaient nombreux :
- Pour Jésus le futur eschatologique était déjà commencé et il en était lélément central
- Ses miracles étaient le signe de cette eschatologie déjà commencée
- Son enseignement sur le comportement quotidien tiré de sa vision eschatologique
- Le refus du divorce
- Le célibat comme lune des voies pour servir le royaume de Dieu
- Le refus du jeûne volontaire
- La relativisation ou le refus de certaines obligations familiales ou règles de pureté
Ces désaccords entraînaient des débats féroces et on peut comprendre que Jésus ait proféré à certains moments des malédictions à légard des Pharisiens à la manière des prophètes et les ait attaqués soit ouvertement soit de manière voilée dans ses paraboles.
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Prochain chapitre: Qui sont ces mystérieux Sadducéens?
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