L’établissement du contexte et des unités d’analyse


  1. Le contexte général
    1. Marc
    2. Matthieu
    3. Luc
    4. Jean
    5. Des exemples de mise en contexte
  2. L’établissement de l’unité d’analyse et du contexte immédiat
    1. Le lieu
    2. Le temps
    3. « après ces choses »
    4. Le genre littéraire
    5. Un changement de décor
    6. « Voici »
    7. « Alors »
    8. Le contenu
  3. Le contexte immédiat dans la signification d’une péricope
    1. L’utilisation de la source Q comme exemples typiques
    2. Diverses analyses de contexte

Le contexte contribue beaucoup à éclairer la signification d’un texte ou d’un mot. Aussi fait-il partie d’une étape importante dans l’analyse biblique. On peut procéder en deux étapes pour établir le contexte d’un texte, d’abord en considérant le contexte général qu’est tout l’évangile, ensuite le contexte immédiat de l’unité d’analyse

  1. Le contexte général

    Quand on analyse un texte biblique, on analyse toujours un auteur particulier et son œuvre. On peut assumer que les évangélistes n’ont pas simplement rassemblé des traditions éparses qu’ils se seraient contenté de rassembler au hasard les unes à la suite des autres. Tout écrivain qui propose un récit suit un certain plan, même si ce plan n’a rien d’un traité avec une logique serrée; au minimum, il a un point de départ, un point d’arrivée et une idée générale sur le chemin à suivre pour atteindre le point d’arrivée.

    1. Marc

      Selon la théorie largement acceptée chez les biblistes, Marc aurait été le premier à publier un évangile, que Matthieu et Luc auraient eu par la suite entre les mains. Marc propose un plan général, que suivront Matthieu et Luc, où tout commence avec la prédication de Jean-Baptiste dans la région du Jourdain, suivie du baptême et du ministère de Jésus en Galilée jusqu’à ce qu’il décide de se rendre à Jérusalem où il sera arrêté, jugé, crucifié et mis au tombeau. Il est difficile de repérer un plan serré dans l’évangile de Marc, où souvent des scènes se suivent seulement reliés par des mots-crochets. À tout le moins, les biblistes distinguent deux temps dans son évangile :

      • d’abord la proclamation du règne de Dieu avec le choix de ses disciples, suivie de la présentation des réactions à cette proclamation,
      • puis cette longue montée vers Jérusalem rythmée par les annonces de la passion, suivie de ce long récit de la dernière semaine de Jésus

      Voici une proposition sur la structure de l’évangile de Marc.

    2. Matthieu

      Matthieu reprend ce plan général. Mais comme juif chrétien, il a probablement trouvé la présentation de Marc un peu « échevelée ». Alors il va tout restructurer et introduire des séquences plus logiques, tout en améliorant le style. C’est ainsi qu’il regroupera une bonne part des paroles de Jésus en cinq grands discours, une façon de présenter une version chrétienne de la Tora juive (i.e. les 5 premiers livres de la bible hébraïque). Même la plupart des miracles seront regroupés pour faire suite à ce premier discours. Comme pour Marc, on peut diviser son évangile en deux parties, et la deuxième partie est rythmée par les annonces de la passion, mais qu’il a pris soin d’introduire par le récit de la mort de Jean-Baptiste, une façon d’annoncer également la mort de Jésus.

      Une particularité de Matthieu par rapport à Marc est de présenter un récit de l’enfance, se basant sur une tradition qu’a également connue Luc. Selon R.E. Brown, ce récit de l’enfance n’a pas été ajouté après coup mais faisait partie du plan initial. On peut y discerner quatre unités : la généalogie, la conception de Jésus, la venue des mages à Bethléem, la fuite en Égypte suivie du retour à Nazareth. Ces quatre unités cherchent à répondre à des questions sur l’identité de Jésus : qui est-il? comment l’est-il? où est-il né? d'où est-il?

      Voici une proposition sur la structure de l’évangile de Matthieu.

    3. Luc

      Luc reprend également le plan général de Marc, mais possédant une grande culture grecque et une plume raffinée, il se permet de réécrire à sa façon plusieurs scènes, les regroupant parfois pour des raisons de clarté. Et comme son évangile n’est que le premier volume de son œuvre, il faut également considérer les Actes des Apôtres dans la compréhension de son plan d’ensemble. C’est ainsi que les lieux géographiques semblent être le fil conducteur de son plan : le ministère en Galilée, la très longue montée vers Jérusalem, le séjour à Jérusalem jusqu’à sa mort et son ascension, puis le début de la communauté de Jérusalem, suivie de l’activité missionnaire hors de Jérusalem, jusqu’à la création des communautés chrétiennes partout dans le monde et à Rome, centre du monde.

      Luc propose également un récit de l’enfance basé sur une ancienne tradition et très inspiré de l’Ancien Testament. En fait, il entendait montrer comment l’Ancien Testament a introduit l’arrivée du messie. Selon R.E. Brown, Luc aurait ajouté son récit de l’enfance après avoir complété à la fois son évangile et ses Actes des Apôtres. Ce récit de l’enfance lui permettait d’assurer une transition entre Israël et Jésus, et lui offrait la même liberté dans sa composition qu’il a vécue avec ses Actes. Il aurait composé ce récit en deux étapes : dans une première étape il l’aurait structuré autour d’un parallèle entre Jean-Baptiste et Jésus, avec chacun une annonciation de la conception par un ange, puis la narration de leur naissance, de leur circoncision, du choix de leur nom et d’une prophétie sur leur avenir; dans une deuxième étape, il aurait ajouté les différents cantiques qui parsèment ces deux chapitres ainsi que l’histoire du jeune Jésus découvert au temple.

      Voici une proposition sur la structure de l’évangile de Luc.

    4. Jean

      Enfin, l’évangile selon Jean, le plus tardif à être publié, semble ignorer l’existence des trois autres évangiles, et donc son plan se distingue totalement des Synoptiques. À la manière des Synoptiques, on peut le diviser en deux grandes parties, la première partie marquée par l’enseignement de Jésus à un public large et par ses actions, la deuxième partie marquée par sa mort prochaine. La première partie est rythmée par le mot-crochet « signe », qui raconte six signes qui sont des actes de puissance de Jésus, si bien que R.E. Brown donne à cette première partie le titre de « Livre des signes de Jésus ». La deuxième partie se déroule à l’ombre du départ de Jésus que l’évangile appelle sa « glorification », si bien que R.E. Brown donne à cette deuxième partie le titre de « Livre de la glorification de Jésus ». Cet évangile est introduit par un Prologue, et contient à la fin un appendice ajouté après coup.

      Voici une proposition sur la structure de l’évangile de Jean.

    5. Des exemples de mise en contexte

      Quelle est l’importance de situer un texte dans le contexte général? Cela permet de déterminer le genre littéraire et l’atmosphère dans lequel il faut interpréter la signification du récit. Donnons un certain nombre d’exemples.

      1. Prenons Mt 5, 13-16 : « Vous, vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd ses propriétés… ». Cette péricope se situe dans le contexte du Sermon sur la montagne, le premier des cinq grands discours de Jésus, où celui-ci est présenté comme le nouveau Moïse donnant non pas les dix commandements, mais la charte de toute la vie chrétienne qui commence par les Béatitudes. Ce grand contexte permet de saisir que Matthieu, dans ce Sermon sur la montagne, est en train de définir l’identité chrétienne.

      2. Considérons maintenant Mt 18, 15-19 : « Si ton frère fait ce qui est mal contre toi, va le trouver seul à seul et montre-lui sa faute. S'il t'écoute, tu as gagné ton frère… ». Le contexte général est celui du quatrième grand discours de Jésus qui porte sur la vie fraternelle. La scène se situe après la 2e annonce de la passion, et la perspective du départ de Jésus amène la question sur la façon dont s’organiseront les communautés chrétiennes. Ainsi, ce quatrième discours devient une forme de mini droit canon qui structure l’Église, et notre péricope un élément de ce droit canon.

      3. Mc 6, 1-6 nous fournit un autre exemple : « Jésus quitta cet endroit et se rendit dans son pays ; ses disciples le suivaient. Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue… ». Quand on considère l’ensemble de l’évangile de Marc, on note deux grandes parties : la première centrée sur la prédication de Jésus en Galilée qui se termine avec la confession de Pierre, et la deuxième marquée par la passion de Jésus qui approche et centrée sur l’enseignement de Jésus à ses disciples. Or Mc 6, 1-6 appartient à la première partie, et dans cette partie on décèle trois groupes qui entrent en scène, l’ensemble du peuple, la famille de Jésus et les gens de sa patrie, et enfin ses disciples. Mc 6, 1-6 appartient à cette section commencée en 3, 7 où la famille de Jésus veut intervenir parce qu’on pense qu’il est devenu fou et se termine avec notre péricope où Jésus s’étonne de leur manque de foi. Ainsi, l'atmosphère générale est celle de la relation de la famille de Jésus et des gens de son milieu avec lui. Pour Marc, la proximité avec Jésus ne contribue pas à avoir foi en lui, bien au contraire.

      4. On ne peut comprendre la péricope Mc 10, 13-16 (« Des gens amenaient des enfants à Jésus pour qu'il les touche, mais les disciples leur firent des reproches… ») sans d’abord la placer dans le contexte général. En effet, nous sommes dans la 2e partie de l’évangile de Marc, après la confession de Pierre, où Jésus réserve son enseignement à ceux qui ont cru en lui : la perspective de son départ l’amène à donner ses instructions sur la façon de vivre dans la communauté chrétienne. Il est probable que l’une des questions que soulèveront les premiers chrétiens concerne la place à donner aux enfants lors des rassemblements, soit par rapport à l’eucharistie ou au baptême. Marc, se basant sans doute sur la tradition sur l’attitude de Jésus face aux enfants, met dans la bouche de Jésus : « Laissez les enfants venir à moi… », i.e. ils ont leur place dans la communauté chrétienne.

      5. Terminons avec Lc 19, 10-28, la parabole des mines. Le ministère de Jésus suit un itinéraire géographique : tout se passe d’abord en Galilée, puis dès le ch. 9 Jésus se met en route pour Jérusalem sur 10 chapitres, puis au ch. 19 c’est l’arrivée à Jérusalem où Jésus vivra ses derniers moments et vivra son ascension. Dans cette longue montée vers Jérusalem qui va du ch. 9 au ch. 19, Luc a regroupé un ensemble de paroles et d’événements qui lui sont propres. Et tout au long de cette montée, le leitmotiv « il était en route » revient sans cesse, suggérant le thème du cheminement chrétien. Or, notre parabole sur les mines est la conclusion de cette section. Qu’est-ce à dire? Après avoir terminé son enseignement sur la vie chrétienne, le Jésus de Luc lance un avertissement à mettre en pratique l’enseignement reçu, et ainsi le faire fructifier, sous peine de rendre totalement inutile l’enseignement reçu.

  2. L’établissement de l’unité d’analyse et du contexte immédiat

    Quand on fait l’analyse de versets particuliers, il est important de bien délimiter les unités d’analyse et de déterminer où commence une péricope spécifique et où elle se termine; ce travail permet de mieux cibler la signification d’un texte. Comment procéder dans cette analyse?

    1. Le lieu

      L’un des bons indicateurs du début d'une nouvelle séquence est la référence géographique : Jésus quitte un lieu ou arrive à un lieu. C’est l’indicateur le plus fréquent.

      Par exemple en Mc 10, 1, Marc écrit

      « Jésus part de là et se rend dans le territoire de la Judée, de l'autre côté du Jourdain. De nouveau, une foule de gens s'assemble près de lui et il les enseignait, comme il en avait l'habitude.

      Puis, en Mc 10, 17, nous avons une nouvelle indication géographique, annonçant une nouvelle séquence :

      « Comme il se mettait en route, quelqu’un vint en courant et se jeta à genoux devant lui ».

      Ainsi, Mc 10, 1-16 forme unité d’analyse.

    2. Le temps

      Un autre indicateur du début d'une nouvelle séquence est une référence au temps : « Puis, arriva le temps de… », ou encore, « un jour, alors que Jésus… », ou encore « à ce moment », ou encore une indication de temps précis. Par exemple,

      • Lc 1, 57 : « Puis arriva pour Élisabeth le temps d’accoucher… »
      • Lc 10, 21 : « À cette heure-là, Jésus fut rempli de joie… »
      • Jn 2, 1 : « Et le troisième jour il y eut des noces à Cana de Galilée… »
      • Jn 10, 22 : « On célébrait à Jérusalem la fête de la Dédicace. C'était l'hiver… »

    3. « après ces choses »

      Parfois l’évangéliste indique que nous passons à une autre séquence d’événements avec l’expression : « après ces choses » (meta tauta), ou encore, « après avoir dit telle chose » ou « après avoir fait telle chose », ou encore, « il arriva que… (egeneto) ». Par exemple,

      • Lc 5, 1 : « Puis, il arriva (egeneto) un jour que la foule le presse… »
      • Lc 7, 11 : « Et il arriva que (egeneto) Jésus faisait route ensuite… »
      • Lc 10, 1 : « Puis, après ces choses (meta tauta), le Seigneur désigna… »
      • Lc 11, 1 : « Et il arriva (egeneto) un jour d’être priant… »
      • Jn 21, 1 : « Après ces choses (meta tauta), Jésus se manifesta de nouveau aux disciples… »

    4. Le genre littéraire

      Un genre littéraire est un bon délimitateur. Par exemple, une parabole a clairement un début et une fin, tout comme une prière ou un hymne, ou encore un discours ou une controverse, ou encore une exhortation ou parénèse, ou encore un récit de miracle, ou encore une généalogie, ou encore un sommaire (l’évangéliste résume de manière générale l’activité de Jésus) ou une maxime (par ex. Mt 23, 12), ou des béatitudes (Mt 5, 2-12).

      • Mt 13, 3 : « Et il leur parla de beaucoup de choses en paraboles. Il disait… ». Une parabole a un début et une fin.

      • Lc 2, 13 : « Tout à coup, il y eut avec l'ange une troupe très nombreuse d'anges du ciel, qui louaient Dieu en disant : "Gloire à Dieu…" ». Un hymne ou un cantique a un début et une fin

      • Matthieu nous présente cinq grands discours de Jésus, comme celui sur la montagne qui commence ainsi : « Jésus prit la parole et leur donna cet enseignement… » (5, 1) et qui se termine ainsi : « Quand Jésus eut achevé ces paroles… » (7, 28). Matthieu a clairement délimité le discours de Jésus.

      • Lc 6, 20 : « Jésus regarda alors ses disciples et dit : « Heureux, vous qui êtes pauvres… ». Les béatitudes ont un début et une fin.

      • À partir de Lc 6, 27, Luc nous présente une série d’exhortations avec des verbes à l’impératif : « Mais je vous le dis, à vous qui m'écoutez : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent… ». Ces exhortations ont clairement un début et une fin.

    5. Un changement de décor

      Parfois, une césure est indiquée par un changement de décor et de nouveaux personnages qui entrent en scène ou de nouveaux auditeurs. Très souvent, l’évangéliste introduira ce nouveau décor par un verbe au participe pour indiquer une nouvelle situation et une action précise de Jésus. Par exemple,

      • Après la discussion avec un scribe sur le premier commandement, Marc écrit en Mc 12, 35 : « Ayant repris la parole, Jésus enseignait dans le temple » (litt. « Et ayant répondu, il disait enseignant dans le temple ». Le décor a changé : le scribe a disparu, nous sommes maintenant au temple, et Jésus se met de nouveau à enseigner).

      • Lc 14, 34-35 se termine par une réflexion sur le sel qui perd sa saveur adressée à la foule. Mais 15, 1 commence par « Les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchaient tous de Jésus pour l'écouter. Les pharisiens et les spécialistes des Écritures critiquaient Jésus ». Ainsi, avec Lc 15, 1 le décor a complètement changé et de nouveaux personnages sont apparus.

      • Après une réflexion sur la prière, on peut lire en Lc 11, 14 : « Et Jésus était chassant des démons qui étaient muets… ». On passe d’un enseignement aux disciples à un nouveau décor, celui d’un exorcisme de Jésus introduit par un participe.

      Voici d'autres exemples tirés de Mt 2 où on utilise le participe:

      2, 1 : « Après la naissance de Jésus à Bethléem, en Judée, à l'époque où Hérode était roi, des mages vinrent d'Orient » (litt. : Puis, le Jésus étant né à Bethléem de Judée…).

      2, 13 : « Quand les mages furent partis, un ange du Seigneur apparut à Joseph dans un rêve et lui dit… » (litt. Les mages s’étant retirés…)

      Le verbe au participe sert à introduire une nouvelle séquence avec de nouveaux acteurs. Ainsi, l’ensemble 2, 1-12 forme une unité d’analyse.

    6. « Voici »

      Il arrive parfois que l’évangéliste, en particulier Matthieu, introduise ce changement de décor avec l’expression : « Voici » (idou). Par exemple :

      • Mt 8, 2 : « Et voici (idou) qu'un lépreux s’étant approché se prosternait devant lui en disant… »
      • Mt 9, 2 : « Et voici (idou) qu'on lui apportait un paralytique étendu sur un lit »
      • Mt 15, 22 : « Et voici (idou) qu'une femme cananéenne, étant sortie de ce territoire, criait en disant… »
      • Mt 19, 16 : « Et voici (idou) qu'un homme s'approcha et lui dit: "Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle?" »
      • Mt 26, 47 : « Et Jésus parlant encore, voici (idou) Judas, l'un des Douze vint, et avec lui une bande nombreuse armée de glaives et de bâtons… »
      • Lc 2, 25 : « Et voici (idou) qu’il y avait à Jérusalem un homme nommé Siméon »

    7. « Alors »

      Parfois un changement de décor est introduit par l’expression : « Alors » (tote), surtout chez Matthieu. Par exemple :

      • Mt 2, 16 : « Alors (tote) Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, fut pris d'une violente fureur… »
      • Mt 3, 13 : « Alors (tote) Jésus arrive de la Galilée au Jourdain, vers Jean, pour être baptisé par lui. »
      • Mt 4, 1 : « Alors (tote) Jésus fut emmené au désert par l'Esprit, pour être tenté par le diable. »
      • Mt 9, 14 : « Alors (tote) les disciples de Jean s'approchent de lui en disant… »
      • Mt 11, 20 : « Alors (tote) il se mit à invectiver contre les villes qui avaient vu ses plus nombreux miracles… »
      • Mt 12, 22 : « Alors (tote) on lui présenta un démoniaque aveugle et muet… »

    8. Le contenu

      Enfin, il arrive que la seule façon de délimiter une unité d’analyse est par le contenu, surtout dans un long discours comme on en voit chez Jean : l’objet de discussion a changé. Par exemple,

      • En Jn 15, 18-25, Jésus parle de la haine du monde à son égard, puis en 15, 26-27 il parle de l’Esprit et des disciples qui auront à témoigner. Puis, au début du ch. 16, on change de sujet car Jésus explique maintenant pourquoi il dit d’avance un certain nombre de choses. Ainsi 15, 26-27 forme une petite unité d’analyse sur le témoignage.

      • En Jean 6 nous avons ce qui est convenu d’appeler le discours sur le pain de vie. Ce discours peut être subdivisé en petites unités. Ainsi, à partir de 6, 25 on assiste à un dialogue entre Jésus et la foule. Dans une première partie, cette foule cherche à comprendre les paroles de Jésus et en 6, 34 elle dit : « Seigneur, donne-nous toujours de ce pain-là ». Mais le ton change en 6, 41 quand Jean écrit : « Les Juifs critiquaient Jésus parce qu'il avait déclaré : "Moi je suis le pain qui est descendu des cieux." » Jésus tentera de répondre jusqu’en 6, 51, puis en 6, 52 les gens posent une nouvelle question concernant « manger sa chair ». Ainsi, 6, 41-51 forme une petite unité autour d’une question et d’une réponse.

    Ayant dit tout cela, il faut remarquer que la liturgie catholique propose souvent son propre découpage, avec parfois un amalgame de différents versets, afin de se centrer sur un thème particulier. Par exemple, pour le 6e dimanche de l’année C : Lc 6, 17.20-26, on a voulu abrégé l’introduction aux béatitudes; pour le 4e dimanche du carême de l’année C : Lc 15, 1-3.11-32, on a voulu garder l’introduction et seulement la troisième parabole; pour la naissance de Jean-Baptiste : Lc 1, 57-66.80, on a gardé le récit autour de sa naissance auquel on a ajouté la conclusion générale; pour le 14e dimanche ordinaire de l’année C : Lc 10, 1-12.17-20, on a éliminé la section sur les malédictions envers Chorazin et Capharnaüm pour demeurer centré sur la mission; pour le 3e dimanche de l’Avent de l’année C : Jn 1, 6-8.19-28, on a éliminé ce qui ne concernait pas directement Jean-Baptiste; pour la Pentecôte de l’année B : Jn 15, 26-27; 16, 12-15, on a opéré un découpage autour du Paraclet; pour la célébration du Corps et du sang du Christ de l’année B : Marc 14, 12-16.22-26, on a éliminé l’annonce de la trahison de Judas pour se centrer seulement sur le dernier repas de Jésus; pour le 22e dimanche ordinaire de l’année B : Mc 7, 1-8.14-15.21-23, on a éliminé le détail des traditions pharisiennes qui s’opposent aux commandements de Dieu; pour le premier dimanche de l’Avent de l’année C : Luc 21, 25-28.34-36, on a éliminé la leçon du figuier dans l’annonce de la venue du fils de l’homme.; pour le baptême du Seigneur de l’année C : Luc 3, 15-16.21-22, on a éliminé les menaces de Jean-Baptiste.

    La liturgie catholique regroupe parfois plusieurs unités d'analyse afin de couvrir les différents aspects d'un thème particulier, comme le 27e dimanche du dimanche ordinaire de l'année B: Mc 10, 2-16, où on a joint la controverse sur le divorce avec un enseignement aux disciples et la place des enfants.

  3. Le contexte immédiat dans la signification d’une péricope

    Une phrase peut prendre diverses significations selon les contextes où elle apparaît. Par exemple, que signifie une phrase comme celle où une mère dit à son fils : « Il faut que je te dise la vérité »? Tout dépend du contexte. Si le contexte est celui d’une discussion sur les liens biologiques et l’adoption, peut-être la mère entend-elle révéler à son fils qu’il est issu de l’adoption. Si le contexte est celui où la mère avoue ses infidélités, peut-être la mère entend-elle révéler à son fils que son père actuel n’est pas son père biologique. Si le contexte est celui de difficultés matrimoniales, peut-être la mère entend-elle révéler à son fils qu’elle envisage une séparation. Il en est de même dans l’analyse biblique : la compréhension du contexte immédiat est primordiale pour comprendre la signification d’un verset ou d’une péricope.

    1. L’utilisation de la source Q comme exemples typiques

      La source Q nous offre le cas idéal pour examiner l’impact du contexte immédiat dans la signification d’une péricope. En effet, cette source, utilisée par Matthieu et Luc, apparaît comme un cartable de paroles de Jésus dans lequel pige les évangélistes et qu’ils placent un peu partout dans leur écrit selon les besoins de leur catéchèse. Selon le lieu où est placé telle parole, celle-ci prend une signification différente. Regardons de plus près.

      1. Mt 15, 14 || Lc 6, 39 : un aveugle ne peut pas guider un autre aveugle

        Matthieu a inséré cette parole de Jésus dans le contexte d’une controverse avec les Pharisiens qui sont scandalisés de voir les disciples ne pas faire les ablutions d’eau des mains avant le repas, et il présente cette parole comme une affirmation de Jésus : les Pharisiens sont des aveugles conduisant d’autres aveugles, et donc tomberont dans un trou, i.e. ils se retrouveront dans un cul de sac.

        Luc a inséré cette parole de Jésus dans le contexte de son discours dans la plaine et fait suite à une exhortation à ne pas juger les autres et introduit la parabole où quelqu’un voit la paille dans l’œil de son frère, mais pas la poutre dans son propre œil. L’aveugle est donc le frère inconscient des obstacles à son bon jugement.

      2. Mt 10, 24-25a || Lc 6, 40 : le disciple n’est pas au-dessus du maître

        Matthieu a inséré cette parole dans un discours adressé aux disciples qui reviennent de mission et à qui Jésus demande de ne pas être surpris de rencontrer l’opposition et la persécution. Jésus se trouve donc à dire : si on m’a persécuté, on vous persécutera également.

        Chez Luc, cette parole suit l’image précédente de l’aveugle qui ne peut conduire un autre aveugle, mais est suivie par cette affirmation : « mais tout disciple bien formé sera comme son maître ». Dès lors, le disciple devenu un maître ne sera plus aveugle et il pourra à son tour guider les autres. Ainsi, Luc a introduit cette comparaison disciple-maître pour soutenir la nécessité d’un apprentissage.

      3. Mt 12, 33b.34b.35 || Lc 6, 44a.45 : Au fruit l’arbre est connu. Car de l'abondance du coeur la bouche parle

        Matthieu utilise ce logion dans un discours de Jésus s’adressant aux Pharisiens, qui accusent Jésus de chasser les démons par Béelzéboul, pour leur dire qu’ils ne peuvent dire de bonnes choses, car ils sont mauvais, comme l’arbre malade produit des fruits malades.

        Luc insère ici ce logion dans le discours de Jésus dans la plaine où il présente la chartre de la vie chrétienne, après avoir exhorté à ne pas juger et à enlever la poutre de son œil avant de voir la paille dans celle de son frère. Ce logion devient alors une observation sur le fait qu’un homme bon profère de son trésor le bon, un homme mauvais profère de son trésor le mauvais, car ce qui dit une personne est le reflet de son cœur. On comprend ainsi qu’il faut d’abord que le cœur soit transformé par la parole de Dieu pour qu’il puisse porter un bon fruit, i.e. un bon jugement sur son frère.

      4. Mt 7, 18.20.16b || Lc 6, 43-44 : Il n'est pas un arbre de qualité faisant un fruit pourri, ni même de nouveau un arbre pourri faisant un fruit de qualité

        Matthieu a inséré ce logion dans le contexte du sermon sur la montagne présentant la chartre de la vie chrétienne et abordant le problème posé par les prophètes dans la communauté chrétienne qui exerçaient une fonction importante, mais qui étaient de valeur inégale, d’où la nécessité de faire le tri. Matthieu se sert donc de l’image de l’arbre et de son fruit pour proposer un critère de discernement : ainsi donc c’est d’après leurs fruits vous les reconnaîtrez, i.e. leurs actions.

        Luc insère ce logion dans le discours de Jésus dans la plaine, au moment où il vient d'utiliser l'image de la paille et de la poutre dans l'oeil, et donc le logion opère une transition entre, d’une part, l’affirmation qu’il faut d’abord regarder ses propres lacunes représentées par la poutre, et d’autre part, la raison pour laquelle il faut procéder ainsi : le fruit qu’est le jugement procède de l’arbre qu’est la personne, et tout comme l’arbre bon ou mauvais donne des fruits différents, l’homme bon ou mauvais produit un jugement différent.

      5. Mt 13, 16-17 || Lc 10, 23-24 : « Heureux les yeux qui regardent ce que vous regardez... »

        Chez Matthieu, ce logion a été inséré dans le discours de Jésus en paraboles, au moment où il explique à ses disciples pourquoi il parle en paraboles en citant Is 6, 10: « de peur qu'ils ne voient de leurs yeux et entendent de leurs oreilles... »; en contraste, les disciples sont ceux qui voient et entendent le message des paraboles.

        Chez Luc, ce logion est inséré quand les soixante-douze disciples reviennent de mission et racontent à Jésus qu’ils ont fait l’expérience que les démons leur étaient soumis. Pour Jésus, cela signifie que ses disciplines ont vu le règne de Dieu à l’œuvre et c’est pourquoi il leur dit : « Heureux les yeux… ».

      6. Mt 12, 43-45 || Lc 11, 24-26 un esprit impur sorti de quelqu'un revient et en amène sept autres

        Matthieu inséré ce logion dans le contexte d'une suite de controverses avec les Pharisiens, et plus particulièrement après le reproche de Jésus de demander un signe, reflet de leur absence de conversion. Dès lors, le récit sur le retour de l'esprit impur devient une description de leur état. Et en ajoutant à la fin la phrase: « Ainsi en sera-t-il également de cette génération mauvaise » (v. 26b), Matthieu associe clairement l'homme habité par sept esprits impurs avec cette génération de Pharisiens.

        Luc, pour sa part, insère cette péricope dans le contexte des exorcismes de Jésus attribués à Béelzéboul par certains, mais que Jésus associe à l'arrivée du règne de Dieu et à l'homme fort qui réduit Satan à l'impuissance. Dès lors, le récit sur le retour de l'esprit impur entend exprimer que cette victoire sur Satan n'est pas garantie pour toujours: si, depuis le départ de l'esprit impur, la parole de Dieu n'a pas pris racine et n'a pas fructifié, le risque est grand que l'esprit impur fasse un retour avec encore plus de virulence. Cette interprétation est confirmée par le récit qui suit sur le véritable disciple (« Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l’observent ! », Lc 11, 28).

      7. Mt 6, 22-23 || Lc 11, 34a-35 : la lampe du corps qu’est l’oeil

        Notons que dans le monde sémitique l’œil est compris comme l’organe de discernement, et donc est lié à son orientation dans la vie et à son cœur. Quant au corps, il désigne tout l’être d’une personne.

        Matthieu a placé cette parole de Jésus dans son sermon sur la montagne à la suite d’une mise en garde concernant les richesses : « Ne vous amassez pas de trésors sur la terre… mais… dans le ciel. Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 19-21). Dès lors, l’œil « simple », qui est libéral, généreux, sachant donner, est opposé à l’œil « mauvais » qui est envieux, avare et répugne à donner.

        En revanche chez Luc, le thème œil/corps suit celui de la lampe et appartient au contexte du signe qu’est Jésus. Donc Luc propose une explication sur l’acceptation ou le refus du signe qu’est Jésus : l’œil « simple », donc droit et franc, est capable de voir ce signe, tandis que l’œil mauvais en est incapable. D’où la conclusion de Luc : examine si la lumière en toi n’est pas ténèbre.

      8. Mt 6, 19-21 || Lc 12, 33-34 pas de trésors sur la terre mais dans le ciel.

        Matthieu l'a placée dans son sermon sur la montagne, après que Jésus eût montré l'attitude à avoir face aux trois grandes pratiques du judaïsme: l'aumône, la prière et le jeûne; à chaque fois, Jésus insiste pour dire que ces pratiques doivent être faites en secret, et le Père, qui voit dans le secret, verra à leur donner une suite. Dès lors, parler d'un trésor dans le ciel est une suite logique: toute action vise à plaire à Dieu qui voit tout et n'oublie rien.

        Luc, pour sa part, insère cette péricope à la suite de celle invitant à éviter les soucis et à se fier à la providence de Dieu, et donc ouvre logiquement sur l'idée qu'accumuler les possessions est totalement inutile, et donc qu'il vaut mieux les donner en aumône, et que les seules richesses sont au ciel.

      9. Mt 24, 43-44. 45-51 || Lc 12, 39-40. 42-46 maître de maison et voleur ; fidèle serviteur se préparant à la venue du maître.

        Matthieu l'a placée dans son discours eschatologique, alors que Jésus est à Jérusalem, quelques jours avant sa mort. Jésus vient d'affirmer que nul ne connaît le jour et l'heure de la venue du fils de l'homme, et donne l'exemple du déluge au temps de Noé qui est arrivé sans qu'on doute de quoi que ce soit, avant d'exhorter à veiller. Ainsi, le contexte est celui d'une catastrophe où il faut éviter d'être pris au dépourvu. Cette atmosphère se prolonge avec l'image du voleur dans notre péricope.

        Luc a placé cette péricope dans une suite d'enseignements de Jésus alors qu'il est en marche vers Jérusalem, qu'il atteindra seulement dix chapitres plus tard, où est concentré l'héritage qu'il veut laisser à ses disciples sur la vie chrétienne. Il vient de les exhorter (Lc 12, 35) à rester en tenue de travail et garder les lampes allumées pour accueillir le maître au retour des noces peu importe l'heure de la nuit. Dès lors, la première parabole, même si elle parle de voleur, est placée dans le contexte positif du retour des noces du maître.

      10. Mt 10, 34-36 || Lc 12, 51-53 : Jésus ne vient pas apporter la paix mais l'épée ; divisions familiales

        Matthieu a inséré cette péricope à la fin de son discours missionnaire du ch. 10, après avoir averti ses envoyés qu'ils connaîtront la persécution et qu'ils auront à témoigner devant les hommes. Dès lors, cette péricope signifie qu'ils n'ont pas à être surpris, car c'est la nature même de l'action et du message de Jésus de créer une telle situation.

        Chez Luc cette péricope fait suite à la parabole sur l'intendant qui a la responsabilité de nourrir les membres de la maison. Et pour assurer une bonne transition, Luc ajoute un logion où Jésus exprime la signification de sa mission, celle d'allumer un feu sur terre, i.e. l'envoi de l'Esprit Saint qui sera lié à son baptême, i.e. à sa mort. Dès lors, notre péricope vient expliciter la signification de ce feu de l'Esprit, une force transformatrice qui sera source de division, certains la refusant. Tout cela ne fait qu'accentuer les exigences de la responsabilité confiée à l'intendant de la maison.

      11. Mt 5, 25-26 || Lc 12, 58-59 régler avant de se présenter devant le magistrat

        Matthieu a placé cette péricope dans son sermon sur la montagne, après un appel à dépasser le commandement de ne pas tuer en refusant de se mettre en colère contre son frère, de l'appeler « imbécile » ou « fou ». Puis, vient la règle : « Quand donc tu vas présenter ton offrande à l'autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande » (Mt 5, 23-24). Ainsi, notre péricope devient un exemple de réconciliation avec son frère, afin d'être en mesure de présenter son offrande à Dieu. Cette réconciliation a donc une dimension morale et religieuse.

        Chez Luc, la péricope fait suite à l'appel de Jésus à bien juger chaque situation et à bien réagir face aux différents événements de la vie, comme l'agriculteur qui sait discerner le temps qu'il fera. Pour bien s'assurer que son lecteur utilise ce critère d'interprétation, il introduit ainsi notre péricope : « Pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste ? » (Lc 12, 57). Puis, cette péricope sera suivie de la présentation de deux catastrophes, le massacre des Galiléens par Pilate et l'écroulement de la tour de Siloé, qui doivent être interprétées comme un appel à la conversion. Ainsi, le conflit avec un adversaire dans notre péricope doit être interprété comme un appel à changer son attitude alors qu'il est encore temps. L'urgence est imposée par la perspective du jugement final.

      12. Mt 22, 2-10 || Lc 14, 16-24 : les invités à un grand banquet qui s'excusent et sont remplacés

        Chez Matthieu, la parabole a été insérée à la suite de deux paraboles adressées aux grands prêtres et aux anciens, celle des deux fils qui se termine par « En vérité, je vous le déclare, collecteurs d'impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu » (Mt 21, 32) et celle des vignerons homicides qui se termine par « le Royaume de Dieu vous sera enlevé, et il sera donné à un peuple qui en produira les fruits » (Mt 21, 43). Ainsi, Matthieu poursuit sa polémique contre « son peuple », en rappelant encore une fois les nombreux envois des prophètes, dont certains seront mis à mort, et le châtiment de ce peuple à la nuque raide par la destruction de la ville de Jérusalem. Les invités qui refusent l'invitation sont les Juifs, tandis que ceux qui sont appelés en dernier sont les païens.

        Luc a inséré cette parabole dans le contexte d'un repas de Jésus chez un Pharisien un jour de sabbat où il lance un appel à celui qui l'avait invité à inviter d'abord les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles. Puis, pour introduire notre parabole, il met dans la bouche d'un convive cette parole adressée à Jésus: « Heureux qui prendra part au repas dans le royaume de Dieu ! ». Ainsi, d'une part, la parabole prend une dimension eschatologique, celle du repas dans le royaume, d'autre part, elle est colorée par les indigents qui seront les premiers à participer à ce banquet. L'allusion à ceux qui ont été invités et ont décliné l'invitation, i.e. « le peuple élu » est présente dans la conclusion, mais chez Luc ils ont été remplacés en priorité par les indigents, même si « d'autres » se joindront à eux pour que la salle soit pleine. S'il y a une dimension polémique chez Luc, elle est à l'égard des richesses.

      13. Mt 10, 37-38 || Lc 14, 26-27 : le disciple doit préférer Jésus à sa famille et doit porter sa croix

        Matthieu a inséré ce logion à la fin du discours missionnaire de Jésus, après avoir averti ses envoyés que ce n'est pas la paix qu'il est venu apporter, mais le glaive, et plus spécifiquement il est venu « séparer l'homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère » (Mt 10, 35). Ainsi, certains membres de la famille prendront parti pour Jésus, d'autres seront contre. Alors, un envoyé, qui par attachement familial, renoncerait à sa mission, n'est pas digne de lui.

        Luc a inséré ce logion dans cette longue marche de Jésus vers Jérusalem où il concentre son enseignement sur la vie chrétienne. Il prend la peine d'introduire ainsi ce logion: « Une foule de gens faisait route avec Jésus. Il se retourna et dit à l'adresse de tous » (Lc 14, 25). Le fait que Jésus se retourne entend accentuer l'importance de l'enseignement qui suit. De plus, Jésus s'adresse « à tous », pas seulement aux envoyés ou disciples immédiats, mais à tous ceux qui ont mis leur confiance en lui. Enfin, il s'adresse aux gens qui marchent derrière lui, et donc tout cela introduit le thème des exigences pour suivre Jésus. Ces exigences se résument à trois: préférer Jésus aux liens familiaux et conjugaux s'il y a conflit (v. 26), porter la croix de ces exigences (v. 27), être prêt à renoncer à tous ses biens (v. 33).

      14. Mt 5, 13 || Lc 14, 34-35 : inutilité du sel qui a perdu sa saveur

        Matthieu a placé ce logion dans son sermon sur la montagne, immédiatement après les béatitudes. La signification du sel est claire: c'est la sagesse des béatitudes. Et en utilisant l'expression « vous êtes le sel de la terre » suivie de l'expression « vous êtes la lumière du monde », Matthieu s'adresse à ses disciples pour leur rappeler leur mission: faire connaître au monde la sagesse des béatitudes, ce qui permettra au monde de porter tous ses fruits. Notons que Matthieu a supprimé le mot « fumier », ou bien parce qu'il était mal à l'aise avec le mot, ou bien il trouvait que cela l'éloignait de son propos.

        Luc a placé ce logion à la suite de la présentation des trois exigences du disciple : préférer Jésus aux liens familiaux et conjugaux s'il y a conflit (v. 26), porter la croix de ces exigences (v. 27), être prêt à renoncer à tous ses biens (v. 33). Dès lors, le sel désigne la sagesse du disciple qui donne la priorité à Jésus, porte sa croix et renonce à tous ses biens. Si le disciple perd ces propriétés, il ne porte plus les fruits du disciple, il perd son identité et ne fait plus partie de la suite de Jésus.

      15. Mt 18, 12-14 || Lc 15, 4-7 : l'homme qui laisse 99 brebis pour aller chercher celle qui est perdue

        Matthieu a placé cette parabole dans son discours sur la vie fraternelle (ch. 18). Elle est précédée d'une mise en garde de ne pas entraîner la chute d'un seul de ces « petits » qui croient en Jésus (Mt 18, 6-9) et est suivie par les règles sur la correction fraternelle (Mt 18, 15-18). Ainsi, le contexte est celui de la vie chrétienne, et le discours s'adresse aux disciples, et donc aux responsables de communauté. La parabole veut inciter les chefs de communauté à être de véritables pasteurs en ramenant vers Dieu leurs frères égarés, usant d'autant de sollicitude que le berger pour retrouver la brebis égarée. C'est une bonne introduction à la séquence sur la correction fraternelle qui suit. Les « petits » de la communauté semblent être ceux dont la foi est fragile et qui peuvent facilement s'égarer au contact des gens hors de la communauté.

        Luc semble avoir mieux respecté le contexte polémique de la source Q. Pour bien définir le contexte, il compose une introduction (Lc 15, 1-3) où les collecteurs d'impôts et les pécheurs s'approchent de Jésus, ce qui suscite l'irritation des Pharisiens et des scribes pour qui fréquenter ces gens rend quelqu'un impur. La parabole a pour effet, d'une part, d'expliquer et de justifier le comportement de Jésus qui doit fréquenter les gens « impurs » pour les ramener à Dieu, et d'autre part, avec une pointe d'ironie, de mettre dans l'embarras les Pharisiens et les scribes en les amenant à s'identifier avec ceux qui n'ont pas besoin de changer, donc ceux pour lesquels Dieu n'a pas besoin d'intervenir.

      16. Mt 6, 24 || Lc 16, 13 : on ne peut servir deux maîtres

        Matthieu l'a placé dans son sermon sur la montagne où il sert d'introduction à son exhortation à éviter les soucis à l'égard de ce qu'on mangera ou de ce qu'on aura comme vêtement. L'évangéliste semble assumer qu'on cherche à s'enrichir par souci de bien se nourrir et bien se vêtir. Et donc, en éliminant ces soucis, on ne sera plus intéressé par l'argent. De plus, l'enseignement sur les soucis propose de faire confiance au Père du ciel, comme les oiseaux et les plantes. Cela signifie que servir l'argent exprime l'absence de foi.

        Luc l'a placé dans une séquence autour de l'argent. Il suit la parabole de l'intendant astucieux qui avait utilisé habilement l'argent pour se sortir d'une mauvaise situation, et d'un enseignement concernant l'argent comme critère de sa capacité à gérer le bien véritable, et sera suivi de la mention que les Pharisiens aimaient l'argent. Tout au long de cette séquence le mot « argent trompeur » revient comme un leitmotiv. Ainsi, contrairement à Matthieu, Luc ne se contente pas seulement de parler d'incompatibilité entre l'argent et Dieu, mais parle plutôt de bonne gestion au service du royaume, en évitant les illusions (trompeuses) qu'il suscite.

      17. Mt 17, 20 || Lc 17, 6 : si vous aviez la foi comme un grain de moutarde, vous pourriez déplacer des montagnes

        Matthieu a inséré ce logion à la fin du récit de la guérison de l'enfant épileptique (Mt 17, 14-28). Notre logion devient la réponse de Jésus aux disciples sur leur échec à guérir l'enfant. Et cette réponse est introduite ainsi : « C'est à cause de votre peu de foi », un adjectif typiquement matthéen.

        Luc a inséré ce logion après les logia sur les scandales et le pardon accordé à celui qui se repent. Et il l'introduit ainsi : « Et les apôtres dirent au Seigneur: "Augmente-nous la foi". » Cette demande d'augmenter la foi suit l'appel à pardonner sans limite. Il est donc possible que les apôtres trouvent difficile la voie tracée par Jésus, celle du pardon illimité, et donc demande son aide pour entrer dans cette vision où on fait confiance ainsi à la vie et aux autres.

    2. Diverses analyses de contexte

      Proposons en exemple quelques péricopes où les versets qui les précèdent ou les versets qui suivent sont importants pour jeter un éclairage sur elles.

      1. Lc 10, 1-20 : le choix et l'envoi des 72 disciples

        Ce qui précède notre péricope commence avec le début de cette montée à Jérusalem et est centré sur l'envoi en mission. C'est d'abord l'envoi des disciples en Samarie pour préparer la venue de Jésus. Malheureusement, en raison de l'inimitié entre Juifs et Samaritains, et de la rivalité entre le temple du mont Garizim et celui de Jérusalem, on refuse de les accueillir. Néanmoins, la marche vers Jérusalem se poursuit avec un enseignement sur la condition du disciple, d'abord avec quelqu'un qui demande de suivre Jésus et qui se fait répondre qu'un disciple est comme un migrant, sans une demeure spécifique, puis, avec quelqu'un que Jésus appelle à le suivre, mais qui met de l'avant d'autres priorités, comme celui d'enterrer son père, ce que contredit la priorité absolue de l'annonce du règne de Dieu. Ainsi, notre péricope se rattache à ce grand contexte de suivre Jésus et de l'envoi en mission, et donc donne l'occasion de donner le détail du travail missionnaire. Il faut aussi assumer que les 72 disciples répondent aux exigences du disciple spécifiées par Jésus.

        Considérant ce qui suit notre péricope, on peut se demander s'il y a un véritable lien puisqu'on y parle de la révélation aux tout-petits. Mais Luc prend la peine de nous indiquer qu'il y a un lien à travers l'expression : « À cette heure même », i.e. au même moment où Jésus dit : « Réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux ». Quel est ce lien? Les 72 représentent ces disciples qui n'appartiennent pas au groupe des sages et des intelligents, mais des tout-petits à qui Jésus révèle qui est vraiment le Père. Ainsi, la véritable joie des missionnaires provient d'avoir été choisi de connaître le mystère du Père, et leur mission sera à leur tour de le faire connaître.

      2. Lc 6, 39-45 : un aveugle ne peut pas conduire un autre aveugle, un arbre bon ne produit pas de fruit pourri

        Notre péricope appartient à ce « discours dans la plaine » (6, 20-49), le lieu étant indiqué en 6, 17, alors que Jésus vient de choisir les douze apôtres sur une montagne (6, 12-16), et que Luc écrit : « descendant avec eux, il s'arrêta sur un endroit plat » (6, 17). Ce discours est bien délimité, car il commence en 6, 20 avec : « Alors, levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit », et se termine en 7, 1 avec : « Quand Jésus eut achevé tout son discours devant le peuple, il entra dans Capharnaüm ».

        Ce discours dans la plaine présente la conduite attendue du parfait disciple. Notre péricope est précédée d'une exhortation concernant l'agir face prochain : faire preuve de compassion et d'absence de jugement, et Dieu aura la même attitude envers soi. Notre péricope devient alors une suite d'images illustrant ce que tout cela signifie : comme un aveugle ne peut guider un autre aveugle, il faut donc apprendre à suivre l'attitude de Jésus en faisant le ménage dans ses biais personnels et en s'abstenant de juger. Et alors notre bouche et nos actions reflèteront ce coeur devenu bon et compatissant. Notre péricope est suivie d'une exhortation de Jésus à mettre en pratique l'enseignement reçu, une exhortation qui sert de conclusion au discours de la plaine.

      3. Mc 10, 2-16 : la question du divorce et de la place des enfants

        Tout d'abord, en 10, 1 nous assistons à un changement de décor : « Partant de là (Capharnaüm), Jésus va dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain ». Et la prochaine note géographique surviendra en 10, 17 : « Comme il se mettait en route, quelqu'un vint en courant et se jeta à genoux devant lui ». Tout cela a pour effet de constituer l'ensemble 10, 2-16 comme un petit ilot indépendant, notre péricope.

        Quand nous considérons les versets qui précèdent notre péricope, nous constatons qu'ils sont marqués par les conflits : conflit entre disciples (9, 34 « ils s'étaient querellés ») pour déterminer le plus grand, donc sur les préséances (9, 33-37), conflit avec des groupes rivaux qui font les mêmes exorcismes (9, 38-41), conflit avec les plus fragiles dans la communauté (42-48), et le tout se termine par une conclusion autour du rôle du sel, symbole du rôle du chrétien, et un appel à garder cette propriété et à vivre en paix les uns avec les autres (49-50). Notre péricope poursuit le thème du conflit avec la mention que les Pharisiens tendent un piège en abordant la question du divorce, comme avec la mention des disciples qui repoussent les enfants qui veulent s'approcher de Jésus.

        Le récit (10, 17-31) qui suit notre péricope porte sur un homme qui veut recevoir en héritage la vie éternelle et que Jésus appelle à le suivre. Son refus à cause de ses richesses donne l'occasion à Jésus de donner un enseignement sur l'obstacle à la vie chrétienne que sont les richesses, et sur ce que recevront ceux qui auront accepté de s'en départir. Puis vient la conclusion : « Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers ». Nous sommes devant un conflit entre deux mondes et deux échelles de valeur. Or cette opposition colore aussi notre péricope : opposition entre la vision du mariage dans le monde juif et celle de Jésus, opposition entre la vision des autorités communautaires sur la place des petits enfants, et celle de Jésus.

      4. Mt 2, 1-12 : la venue des mages d'Orient

        Pour saisir le contexte immédiat, il faut parfois saisir la structure des chapitres et leur interrelation. C'est le cas de Mt 2, 1-12.

        Essayons d'établir un plan du récit de l'enfance chez Matthieu. Une clé possible est la question à laquelle essaie de répondre Matthieu, et qui visait tant les membres de sa communauté que les attaques de ses confrères juifs.

        SectionQuestions auxquelles répond Matthieu
        a.Généalogie de Jésus 1, 1-17 :qui est-il? Fils de David, donc fils de Dieu, fils d'Abraham
        b.Conception de Jésus 1, 18-25 :comment est-il fils de David? Par Joseph qui l'adopte
        comment est-il fils de Dieu? par l'Esprit Saint
        c.La venue des mages à Bethléem 2, 1-12 :d'où est-il? De Bethléem, comme fils de David
        comment est-il fils d'Abraham? Par les mages venus d'Orient
        d.La fuite de la famille en Égypte et l'installation à Nazareth 2, 13-23 :d'où est-il? Il est d'Égypte, où il revit l'expérience de Moïse et l'exode de son peuple, et il est de Galilée, terre des Gentils

        Ainsi, le récit des mages présente Jésus comme messie Juif, puisqu'il est né à Bethléem, patrie de David, et qu'il est de la lignée de David par son adoption par Joseph, et donc répond aux critères du messie davidique. Mais notre récit insiste surtout sur son accueil par les païens, et donc en fait le véritable fils d'Abraham, lui qui était venu d'Orient s'établir en Canaan, terre païenne, en qui « seront bénies toutes les familles de la terre » (Gn 12, 3) et à qui Dieu avait fait la promesse d'avoir une descendance nombreuse comme les étoiles du ciel (Gn 15, 5).

      5. Mt 14, 22-33: la marche sur les eaux

        Notre récit est précédé d'abord par une scène où Hérode le tétrarque apprend la renommée de Jésus qui fait des guérisons et voit en Jésus Jean-Baptiste qui serait ressuscité des morts, ce qui expliquerait ses pouvoirs spéciaux. C'est l'occasion pour Matthieu de raconter la mort de Jean-Baptiste. Puis il continue en nous disant qu'en apprenant la mort de Jean-Baptiste, Jésus se retire en barque vers un lieu désert. Mais cette retraite est de courte durée, car des foules de partout le suivent à pied et le rejoignent au moment où il descend de la barque. Et il écrit : « En débarquant, Jésus vit une grande foule; il fut pris de pitié pour eux et guérit leurs infirmes » (14, 14). Il n'y a aucun enseignement aux foules, seulement de la compassion pour leurs infirmités. Puis, vient le soir et les disciples suggèrent de renvoyer la foule pour qu'elle aille se nourrir, mais Jésus leur rétorque de nourrir eux-mêmes cette foule. Même si c'est Jésus qui fait la bénédiction sur le pain, ce sont les disciples qui jouent le rôle d'intermédiaire entre Jésus et la foule, et donc nourrissent la foule. L'intention de Matthieu est claire : l'enseignement de Jésus ne s'adresse plus à la foule, mais à ses disciples, et ce que Jésus a fait, les disciples devront le faire à leur tour : guérir et nourrir les gens, bref exercer la compassion.

        Regardons maintenant ce qui suit notre récit de la marche sur les eaux. La barque arrive à Gennésareth. Or, que nous dit Matthieu? « Les gens de cet endroit le reconnurent, firent prévenir toute la région, et on lui amena tous les malades » (14, 34). Suit alors une longue journée de guérisons de toutes sortes. Ainsi, ce qui précède notre péricope est un enseignement aux disciples sur la compassion, et ce qui suit est une journée de compassion, encore un enseignement destiné aux disciples. On peut reconnaître dans ce qui précède et suit notre récit une forme d'inclusion.

        Quand on a une forme d'inclusion, la clé d'interprétation de tout l'ensemble se trouve dans ce qui est au centre de l'inclusion, et ici c'est notre récit de la marche sur les eaux. N'oublions pas que les eaux, les vagues et la mer représentent les forces du mal, tout comme la maladie. Aussi, la clé d'interprétation de l'ensemble de ces récits où Jésus exerce la compassion et enseigne la compassion à ses disciples, c'est la foi qu'il est vivant dans la nuit de son absence, et d'être capable de reconnaître qu'il est fils de Dieu, maître sur les forces du mal.

        Il y a quelque chose d'ironique dans la perception d'Hérode sur les forces de guérison chez Jésus en l'associant à une résurrection des morts, celle de Jean-Baptiste. Il a partiellement raison en parlant de résurrection des morts, mais ce sera celle de Jésus lui-même, et surtout en parlant de mort, car le chemin de la compassion est un chemin qui passe par la mort.

      6. Mt 5, 13-16: vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde

        Le contexte immédiat de notre péricope est tout le discours inaugural de Jésus sur la montagne qui commence ainsi en 5, 1-2 : « À la vue des foules, Jésus monta dans la montagne. Il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Et prenant la parole, il les enseignait »; ce discours se termine en 7, 28-29 : « Or, quand Jésus eut achevé ces instructions, les foules restèrent frappées de son enseignement; car il les enseignait en homme qui a autorité et non pas comme leurs scribes ».

        Regardons comment est construit ce discours. Nous mettrons en caractère gras la référence à notre passage.

        Exorde : les Béatitudes ou l’attitude fondamentale du chrétien (5, 3-12)

        Le propre de l’identité chrétienne (5, 13-20)

        • Guider le monde par son agir et témoigner ainsi de Dieu (5, 13-16)
        • Cet agir va plus loin que la lettre de loi (5, 17-20)

        Six illustrations de cette identité qui vise à répliquer l’agir même de Dieu (5, 21-48)

        1. Ne pas tuer ne suffit pas, il faut refuser d’en dire du mal et se réconcilier s’il le faut (5, 21-26)
        2. Ne pas commettre d’adultère ne suffit pas, il faut purifier son regard et ses désirs (5, 27-30)
        3. Répudier sa conjointe n’a pas sa place, à moins d’un cas de promiscuité (5, 31-32)
        4. Respecter ses serments ne suffit pas, il faut éviter de jurer et dire la vérité (5, 33-37)
        5. La loi du talion n’a pas sa place, mais il faut répondre au mal par le bien (5, 38-42)
        6. La haine de l’ennemi n’a pas sa place, mais il faut plutôt l’aimer et prier pour lui (5, 43-48)

        Énoncé général sur les bonnes oeuvres : éviter l’autopromotion (6, 1)

        Trois illustrations sur les bonnes oeuvres (6, 2-18)

        1. Faire l’aumône : éviter de le claironner, et le faire discrètement
        2. Prier : éviter d’être voyant, et le faire en privé et avec peu de mots, comme en utilisant le Notre Père
        3. Jeûner : éviter l’air sombre, et faire en sorte que personne ne le sache

        Quatre exhortations (6, 19 – 7, 27)

        1. Éviter la cupidité (6, 19-34)
          • Illustration : les biens terrestres ne durent qu’un temps et entrent en conflit avec Dieu; de toute façon, Dieu s’occupe de votre bien
        2. Éviter de pervertir sa relation aux autres (7, 1-12)
          • Illustration : ne pas les juger, savoir leur donner ce qui convient, leur faire ce qu’on voudrait qu’ils nous fassent
        3. Éviter le chemin facile (7, 13-20)
          • Illustration : c’est ce que proposent les faux prophètes qu’on doit juger à leurs fruits
        4. Être un vrai disciple, c’est agir et agir en conséquence (7, 21-27)
          • Illustration : mettre en pratique l’enseignement de Jésus c’est comme bâtir solidement sur le roc

        Comme on peut le constater, tout le discours inaugural définit l’agir chrétien. Il commence par l’attitude fondamentale explicitée par les Béatitudes, puis se poursuit avec l’affirmation de l’identité chrétienne appelée à être sel de la terre et lumière du monde à travers ses bonnes actions, des actions qui doivent être visibles afin qu’on sache qui est Dieu. Tout le reste du discours clarifie ces bonnes actions : elles doivent dépasser la lettre de la loi, et fondamentalement elles répliquent l’agir même de Dieu. La conclusion reprend un peu ce qui a été dit : c’est par son agir que se définit le chrétien.

        Matthieu a regroupé dans ce discours beaucoup d’éléments de la tradition qu’on retrouve ailleurs chez les autres évangélistes. Mais il leur a donné une direction qui lui est propre, centrée sur l’agir. Il ne faut pas s’en surprendre. Matthieu est Juif, et comme tout Juif, c’est l’orthopraxie qui importe, i.e. l’agir conformément à la volonté de Dieu. Et il doit aider sa communauté à faire la transition entre la foi juive et la foi chrétienne, une communauté où certains s’imaginent peut-être qu’en délaissant la Torah, ils se retrouvent sans loi, sans précepte, sans commandement.

        Dans ce contexte, notre péricope (5, 13-16) joue le rôle de pivot où on passe, de l’attitude fondamentale du chrétien explicitée par les Béatitudes, à l’ensemble des nouveaux « préceptes » chrétiens. Cette péricope se trouve à justifier leur importance :

        • Cela fait partie de l’identité chrétienne et de son rôle dans le monde
        • C’est la façon de faire connaître qui est Dieu

 


 

-André Gilbert, avril 2025

 

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