Commentaire sur Matthieu 25, 14-30 par Marie Balmary Les mathématiques du Royaume, (Résumé détaillé) Marie Balmary, est née le 5 septembre 1939 à Rennes en France. Elle est psychanalyste de formation lacanienne et chercheuse. C'est son intérêt pour la Bible qui l'a amené au séminaire de lecture de la Bible de l'exégète jésuite Paul Beauchamp pendant trois ans, au début des années 1980, et proposer son regard de psychanalyste. Elle porte une très grande attention à la lettre de ces textes, dans leurs langues originales, l'hébreu, l'araméen et le grec biblique, qu'elle a apprises, et considère toute étrangeté apparente du texte, y compris des erreurs grammaticales, comme pouvant être porteuses de sens.Voici une liste de ses écrits:
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v. 14
C’est comme un homme qui part au loin (apodemeō) : il appelle ses propres (idios) serviteurs et leur remet ses biens (hyparchonta). On dit de l’homme, qui est sur le point de partir au loin, qu’il appelle, non pas ses (autos) serviteurs, mais les serviteurs qui lui sont propres (idios); c’est comme si ces serviteurs faisaient partie de son identité. De même, pour décrire les biens qu’il remet, le texte grec utilise le mot hyparchonta, formé de hyper (au-dessus, plus que) et archōn (chef), i.e. ce-sur-quoi-il-a-commande, qu’on traduit souvent par « possessions ». C’est donc une partie de lui-même, de son monde, qu’il s’apprête à remettre avant de quitter son pays (apodemeō). v. 15 À l’un, il donne (paradidomi) cinq talents, à un autre, deux, à un autre, un : à chacun selon la propre force [kata ten idian dynamin]. Avant de disparaître, l’homme transmet (paradidomi) ses biens; attention, il ne confie pas à garder, mais il « donne ». C’est donc une remise sans reprise, et c’est donc une erreur de parler de « confier » de l’argent avec l’idée d’avoir à remettre cet argent plus tard; l’argent donné n’appartient plus au maître. Et il donne à chacun selon la « propre force ». De quelle force s’agit-il? Cette force, ce ne peut être que la capacité à recevoir. Tous n’ont pas cette capacité. Par exemple, il y a des héritiers de grande fortune ou des êtres qui ont reçu en partage une intelligence exceptionnelle, ou encore une grande beauté, mais qui n’ont pas eu la capacité de transformer ce coup de chance en véritable bonheur, qui n’ont pu supporter cette vie et jouir de leur richesse, de leurs dons, et qui n’ont pu finalement s’approprier que leur destruction. Bref, l’homme a donné « à chacun selon sa propre force », c’est-à-dire selon son aptitude à rendre propre ce qui lui est donné, à l’intégrer, à le faire sien, à digérer le don. La métaphore de la nourriture montre qu’il ne me suffit pas de recevoir de la nourriture pour être nourri, encore me faut-il la travailler : la mâcher, la digérer, m’en approprier ainsi ce qui est bon pour moi, la faire moi, mon corps, mon énergie. v. 16-18 Aussitôt, celui qui a reçu les cinq talents va œuvrer avec : il gagne cinq autres. C’est ainsi que les deux premiers serviteurs se mettent à « œuvrer avec » (ērgasato en autois), litt. œuvrer en eux, i.e œuvrer dans les talents, donc les transformer, les faire travailler. À la fois pour celui qui a reçu cinq talents et celui qui en a reçu deux, ce travail rapporte le double. Cela signifie que le nombre cinq égale le nombre deux, car peu importe la somme reçue, l’important est de s’approprier ce qui est donné, de développer en œuvrant jusqu’à ce que le fruit de l’œuvre soit égal au don. Remarquons que l’adverbe « aussitôt » dans le texte grec peut s’appliquer tant au maître dans la phrase précédente qu’aux serviteurs, car la phrase est sans ponctuation. Appliquée au maître, la phrase signifie : il part au loin aussitôt, i.e. il ne reste pas une minute de plus à surveiller ce que les serviteurs vont faire; partant aussitôt et au loin sans mentionner de retour, il s’empresse de leur donner un grand espace de liberté et de temps pour intégrer et faire fructifier ce qu’ils ont reçu. Le fait que le premier serviteur gagne cinq autres talents, et que le deuxième gagne deux autres talents semble accentuer l’inégalité, puisqu’au terme l’un se retrouve avec dix talents et l’autre avec quatre. Mais l’histoire met l’accent sur une autre logique : les deux sont devenus égaux, car ils ont démontré la même capacité à doubler le don. Ils sont donc de même force, de même valeur; voilà la véritable égalité. Et une telle égalité sert de base à la fraternité. Qu’en est-il du troisième serviteur? Il cache l’argent de son maître. Pourquoi? Il croit que cet argent est encore « l’argent de son maître », et non le sien, car il ne croit pas au don, il ne croit pas à lui-même comme destinataire du don. Bref, il n’a pas la capacité de recevoir ce que lui donne son maître et se prépare à le lui remettre. Et dans la culture où prend place cette histoire, le dépositaire d’un bien n’est pas responsable en cas de vol s’il a enfoui dans la terre la chose qu’il devait garder. La question se pose : pourquoi est-ce celui qui n’a reçu qu’un seul talent qui est justement incapable d’en gagner d’autres? Une première réponse peut être suggérée par l’expression « de même » pour décrire l’action des deux premiers serviteurs, comme si leur action était concertée, comme s’ils appartenaient à la même communauté, alors que le troisième serviteur est seul de son côté. Ainsi, pour vaincre la figure toute-puissante du Maître, ou si l’on veut, le Surmoi persécuteur ou le « Grand Œil qui nous regarde », il faut la relation à l’autre, il faut le vivre-ensemble ou la communauté, ce qui explique l’échec du troisième perdu dans son isolement. Une deuxième réponse est suggérée par la symbolique des nombres : si on associe le chiffre cinq aux doigts de la main et le chiffre deux aux mains, la prochaine étape est l’unité de l’être humain qui gère ces mains ayant cinq doigts chacun; il y aurait donc progression dans la qualité des talents distribués, le dernier et unique talent étant le plus élevé et le plus difficile à digérer. La symbolique des nombres suggère une troisième explication à partir du récit de la création en sept jours dans la Genèse. En effet, le maître distribue d’abord cinq talents, puis deux talents, ce qui peut évoquer les cinq premiers jours de la création où le Créateur fait le monde et les animaux, puis le sixième jour il fait l’être humain et le septième jour où il se repose et disparaît. Le huitième talent, celui donné au troisième serviteur, évoque le huitième jour après la semaine de création, celui où l’humain rejoint le divin. Pour le chrétien, ce huitième jour, le dimanche, célèbre la résurrection du Christ. Dans la Genèse, ce huitième jour n’est jamais atteint, Adam et sa femme ne trouvent pas le passage, ayant transgressé l’interdit dont le respect donnait accès à la condition divine, et ils mourront. De même, le troisième serviteur est la figure de cet échec. v. 19 Après beaucoup de temps vient le maître de ces serviteurs et il leva-ensemble logos avec eux [kai sunairei logon met’ auton] Après beaucoup de temps, le maître vient. Le texte grec ne parle pas de « revenir », comme si c’était un aller-retour prévu dès le début, mais c’est une venue comme un nouvel événement. Pourquoi vient-il? Selon le texte grec : kai synairei logon metʼ autōn, littéralement : et il lève-ensemble compte/parole avec eux. C’est une erreur de traduire par « il règle ses comptes avec eux », comme si l’argent appartenait encore au maître et celui-ci voulait connaître l’état de ses biens. Le mot grec logos, traduit habituellement par « parole », est utilisé ici avec l’idée que le maître désire qu’on rende compte ensemble de la situation, qu’on fasse ensemble un rapport. v. 20 s’approche celui qui a reçu les cinq talents. Il présente cinq autres talents en disant : « Maître, cinq talents du m’as remis. Vois! cinq autres talents j’ai gagnés. » Le texte nous dit : « Il présente cinq autres talents ». Ce serviteur ne vient pas restituer ce qu’il a reçu, car il n’a même pas apporté ce qu’il a reçu. Ce sont les cinq autres talents qu’il a apportés, et il les a apportés non pas pour les donner au maître, mais pour les lui montrer (« Vois! »). Ce sont ces gains à lui, son œuvre à lui. Nous ne sommes pas devant un récit de restitution, mais un récit de reconnaissance. v. 21 Son maître lui dit : « Bien, serviteur bon et fiable. Sur peu, tu as été fiable; sur beaucoup, je t’établirai. Entre dans la joie de ton maître. » La réaction du maître (« bien ») rappelle celle du créateur devant son œuvre dans la Genèse. « Entre dans la joie de ton maître ». Dans la Bible, la joie est associée à un événement unique, qu’on ne peut oublier : c’est la joie chez Job qu’on éprouve devant la naissance d’un enfant, c’est la liesse du sacre de Salomon, c’est la joie accompagnée de gloire que donne YHWH à celui qui a choisi d’être au seuil de sa maison, c’est la joie des mages retrouvant l’étoile qui conduit à l’enfant-roi, c’est la joie du berger qui retrouve sa brebis, c’est la joie des femmes apprenant la résurrection, c’est la joie que Jésus veut transmettre à ceux qui l’accompagnent, « joie parfaite », « que nul ne vous ravira ». En entrant dans cette joie, le serviteur quitte à jamais son statut de serviteur. « serviteur… fiable ». Il a été fiable en matière de don et de lecture du don. Il l’a bien entendu comme tel. Le maître ne lui a pas donné en vain tant de richesses, elles ont fructifié dans ses mains. Et surtout, l’usage qu’il en a fait a produit une transformation autrement plus importante que l’accroissement d’une richesse. C’est pour cela que le maître considère les talents donnés comme peu de choses, car ceux-ci relèvent du verbe « avoir », sans commune mesure avec ce que le bon serviteur fiable a rendu possible : que le maître puisse aujourd’hui l’inviter lui, l’homme-serviteur, à le rejoindre dans la joie. v. 22-23 S’approche celui qui a reçu les deux talents. Il présente deux autres talents en disant : « Maître, c’est eux talents que tu m’as remis. Voici, deux autres talents j’ai gagnés. » Son maître lui dit : « Bien, serviteur bon et fiable. Sur peu, tu as été fiable; sur beaucoup, je t’établirai. Entre dans la joie de ton maître. » Le deuxième serviteur fait un récit identique au premier : lui non plus ne rend rien, il présente au maître les talents gagnés sans rapporter les talents reçus. La seule différence : le nombre de talents présentés, deux et non pas cinq. Mais ce qui compte est la qualité, car ce deuxième serviteur reçoit la même parole du maître, mot pour mot, que celui des cinq. La même approbation, la même reconnaissance de fiabilité, la même promesse d’être établi sur beaucoup et, finalement, le même accès à la joie de son maître. Ainsi, les deux serviteurs, même s’ils ont reçu un nombre différent de talents, sont fondamentalement égaux, ils ont tous les deux accueilli le don comme don, ils ont tous les deux doublé ce qu’ils ont reçu, ils ont tous les deux quitté l’état de serviteur. v. 24-25 S’approchant aussi, celui ayant reçu un unique talent dit : « Maître, je te connais, toi, que tu es un homme dur : moissonnant où tu n’as pas semé, rassemblant d’où tu n’as pas dispersé. J’ai craint : je suis allé cacher ton talent dans la terre, vois : tu as ce qui est tien. » « Vois : tu as ce qui est tien ». Le troisième serviteur a cru et continué à croire que le talent appartenait toujours au maître, et il le lui rend. « Je te connais, toi, que tu es un homme dur ». Cette prétention à la connaissance est fausse, car c’est le même maître qui a répandu et semé les talents sans exiger rien en retour : comment peut-on dire de lui qu’il moissonne où il n’a pas semé et rassemble ce qu’il n’a pas dispersé? Mais une fois cette fausse connaissance ancrée dans l’esprit, tout le reste suit logiquement : « J’ai craint », « je suis allé cacher ». On retrouve une réalité semblable dans le récit de la Genèse où l’homme et la femme ont cru à tort que le dieu ne leur avait pas donné la connaissance du bien et du mal, une mauvaise interprétation de l’interdit, et en raison de cette fausse connaissance, Adam dit : « J’ai craint… » et se cache. C’est le reflet de la vie : quand on croit connaître l’autre d’avance, sans lui, on ne voit en lui que ce qu’on imagine, et ce qu’on imagine de l’autre objectivé est toujours ce qui fait peur, ce qui menace. v. 26-27 « Malheureux serviteur, et hésitant! Tu savais que je moissonne où je n’ai pas semé, que je rassemble d’où je n’ai pas dispersé. Tu devais donc placer mon arent chez les banquiers. Et, à ma venue, moi, j’aurais recouvré ce qui est mien, avec un intérêt. » Le maître accepte d’être pris pour qui l’autre le prend, d’entrer dans la logique même de son interlocuteur. En terme psychanalytique, il « accepte le transfert ». Il reprend ce que le serviteur avait dit (« je te connais, toi, que tu es un homme dur »), mais avec une légère variation : « Tu savais que je moissonne… » : il ne mentionne que les activités, comme il ne s’agissait que d’une idée ou d’un objet. « Malheureux serviteur, et hésitant! ». Ce serviteur est hésitant, car il n’ose pas faire le premier pas vers la souveraineté en acceptant l’incroyable don et en le confiant à d’autres, à ceux dont c’est le métier de faire fructifier l’argent. Outre l’argent gagné, l’intérêt secret du placement aurait résidé en ceci : ce serait lui, le serviteur, qui aurait, pour le maître, choisi le banquier… Le banquier l’aurait reçu avec déférence, comme l’homme de confiance du maître. Le serviteur aurait donc été reconnu par quelqu’un d’autre comme un estimable client et non plus comme un serviteur. En lui aurait peut-être commencé de naître un nouveau regard sur lui-même. v. 28 « Prenez-lui donc le talent et donnez à celui qui a les dix talents. » On ne sait pas à qui s’adresse le maître (« prenez-lui »), probablement à son entourage. Il est juste de ne pas laisser à ce serviteur ce don qui, au lieu de le grandir, l’a diminué, et même lui a fait vivre la peur. Il faut donc débarrasser ce malheureux du cadeau indigérable. Et il est normal que ce talent unique soit remis à celui qui en a déjà dix, et pour lequel un de plus ne sera qu’un dixième de son avoir actuel. v. 29 « Car : à tout homme qui a, il sera donné, et il aura du surplus. Mais à qui n’a point, même ce qu’il a lui sera pris. » Nous retrouvons ici dans ce seul verset de morale tous les personnages de l’histoire et ce qui s’est joué pour eux dans cette affaire. À celui qui a (ce qu’il a), et a su s’approprier et digérer ce qu’il a, il sera donné et il aura en surplus. Tandis qu’à celui qui n’a point (ce qu’il a), i.e. n’a pas su s’approprier et digérer ce qu’il a reçu, même cela lui sera pris. v. 30 « Et le serviteur inutilisable, lancez-le dehors dans la ténèbre extérieure : là sera le pleur, le grincement des dents. » Le maître fait passer le troisième serviteur de la ténèbre intérieure, celle du talent enterré qui le présente terré dans la peur, à une ténèbre nouvelle, la ténèbre extérieure, celle où les sentiments refoulés pourront sortir en larmes et en grincements de dents. La colère interne, qui l’empêchait de se croire digne du don, va maintenant pouvoir sortir au-dehors, non plus contre lui mais ouvertement contre l’autre. Cette rage ne sera plus cachée en lui, le fixant dans le statut de serviteur, l’enterrant dans la soumission et la crainte du maître. Il passe d’une exclusion de soi à une exclusion par l’autre. À celle-là, il y a un avenir. En quel sens le troisième serviteur est-il « inutilisable »? Il est inutilisable au sens où, pour ce maître, un bon serviteur, c’est celui qui, un jour, ne l’est plus. Car c’est dans l’avènement de l’autre à la souveraineté et à la joie que le maître a mis sa propre joie et le sens de sa maîtrise. Dès lors, le risque que le serviteur n’avait pas osé prendre, « jeter » l’argent chez le banquier, dit le texte grec, le maître le prend maintenant : il le fait « jeter » lui-même dans la ténèbre extérieure. Après le retrait du don, l’exclusion fortement signifiée est le seul don que le maître puisse encore faire au « serviteur inutilisable ». Puisque la richesse et la joie ne pouvaient devenir siennes, la colère et la peine seront la première façon que découvrira l’ancien serviteur de n’être plus au maître; les pleurs et les grincements de dents, la première que, peut-être, il s’appropriera… Si le maître de la parabole représente bien ici un dieu dont la seigneurie permet à l'homme d'accéder à la seigneurie, n'est-il pas bien différent de celui auquel on a donné le nom de « Tout-Puissant » et qu'on croit maître de tout, de tous, à tout jamais ? Le dieu riche de la parabole pourrait paraître démuni dans sa richesse puisqu'il ne peut donner que ce qu'il a, tandis que son désir se révèle plus ambitieux : que l'autre accède à ce qu'il est lui-même. Or, cet état au-delà de toute servitude, cette entrée dans la joie, personne, pas même un dieu, ne peut les donner à l'homme : il faut qu'il y arrive, qu'il s'y élève. Le dieu qu'on peut croire faible se révèle ici comme plus que fort. La force de se limiter soi-même, force mystérieuse, nous n'en savons pas, au début de la vie, la vraie valeur. Penserions-nous à placer au-dessus de la puissance qui commande une force qui ne fait, elle, plus rien que laisser être ? Ce dieu est-il vraiment moins puissant que le « dieu tout-puissant » ? Ne l'est-il pas davantage, puisque sa façon à lui d'être divin suscite en l'autre l'aptitude à le devenir ? d'être divin suscite en l'autre l'aptitude à le devenir ? Les autres dieux font les hommes. Ce dieu-là permet les dieux.
Résumé par André Gilbert, janvier 2026
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