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Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 10 : Contemplation à Colosse, p. 231-251 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
La stratégie de Paul pendant les deux ans et trois mois qu’il résida à Éphèse (Ac 19, 8-10) avait deux facettes. D’une part, il demeura dans la ville pour se consacrer à la formation de la communauté, et d’autre part, il en profita pour maintenir ses contacts avec les autres églises qu’il avait fondées. Cette stratégie impliquait que l’église soit apostolique en diffusant l’évangile autour d’elle. Il s’appuya donc sur les autres pour qu’ils se rendent prêcher en dehors des milieux urbains en suivant les routes romaines qui rayonnaient à partir de cette capitale de l’Asie. C’est ainsi que certains ont suivi les routes du nord qui menaient à Smyrne et Pergame (voir la carte). D’autres prirent la route du nord-est vers Philadelphie, Sardes et Thyatire. D’autres encore prirent la grande route commune vers l’est qui les amenèrent à Magnésie et Tralles. Quelqu’un comme Épaphras alla plus loin vers sa ville natale de Colosses, dans la vallée du Lycus. Pour s’y rendre, il emprunta la route romaine construite par Manius Aquillius, proconsul d’Asie de 129 à 126 av. JC : elle suit d’abord le fleuve Meander à partir d’Éphèse sur 80 km, le traverse par un pont à Antioche-sur-Meander, continue sur la rive sud jusqu’à ce qu’il soit arrêté par le Lycus, bifurque vers le sud pour se rendre à Laodicée, puis Colosses.
- La vallée du Lycus
Près de l’endroit où la rivière Lycus rejoint le fleuve Meander, on trouve Hiérapolis où une eau chaude saturée de minéraux dévale la pente. Cette ville, ainsi que sa voisine Laodicée (située à 10 kilomètres de là, de l'autre côté de la rivière), n'apparaissent sur la scène historique qu'à l'époque hellénistique. La plus ancienne ville documentée de la vallée est Colosses, située à 18 kilomètres en amont de Laodicée. Le double « ss » de son nom serait un vestige d'une langue pré-grecque. Hérodote et Xénophon la mentionnent au 5e siècle av. JC comme une cité importante et prospère.
Le quasi-monopole dont jouissait Colosses dans l'exploitation des ressources naturelles de la vallée fut menacé au 3e siècle av. JC, lorsque les monarques séleucides intervinrent pour créer de nouveaux centres commerciaux. Antiochos Ier Sôter (281-261 av. JC) éleva Hiérapolis au rang de ville, et son fils Antiochos II Théos (261-246 av. JC) accorda le même privilège à une localité nommée Diospolis/Rhoas, qu'il rebaptisa Laodicée en l'honneur de son épouse. En 220 av. JC, un certain Achée leva l'étendard de la rébellion à Laodicée contre Antiochus III le Grand (233-187 av. JC). Le soulèvement échoua, mais afin d'éviter toute récidive, Antiochos III, vers 213 av. JC, installa 2 000 familles juives originaires de Babylone et de ses environs en Phrygie et en Lydie. Il serait fort surprenant qu'un nombre significatif de ces colons ne se soient pas établis dans la vallée du Lycus. Un siècle et demi plus tard, la population juive était considérable. En 62 av. JC, le district dont Laodicée était la capitale comptait au moins 11 000 hommes juifs adultes. Une vingtaine d'années plus tard, les autorités de Laodicée assurèrent les autorités romaines que les Juifs ne seraient pas entravés dans la pratique de leur religion. La présence d'une communauté juive provenant de Babylone est essentielle pour comprendre les problèmes auxquels Paul et Épaphras durent faire face.
Malgré son ancienneté, Colosses ne bénéficiait pas de certains avantages dont jouissaient ses rivales plus jeunes. Laodicée était la capitale du district, ainsi qu’un centre financier et fiscal. Inévitablement, les infrastructures de loisirs y étaient supérieures à celles des environs ; des combats de gladiateurs y étaient attestés. Hiérapolis bénéficiait sans aucun doute d'une part de ce marché touristique. Les bienfaits des bains thermaux naturels étaient décuplés par les vertus médicinales de l'eau et attiraient de loin les adeptes du luxe et du bien-être. Le déclin de Colosses en matière de prospérité est illustré de façon frappante par la rareté des vestiges visibles, comparée aux vastes ruines de Laodicée et d'Hiérapolis.
Strabon a écrit : « S'il est un pays sujet aux tremblements de terre, c'est bien Laodicée » (Géographie 12, 8.16). Nous savons que d'importants tremblements de terre ont frappé sous le règne d'Auguste, puis à nouveau en 60 ap. JC, comme le rapporte Tacite : « Dans la province asiatique, l'une de ses villes les plus célèbres, Laodicée, fut détruite par un tremblement de terre cette année-là et reconstruite par ses propres moyens, sans aucune subvention de Rome. » La renaissance d'Hiérapolis est assurée par l'existence d'un évêque au début du 2e siècle ap. JC, dirigé par Papias. Colosses, au contraire, sombre dans l'oubli.
À leur apogée, ces villes vivaient de la laine. La vallée du Lycus était un vaste pâturage où paissaient de nombreux troupeaux. Ses habitants surent se tailler une place unique sur le marché du textile grâce à la qualité de leurs produits. Selon Strabon, « la région de Laodicée produit des moutons excellents, non seulement pour la douceur de leur laine, qui surpasse même celle de Milet, mais aussi pour sa couleur noir corbeau, de sorte que les Laodicéens en tirent de splendides revenus, tout comme les Colossiens voisins grâce à la couleur qui porte le même nom » (Géographie 12, 8.6).
- La stratégie mssionnaire
Lorsque Paul traversa l’Asie Mineure pour la deuxième fois, son objectif était Éphèse, et il ne chercha pas à fonder de nouvelles communautés. Où rencontra-t-il alors Épaphras, originaire de Colosses (Col 4, 12) ? Cette rencontre a pu avoir lieu sur la route ou à Éphèse, car Épaphras était impliqué dans l’exportation de textile. Mais peu importe le lieu de la rencontre, Paul a dû le former à Éphèse comme c’était son habitude de déléguer la mission vers d’autres villes. Car, à partir de son expérience personnelle, il connaissait la difficulté d'arriver dans une ville étrangère où il ne connaissait personne. De plus, il lui fallait trouver un emploi dans un environnement propice qui lui permette de prêcher. Ce qu’il a vécu à Corinthe où il a pu compter sur la présence de Priscille et Aquilas qui lui ont offert une base et une liste de contacts, le guidait maintenant dans sa stratégie missionnaire. C’est la raison pour laquelle il les avait laissés à Éphèse afin de préparer son retour de Jérusalem, et plus tard il les enverra à Rome pour préparer sa venue. Et il fit la même chose avec d’autres. Et le fait d’envoyer des missionnaires qui connaissaient déjà le milieu avait un grand avantage. C’est le cas d’Épaphras, originaire de Colosses, qui est venu dans la capitale d’Asie par affaire. De retour chez lui, il retrouva un réseau de connaissances tissé de liens familiaux, sociaux et professionnels de longue date. Il n'eut pas à chercher de travail. Il était connu et digne de confiance. Le respect qu'il avait acquis lui assurait de toujours trouver une oreille attentive pour entendre ses premiers sermons hésitants. La liberté dont bénéficiait Épaphras de se rendre à Éphèse pour solliciter les conseils de Paul lorsque des problèmes survinrent à Colosses laisse supposer qu'il travaillait à son compte.
Les événements autour de Colosses nous amène à la question : Comment l’esclave Onésime, un païen (Phlm 1, 10) a-t-il appris l’influence de Paul sur son maître et le lieu où il pouvait le trouver dans un lieu aussi éloigné qu’Éphèse? Ce fut probablement par Ephraphas, lui qui a probablement converti Philémon, sa femme Apphia et Archippe (Phlm 1, 1). Ensemble ils devinrent le noyau d’une maison-église (Phlm 1, 2), la première d’un ensemble qui constitua « l’église de Colosses ». Le statut social de Philémon est déduit par le fait qu’il est propriétaire d’au moins un esclave et qu’il possède une maison assez grande pour accueillir la communauté. Selon la stratégie missionnaire de Paul, Épaphras a eu la responsabilité de recruter une ou deux personnes pouvant offrir un lieu pour la jeune communauté. Nympha a peut-être joué ce rôle à Laodicée où elle devint responsable d’une maison-église (Col 4, 15). Dans l’adresse de la lettre à Philémon, ce dernier est appelé « collaborateur » et Archippe « compagnon d’arme ». Cela signifie qu’ils étaient fortement engagés dans le développement de la foi chrétienne à Colosses.
En assumant que la lettre à Philémon a été écrite avant celle aux Colossiens, on note un changement dans la situation d’Archippe. En effet, dans la lettre à Philémon il est un des destinataires. Mais dans la lettre aux Colossiens (4, 17), Paul écrit : « dites à Archippe », comme si Archippe n’était plus membre de la communauté chrétienne de Colosses. Que s’est-il passé? Voici une séquence possible d’événements. Onésime avait gravement offensé son maître Philémon. Épaphras l'envoya à Éphèse implorer la médiation de Paul dans le différend qui l'opposait à Philémon. Bien que non chrétien, Onésime, comme tous les serviteurs, connaissait parfaitement la composition de la petite communauté qui se réunissait chez son maître. Après son baptême (Phlm 10 ; cf. 1 Co 4, 15), l'importance du rôle missionnaire actif de Philémon et d'Archippe lui apparut clairement. Il en informa Paul, qui dut flatter Philémon pour obtenir sa faveur. Avant même qu'il ait terminé sa missive, Épaphras arriva et fut arrêté par les Romains en raison de ses liens officiels avec Paul. Outre le fait d'informer Paul des faux enseignements qui circulaient à Colosses, il parla avec tristesse d'Archippe. Compte tenu de la gravité de la situation théologique, il ne semble pas suffisant de supposer simplement qu'Archippe était moins actif qu'auparavant. L'injonction « Dites à Archippe » (Col 4, 17) n'a de sens que s'il avait quitté la communauté et n'avait pas entendu la lettre lors de sa lecture publique (Col 4, 16). S'était-il laissé entraîner par les faux docteurs au point de ne plus trouver la liturgie de l'Église satisfaisante ? Seule une réponse affirmative explique l'urgence de la lettre aux Colossiens. Si un chef de la trempe d'Archippe avait été séduit par un enseignement ésotérique, le danger pour les autres membres de la communauté était bien réel. Il était impératif d'agir sans attendre la libération de Paul ou d'Épaphras.
- Le ministère apostolique de Paul
Les biblistes sont divisés sur l’authenticité de la lettre aux Colossiens. Ceux qui nient son authenticité invoquent un style différent. C’est oublier que Paul recourt souvent à des co-auteurs ou à des secrétaires. On attribue trop facilement à un style pseudépigraphique des éléments personnels comme :
- « En ce qui concerne ma situation, vous aurez toutes les nouvelles par Tychique, le frère que j'aime, le ministre fidèle, mon compagnon de service dans le Seigneur. Je vous l'envoie tout exprès pour vous donner de nos nouvelles et vous réconforter » (Col 1, 7-8)
- « Je veux en effet que vous sachiez quel rude combat je mène pour vous, pour ceux de Laodicée » (Col 2, 1)
- « Enfin, dites à Archippe : Veille au ministère que tu as reçu dans le Seigneur, et tâche de bien l'accomplir.
- La salutation de ma main, à moi Paul, la voici : Souvenez-vous de mes chaînes » (Col 4, 17-18)
Si on prend au sérieux ces éléments autobiographiques, il faut situer cette lettre en l’an 53, pendant l’emprisonnement de Paul à Éphèse.
Pour justifier l’authenticité de la lettre aux Colossiens, il faut montrer que les différences entre les lettres écrites au cours de cette période ne sont pas si grandes et peuvent être facilement expliquées par les circonstances. Commençons avec la perception de Paul de ses souffrances et de son rôle d’apôtres. Les biblistes qui refusent l’authenticité de la lettre aux Colossiens trouvent que sa présentation de la valeur de substitution des souffrances de Paul et de son rôle d’apôtre comme universel et unique sont incompatibles avec son rôle historique. Examinons ces arguments.
Prenons le rôle de Paul. La remarque que l’évangile porte fruit et croît « dans le monde entier » (Col 1, 6) est simplement une réflexion sur le succès de la mission auprès des païens, et n’implique absolument pas que Paul en était seul responsable. Au contraire, c’est la démonstration de la force de la parole de Dieu, un thème authentiquement paulinien (cf 1 Th 1, 5; 2, 13). Quand Paul écrit : « l'Évangile que vous avez entendu, qui a été proclamé à toute créature sous le ciel, et dont moi, Paul, je suis devenu un ministre », on note l’absence d’article défini devant le mot « ministre », indication que Paul n’est qu’un ministre parmi d’autres. Enfin, une phrase comme « instruisant tous en toute sagesse, afin de rendre chacun parfait en Christ » signifie seulement que le message de Paul s’adresse à tous.
On oublie que la lettre aux Colossiens s’adresse à une église que Paul n’a pas fondée. Elle n’a été écrite que parce qu’Épaphras, en prison, n’était pas libre d’y retourner. Qui devait écrire cette lettre? Epaphras aurait été un candidat logique. Mais devant une situation délicate, il n’avait probablement pas le talent requis. Paul a préféré se fier à Timothée. Le ton parfois universel de cette lettre s’explique par le fait que Paul n’a pas impliqué personnellement avec cette église. Il a donc dû invoquer sa responsabilité apostolique pour justifier sa préoccupation pour l’église de Colosse.
Enfin, abordons la question des souffrances de Paul auxquelles la lettre donnerait une valeur de substitution. Le problème apparaît lorsqu’on traduit ainsi Col 1, 24 de manière erronée : « Aujourd’hui, je me réjouis dans mes souffrances pour vous, et je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour le bien de son Corps, c’est-à-dire l’Église. » Dès lors on se demande : en quoi les souffrances du Christ sont-elles imparfaites, et donc ont besoin d’être complétées; et comment les souffrances de Paul les complètent-elles? Toutes ces difficultés s’estompent quand on respecte l’ordre des mots grecs : « Je complète ce qui manque dans les souffrances-du-Christ-dans-ma-chair pour le bien de son corps ». Paul ne parle pas des souffrances du Christ, mais des siennes, qui d’une certaine manière sont également celles du Christ. Dans une lettre précédente il a écrit : « Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Christ qui vit en moi. » Il était conscient que ses souffrances, qu’il vivait en communion avec le Christ, allaient se prolonger dans son service de l’Église. Son emprisonnement a dramatisé cet engagement pour le Christ. Ainsi, Col 1, 24 ne fait qu’exprimer de manière christologique ce thème.
Bref, la lettre aux Colossiens est authentiquement paulinienne.
- Le Christ cosmique
L’hymne en Col 1, 15-20 nous donne une idée de ce qui se passait dans la communauté chrétienne de Colosses. Car les hymnes didactiques faisaient partie de la liturgie (voir Col 3, 16). Ici, Paul cite l’un de ces hymnes. Il est composé de deux strophes de quatre lignes chacune.
| I | v. 15a | Lui il est (l’)image du Dieu invisible |
| v. 15b | Premier-né de toute la création |
| v. 16a | Pour lui furent créées toutes choses |
| v. 16f | Toutes choses à travers lui et pour lui furent crées |
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| II | v. 18b | Lui il est (le) commencement |
| v. 18c | Premier-né d’entre les morts |
| v. 19 | Car en lui toute la Plénitude s’est plu à habiter |
| v. 20a | Et à travers lui réconcilier toutes choses pour lui. |
Les deux premières lignes de chaque strophe sont des affirmations justifiées subséquemment par les deux dernières lignes. Une telle perfection dans l’équilibre trahit un travail créateur. Les éléments du texte actuel dans la lettre qui détruit cet équilibre ne peut qu’avoir été ajouté après coup. C’est le même phénomène que nous avions noté en Ph 2, 6-11. Comparons les ajouts dans les deux hymnes.
| | Colossiens 1 | | Philippiens 2 |
| v. 16b | au ciel et sur terre | v. 10b | au ciel, sur terre, et sous la terre |
| v. 16c | visibles et invisibles | | |
| v. 16d | soit trônes ou dominations | | |
| v. 16e | ou principautés ou puissances | | |
| v. 17 | Et il est avant toutes choses et toutes choses en lui se tiennent ensemble | | |
| v. 18a | Et il est la tête du corps, l’église | | |
| v. 18d | Afin qu’il puisse en toute chose devenir prééminent | | |
| v. 20b | Faisant la paix par le sang de sa croix à travers lui | v. 8c | jusqu'à la mort sur une croix |
| v. 20c | Soit ceux sur terre ou ceux aux cieux | v. 10b | au ciel, sur terre, et sous la terre |
| | | v. 11b | pour la gloire de Deu le Père |
Les similarités sont assez claires :
- Le rédacteur insiste sur la modalité de la mort du Christ
- Il insiste également pour restreindre la signification de « toutes choses » aux êtres intelligents
Dans le cas de l’hymne de l’épitre aux Philippiens, le rédacteur responsable des ajouts est clairement Paul. Car, à part les évangélistes, des termes comme « croix » et « crucifier » sont pratiquement exclusifs à Paul dans tout le Nouveau Testament. Ainsi, on pourrait penser à première vue que l’hymne de la lettre aux Colossiens sont de la main de Paul avec l’accent sur le « sang du Christ » (Col 1, 20b) et les fruits de la résurrection (Col 1, 18c). De plus, quand on considère les ajouts, ceux de la lettre aux Colossiens sont beaucoup nombreux que ceux dans la lettre aux Philippiens. Cela laisse entendre que l’hymne originel de Philippiens était plus près de la théologie de Paul que celui apporté de Colosses par Épaphras. Cela laisse entendre également que si Paul a accepté ce dernier, il avait une intention spécifique.
- L'hymne originel
Le thème central de l'hymne original est manifestement la médiation du Christ, d'abord dans la création, puis dans la réconciliation. Dieu n'est mentionné explicitement qu'en tant que référent de l'« image », mais il est certainement évoqué par les verbes passifs des versets 16a et 16f, et il est possible qu'il soit le sujet de l'expression « s’est plu » (v. 19). La puissance créatrice de Dieu se révèle dans l'action de son instrument choisi, et par là, le Christ est exalté au-dessus de tous les êtres.
Dans la première strophe, il n'y a pas de réelle différence entre les formules « en lui » et « à travers lui » ; la première peut être instrumentale et sert de contrepoint à « en lui » dans la seconde strophe (v. 19), où, toutefois, le sens est différent. Lors de sa première lecture, Paul a peut-être compris « image de Dieu » à la lumière de sa christologie adamique fondée sur Gn 1, 27, mais cette interprétation a rapidement été corrigée. L'association du terme « image » avec « premier-né de toute la création » évoque vraisemblablement la figure de la Sagesse dans les écrits sapientiaux, notamment Sg 7, 22-26 ; 8, 6 ; 9, 9. Paul, après tout, était issu de la synagogue hellénistique. L'ambiguïté de l'expression « premier-né de toute la création » est remarquable : est-il de la création ou au-dessus d'elle ? L'insistance sur « toute la création » et « toutes choses » lève toute ambiguïté quant à la dimension cosmique. La participation du Christ à l'acte de création s'étend à la totalité de l'être. Mais en quel sens ? Le contexte n'apporte aucun éclairage, pas plus qu'il n'apporte de réponse à la question soulevée par le seul élément qui détonne avec le contexte sapiential, à savoir la présentation de toute la réalité comme étant adressée « à lui ». Que signifie précisément cela ? L'obscurité était probablement voulue par l'auteur (ou les auteurs).
Dans la seconde strophe, le mot « commencement » évoque à nouveau la Sagesse (Pr 8, 22), mais laisse vague la manière dont le Christ a vaincu la mort. L'auteur original pensait peut-être en termes d'immortalité, conformément à l'inspiration sapientielle de sa démarche, mais la formulation n'exclut pas la résurrection. Le fait que le Christ soit le premier à faire l'expérience de la vie après la mort est dû à un don divin. La formule « s’est plu à habiter » apparaît régulièrement dans l'Ancien Testament avec Dieu comme sujet, par exemple : « la montagne où Dieu s’est plu à habiter » (LXX Ps 69, 17). On ignore pourquoi le terme « plénitude » a été employé ici. L'auteur l'a peut-être jugé plus approprié à la dimension cosmique de son thème, ou craignait-il que la formule de l'Ancien Testament ne soit mal comprise. Les personnes d'origine juive n'auraient jamais interprété la présence divine comme une divinisation de la personne ou du lieu. Un panthéiste phrygien, en revanche, en aurait retiré une impression bien différente. La mission salvifique du Christ n'est évoquée que dans le dernier verset et par le verbe « réconcilier », qui introduit pour la première fois une pointe de tension au sein de la création.
Cet hymne illustre parfaitement ce que Paul appelle un « discours séduisant et persuasif » (Col 2, 4). Une beauté formelle enveloppe une vision abstraite du Christ, allusive plutôt qu'explicite. Les phrases lapidaires, empreintes de profondeur, ne livrent pourtant aucune compréhension claire. Cette ambiguïté omniprésente indique qu'un sens univoque n'était pas recherché. Tous les croyants pouvaient chanter ou réciter cet hymne (Col 3, 16), persuadés d'exprimer un mystère qui les dépassait. Les initiés pouvaient débattre des questions qui mettent encore à l'épreuve l'ingéniosité des exégètes. Contrairement à l'hymne cité en Ph 2, 6-11, rien dans l'hymne original ne trahit ses racines pauliniennes. La prédication d'Épaphras, dépouillée de tout réalisme, est transposée dans une dimension plus élevée et plus froide.
- Sa revision par Paul
Même si l’hymne accentuait des aspects des titres de Jésus que Paul n’aurait pas choisi de faire, il ne pouvait le rejeter d’emblée en raison de son enracinement dans la révélation à son peuple. C’est la preuve d’une certaine flexibilité chez lui, comme le fait d’accepter la notion de « plénitude », au point de l’utiliser plus loin en Col 2, 9 : « Car en lui habite toute la plénitude de la divinité, corporellement »; en utilisation le génitif explicatif « de la divinité », il montre qu’il a compris correctement le rôle de ce terme dans l’hymne, et en ajoutant le terme « corporellement », il dirige l’attention sur l’existence physique de celui qui est maintenant le Seigneur ressuscité (cf Col 1, 22). Il était important pour Paul d’éviter de dissocier Jésus de Nazareth du Christ. Cette phrase de Col 2, 9 indique également comment Paul comprend l’expression « la Plénitude s’est plu à habiter » de l’hymne, i.e. à la manière juive, et non à la manière du Prologue de Jean.
Les retouches de Paul à l’hymne comportent des notes à la fois négatives et positives : Il doit ramener le monde spirituel à sa juste place et remettre le Christ dans son rôle essentiel. Ainsi, en insérant 1, 16b-3.20c, Paul restreint la signification de « toutes choses » aux être angéliques et humains. La place donnée aux puissances angéliques doit être comprise à la lumière de la référence au « culte des anges » (Col 2, 18). Il doit affronter une situation où certains Colossiens étaient incités à accorder une importance excessive aux visions du trône de Dieu entouré d’anges en adoration. Pour lui, une telle invitation à un monde totalement inaccessible compromettait la primauté et la centralité du Christ dans le monde réel. Habilement, il utilise la dimension créatrice de l’hymne pour souligner que, en tant que responsable de l’avènement des puissances spirituelles, le Christ leur était infiniment supérieur (Col 2, 10).
Un autre ajout de Paul « ceux sur terre ou ceux aux cieux » (1, 20c) se situe en parallèle à l’autre ajout « au ciel et sur terre » (1, 16b), mais en inversant l’ordre, si bien que « cieux » occupe la place finale. En faisant cela, Paul corrige l’hymne en affirme que ce ne sont pas seulement les hommes qui ont besoin de réconciliation, mais également les anges du ciel. Dès lors, il est peu probable que les anges déchus soient des médiateurs satisfaisants entre l'humanité et Dieu.
En plus de corriger la perception des Colossiens du monde céleste, Paul dirige leur attention sur les modalités de l’accomplissement du Christ avec cette phrase : « Faisant la paix par le sang de sa croix à travers lui » (1, 20b); il est important pour lui que la rédemption a été achevée dans l’histoire à travers la souffrance de l’agonie. L’expression « faire la paix » fait probablement référence aux tensions au sein de l’église de Colosses, car il y revient plus loin dans sa lettre avec des phrases comme « Que règne en vos cœurs la paix du Christ » (3, 15), « pardonnez-vous mutuellement » (3, 13), « étroitement unis dans l'amour » (2, 2), « revêtez l'amour : c'est le lien parfait » (3, 14).
Le thème de l’unité apparaît également dans ses ajouts en 1, 17-18a. La phrase « Et il est avant toutes choses et toutes choses en lui se tiennent ensemble » (1, 17) doit être interprété par ce qui suit : « Et il est la tête du corps, l’église » (1, 18a). C’est la suite logique de son intuition en Ga 3, 28 : « tous, vous n'êtes qu'un en Jésus Christ » et qui l’amènera maintenant à écrire en Col 3, 11 : « il n'y a plus Grec et Juif, circoncis et incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme libre, mais Christ : il est tout et en tous ». Cette vision de l’église comme un « corps » vient peut-être de sa réflexion devant les temples d’Asclépios répandus dans l’est méditerranéen, où on pouvait voir les représentations en céramique des différents membres du corps qui avaient été guéris. De plus, ces temples se situaient dans des endroits où l’air et l’eau étaient purs. Sans doute Paul a-t-il pris conscience que les membres, comme une jambe, ne pouvait être une jambe qu’en faisant partie du corps. Ainsi, un croyant était vraiment vivant qu’en appartenant au Christ comme son membre (Col 2, 6.13; 3, 4). Cette ligne de pensée sera ainsi prolongée : « ils ne tiennent pas à la tête, de qui le corps tout entier, pourvu et bien uni grâce aux articulations et ligaments, tire la croissance que Dieu lui donne » (Col 3, 19); le terme « tête » doit être compris comme synonyme de « source ».
Une autre caractéristique de la lettre aux Colossiens est la présentation de l’évangile (Col 1, 5.23) comme « mystère » (Col 1, 26.27; 2, 2; 4, 3), un thème qui reviendra en 1 Co 2, 6-9. Le langage est certainement inspiré par l’approche philosophique qui était en faveur à Colosses (2, 4.8.18). Mais, justement, Paul entend montrer que « le mystère » n’est plus un mystère. La révélation que Juifs et Gentils s'efforçaient de trouver n'est plus un secret. Elle a été révélée par le Christ et en lui (1 Co 1, 27 ; 2, 2 ; 4, 3). La richesse d'une compréhension, d'une sagesse et d'une connaissance assurées ne s'acquiert pas par la contemplation d'un monde céleste illusoire et spirituel, mais par la méditation sur le Christ et l'engagement envers lui (1 Co 2, 2-3). Plus tard, Paul exprimera la même idée en présentant le Christ comme « la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24).
- L'eschatologie et l'éthique
Malgré les apparences, c’est l’eschatologie future qui domine la lettre aux Colossiens : « l'espérance de la gloire » (1, 27), « Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire » (3, 4), « pour vous faire paraître devant lui saints, irréprochables, inattaquables [pour le jugement final] » (1, 22). C’est dans ce contexte qu’il faut interpréter les éléments d’eschatologie réalisée, comme « avec lui encore vous avez été ressuscités » (2, 12), « Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ » (3, 1), « Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu » (3, 3). Paul insiste sur le fait que la grâce avait introduit un changement fondamental et que la plénitude du Christ avait accompli ce qui est essentiel, et les puissances spirituelles ne pouvaient rien y ajouter.
Comme il l’avait fait en 1 Th 4, 1-12, mais cette fois plus longuement et de manière plus explicite (Col 3, 1 – 4, 6), Paul rappelle aux croyants que le style de vie doit changer radicalement. Son expérience pastorale l’a rendu moins naïf sur le comportement humain. De plus, la situation à Colosses était compliquée par le fait que certains membres de l'Église étaient attirés par un ritualisme excessif et une rigueur ascétique (2, 16-23), et méprisaient ceux qui ne partageaient pas leurs opinions.
L'insistance sur les observances juives – « les questions de nourriture et de boisson, une fête, une nouvelle lune ou un sabbat » (2, 16) – révèle que la situation à Colosses était analogue à celle qui prévalait en Galatie. Pourtant, la réaction de Paul est tout à fait différente.
| Lettre aux Galates | Lettre aux Colossiens |
| Paul recourt à la foi et à la Loi | Aucune référence à la foi et à la Loi |
| Les instrus insistent sur leur mandat de l’église d’Antioche pour corriger l’évangile enseigné par Paul, attaquant de manière frontale son autorité | Rien de tel à Colosses, où l’église de fut pas fondée sous l’égide d’Antioche, et où l’autorité de Paul n’est pas en jeu |
| Les intrus étaient des frères chrétiens qui se sont transformés en prosélytes | Il s’agit simplement de croyants séduits par une forme d’enseignement juif ésotérique et qui voulaient partager leur nouvelle compréhension des choses |
| Les intrus réduisaient le rôle du Christ à presque rien | Les Colossiens exaltaient le rôle médiateur du Christ |
| Les intrus avaient une attitude dogmatique face à la Loi | Les Colossiens avaient une piété ascétique et mystique typique de l’apocalypse juive, dont les racines étaient plus émotionnelles que théologiques |
| Paul dut contrer une menace bien réelle, présentée comme une question de principe | À Colosses, il s'agissait d'une mode passagère dont les adeptes recherchaient « l'ascension céleste par diverses pratiques ascétiques impliquant l'abstinence de nourriture et de boisson, ainsi qu'une observance scrupuleuse des fêtes juives. Ces expériences d'ascension céleste culminaient dans une vision du trône et dans l'adoration rendue par les armées angéliques qui l'entouraient. » Les pratiques juives étaient importantes, non pas en elles-mêmes, mais comme moyens d'atteindre un but. |
Devant tant de différences, Paul ne pouvait utiliser les mêmes tactiques à Colosses qu’en Galatie. Au lieu de faire face à une doctrine cohérente bien enracinées, Paul était maintenant confronté à visions apocalyptiques que personne ne pouvait vérifier, et donc sa tâche était de ramener les croyants à la réalité. La tactique la plus efficace n'était pas de s'opposer frontalement aux mystiques, mais d'introduire progressivement des modifications discrètes, dont l'effet cumulatif subvertirait complètement leur enseignement. Il misait sur l'effet apaisant d'une prise d'autorité sereine.
- Le code de la vie domestique
S’il n’en était que de lui, Paul n’aurait jamais abordé la question du code de la vie domestique (Col 3, 18 – 4, 1), et il ne l’abordera plus dans les lettres subséquentes. Car cette série d’injonctions appariées (épouses-époux / enfants-parents / esclaves-maîtres) ne représentait pas seulement la morale conventionnelle de la société, un groupement social qui, pour Paul, était l’antithèse de l’Église, mais elle contredisait catégoriquement la structure de l’église « où il ne peut y avoir ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni esclave ni homme libre » (Col 3, 11). Si Paul aborde néanmoins cette question, c’est qu’il tenait à ce que les Colossiens délaissent le monde mystique des anges et retournent dans le vrai monde marqué par les relations interpersonnelles, dont les trois pairs que nous venons de nommer.
Les relations qui se démarquent le plus dans le texte de Paul tant sur le plan qualitatif que quantitatif concernent les esclaves (Col 3, 22-25). En fait, il ne fait que refléter son attitude habituelle face aux esclaves qui s’étaient convertis à la foi chrétienne. Il ne s’intéressait pas à leur affranchissement, mais s’attendait à ce qu’ils affichent et partagent l’amour typique de leur nouvelle vie. Il n’était pas question de changer l’ordre social. Le cas d’Onésime est un bel exemple : Paul ne demande pas qu’il soit affranchi, mais simplement qu’il ne soit pas traité « comme un esclave ». Quand il sera confronté plus tard à certaines questions relatives à l’esclavage en 1 Co 7, 17-24, il écrira :
- On ne doit initier aucun changement pour le simple plaisir de changer les choses
- Un changement social ne doit être initié que pour compenser une faiblesse humaine ;
- Un changement social initié par des facteurs indépendants de sa volonté peut être accepté
En Col 3, 22-25, l’attention de Paul est centrée sur l’authenticité de la vie de l’esclave. Celle-ci pouvait être comparée à celle de l’enfant qui n’avait aucun contrôle sur sa vie. Mais l’esclave était responsable de son attitude. Aussi, ce que Paul ne voulait pas, c’est qu’il se contente d’obéir à la lettre des ordres, alors que la rage grondait dans son cœur. Car pour lui, le comportement humain avait valeur de témoignage aux yeux des autres.
- Paul a-t-il visité Colosses?
Alors qu’il était en prison à Éphèse, Paul avait planifié deux visites sitôt sorti de prison, une à Philippes (Ph 1, 26; 2, 24), et une autre à Colosses (Phlm 1, 22). Mais il a abandonné son plan d’aller à Philippes, même si c’était encore à son horaire en l’an 54 quand il écrivit 1 Co 16, 5. Qu’en est-il de la visite annoncée à Colosses?
Paul est probablement sorti de prison à la fin de l’été 53. Mais la situation de l’église d’Éphèse, en particulier l’opposition à son leadership, l’a empêché de quitter la ville. De toutes façons, un aller-retour à Philippes aurait exigé un minimum d’un mois, et donc l’amenait trop près de la fermeture de la navigation en mer et du risque de se retrouver isolé en Macédoine. De plus, le conflit entre Évodie et Syntychè n’exigeait pas impérativement sa présence. La situation de Colosses était différente, car certains points doctrinaux étaient en jeu et Paul avait besoin de savoir s’il avait géré avec succès la question les faux enseignants. En revanche, il n’avait pas besoin d’aller lui-même à Colosses, car il avait deux sources d’information : Tychique, un membre permanent de son entourage, et Épaphras qui est certainement retourné à Colosses après sa sortie de prison, et pouvait revenir à Éphèse avec des nouvelles en moins de deux semaines. Quelle décision a donc pris Paul? Dans sa réflexion, un facteur fut certainement décisif : sa conviction de l’autonomie des communautés locales. De plus, à Colosses, il ne connaissait les gens que par réputation et n’avait rencontré aucun personnellement (Col 2, 1); cela signifiait qu’une visite là-bas exigerait du temps pour faire connaissance, l’obligeant peut-être à y passer l’hiver. Après mure réflexion, il a probablement jugé mieux de rester à Éphèse, sa base dans la diffusion de l’évangile, d’autant plus qu’il venait d’aborder un problème à Corinthe par sa Lettre précédente (1 Co 5, 9). De plus, il n’avait pas formellement promis de les visiter et n’avait pas planifié d’y rester avec Épaphras. La demande adressée à Philémon de lui réserver une chambre (Phlm 1, 22) était peut-être du domaine privé. Si donc Paul a décidé d’attendre les rapports de Tychique ou Épaphras, on ne saura malheureusement pas quelles nouvelles ils ont rapporté.
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