Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 12 : Corinthe en crise, p. 291-322
(selon l'édition anglaise)

(Résumé détaillé)


Quand Paul eut fini d’écrire sa lettre aux Corinthiens et l’eut remise à la délégation corinthienne, il s’est tourné vers son plan d’aller visiter les églises macédoniennes, et de là se rendre à Corinthe vers la fin de l’été 54 où il passerait peut-être l’hiver (1 Co 16, 5-7). Mais ses plans allaient être complètement bouleversés.

  1. Une visite imprévue

    Paul a-t-il fait une visite à Corinthe entre 1 Corinthiens et 2 Corinthiens? Les Actes n’en parlent pas. Tout repose sur deux passages de 2 Corinthiens, d’abord 2 Co 12, 14 : « Voici que je suis prêt à venir chez vous pour la troisième fois » et 2 Co 13, 1a : « C'est la troisième fois que je vais chez vous ». On s’est demandé si Paul fait simplement allusion à son intention de se rendre à Corinthe, ou s’il parle de visites effectives. Heureusement, 2 Co 13, 2 nous apporte un éclairage précieux : « Je l'ai dit auparavant et, comme lors de ma deuxième visite, je le redis aujourd'hui que je suis absent, à ceux qui ont péché antérieurement et à tous les autres : "Si je reviens, j'agirai sans ménagement" ». Ainsi, « je l’ai dit auparavant » ferait référence à un événement de sa deuxième visite, et « je le redis » fait allusion à la situation actuelle où il est « absent ». Bref, Paul se trouve à dire qu’il est sur le point de rendre une troisième visite aux Corinthiens, et que cette visite prochaine ne sera pas facile, car il agira sans ménagement. Que s’est-il donc passé? Nous avons un indice que cette deuxième visite ne fut pas plaisante.

    1. La mission de Timothée

      Nous n’avons aucune information directe de ce qui a amené Paul à faire cette visite imprévue à Corinthe peu de temps après l’envoi de 1 Corinthiens. Mais une seule hypothèse est possible et elle est reliée à la mission de Timothée. D’ailleurs, en 1 Co 4, 14-21 on sent l’anxiété de Paul lorsque, après des mots tendres pour son bien-aimé Timothée, il laisse soudainement échapper sa colère : « Or, se figurant que je ne reviendrai pas chez vous, certains se sont enflés d'orgueil » (1 Co 4, 18), craignant peut-être le sort qu’on réserverait à Timothée, surtout de la part des « gens spirituels ». À la fin de sa lettre, il revient sur le sujet : « Que personne donc ne le méprise » (1 Co 16, 11). Timothée n’avait probablement pas leur sophistication intellectuelle. C’est donc de l’anxiété que ressent Paul et qui s’exprime avec cette phrase : « Je l'attends avec les frères [d’Éphèse] » (1 Co 16, 12). Aussi, l’explication la plus simple de la visite surprise de Paul à Corinthe est qu’elle était motivée par le rapport de Timothée.

    2. Que s'est-il passé à Corinthe ?

      Une grande partie de ce qui s'est passé lorsque Paul est arrivé à Corinthe reste obscure. Néanmoins, relevons certains indices. Ceux-ci concernent à la fois l'offense et la réaction de la communauté : (1) un Chrétien isolé (2 Co 2, 6 ; 7, 12) a lancé une attaque grave (2 Co 2, 1.3.4) contre Paul personnellement (2 Co 2, 5.10) ; (2) les membres de l'église n'ont pas manifesté la loyauté et l'enthousiasme personnels que Paul attendait (2 Co 7, 12). Leur faute était suffisamment grave pour justifier un repentir (2 Co 7, 9). Pourtant, ils sont parvenus à convaincre Tite de leur innocence (2 Co 7, 11). Il est donc probable que l'incident a été provoqué par un intrus.

      Mais comment expliquer qu’un intrus aurait insulté Paul au point de le blesser profondément sans que les membres de la communauté réagissent? Une réponse plausible est que ce visiteur était un délégué qu’Antioche avait envoyé pour exercer son autorité sur une église fondée par Paul en son nom. Paul n’avait-il pas auparavant averti les Philippiens du danger des judaïsants qui le suivaient partout en Europe (Ph 3, 2 – 4, 1), et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’il planifiait visiter les églises de Macédoine pour s’enquérir de la situation. Dans ce contexte, il est possible que les nouvelles rapportées à Paul par Timothée étaient que les judaïsants étaient bien plus avancés que lui et avaient déjà fait une percée à Corinthe; et cela pouvait signifier qu’ils étaient peut-être passés auparavant par Philippes et Thessalonique avant de se rendre à Corinthe.

      Que devait donc faire Paul? Alors qu’il pouvait compter sur l’affection indéfectible des Macédoniens, il n’en était pas de même avec des Corinthiens, surtout de la part des « gens spirituels ». Sa stratégie fut donc d’envoyer Timothée et Éraste en Macédoine, tandis que lui prendrait la mer en direction du port de Cenchrée pour une visite personnelle à Corinthe. Si cette communauté tombait aux mains des judaïsants, l’encerclement des églises qu’il avait fondées serait complété, et Éphèse allait certainement suivre bientôt.

      La confrontation à Corinthe avec le chef des judaïsants fut sans aucun doute dramatique. La position adoptée par celui-ci dut être très semblable à celle qu'il avait adoptée en Galatie. Selon lui, Paul était un représentant malhonnête de l'église qui l'avait envoyé proclamer la foi commune. Traître à sa mission, il prêchait ses propres idées, et non l'Évangile commun. Le ton méprisant avec lequel ces calomnies furent proférées ajouta l'insulte à l'injure. Paul ne laisse aucun doute sur le fait qu'il avait été profondément humilié et que son autorité avait été contestée de la manière la plus radicale qui soit.

    3. La neutralité des Corinthiens

      Ce qui a surtout bouleversé Paul fut l’attitude des Corinthiens qui ne se sont pas empressés de le soutenir. De fait, pour eux, la position de l’église d’Antioche leur importait peu et ils étaient suffisamment fiers de leur propre identité, ayant bien appris la leçon de Paul sur les églises locales; et les liens avec Jérusalem leur importaient peu. Mais il n’en était pas de même pour Paul. Pour lui, les Corinthiens étaient ses enfants qu’ils avaient engendrés dans la foi comme un père (1 Co 4, 15), et ils auraient dû le préférer à tous les autres. Et leur silence laissait entendre qu’ils étaient prêts à entendre le message des judaïsants. Et les « gens spirituels » étaient peut-être derrière le refus de laisser Paul régenter leur foi (2 Co 1, 23); la blessure laissée par 1 Corinthiens était sans doute encore vive.

      Tout cela a créé un dilemme pour Paul. Devait-il demeurer à Corinthe pour contrer les arguments de judaïsants, ou se rendre en Macédoine où ils étaient encore actifs. Il jugea bon de laisser aux Corinthiens un peu d’espace pour respirer et décida de partir. Où est-il allé?

    4. Un voyage en Macédoine

      Si on se base sur 2 Co 2, 12-13, Paul aurait quitté Corinthe pour se rendre en Macédoine, comme son plan initial le prévoyait, puis de là serait retourné directement à Éphèse. Cette hypothèse est renforcée par l’expérience pénible qu’a pu vivre Paul à Corinthe : s’il lui a été difficile de contrôler les judaïsants à Corinthe, comment Timothée et Éraste, qui avaient moins d’autorité, y arriveraient-ils en Macédoine? Pour s’y rendre, il n’était pas question de prendre la mer : l’étésien, un vent du nord, rendait la navigation pénible, presqu’impossible pendant les trois mois d’été. La route terrestre s’étendait sur 580 km jusqu’à Thessalonique, un trajet d’environ trois semaines marqué par le danger des animaux sauvages comme les ours, les loups et les sangliers. À Thessalonique, ses craintes face aux judaïsants ne se sont pas matérialisées. Au contraire, l’engagement des Macédoniens pour le projet de collecte pour les pauvres de Jérusalem révélèrent qu’ils étaient totalement de son bord (2 Co 8, 1-4). Et même leur accueil froid des judaïsants explique pourquoi ceux-ci se sont rendus rapidement à Corinthe. Le contraste entre la fidélité des Macédoniens et la neutralité moqueuse des Corinthiens intensifia l'amertume que Paul éprouvait envers ces derniers.

      Peut-être sous l'influence de Timothée, qui était vraisemblablement resté en Macédoine, Paul eut la sagesse de comprendre qu'il serait contre-productif de retourner à Corinthe, rongé par la colère (2 Co 2, 1). Cela ne pouvait qu'envenimer la situation et causer des dégâts encore plus importants. Il décida donc de changer de plan, même si cela donnait aux Corinthiens un prétexte supplémentaire pour le critiquer. Il trouva un navire qui partait de Néapolis pour Troas. De là, il lui restait 350 km à pied jusqu'à Éphèse. Il aurait pu rentrer chez lui début août.

  2. La lettre dans les larmes

    Depuis son départ de Corinthe, Paul a cru important d’expliquer comment il se sentait après les événements pénibles lors de sa visite : « aussi est-ce en pleine difficulté et le cœur serré que je vous ai écrit parmi bien des larmes, non pour vous attrister, mais pour que vous sachiez l'amour débordant que je vous porte » (2 Co 2, 4). Cette lettre a été perdue et ne peut être reconstituée en détail. Il ne semble pas être revenu sur l’argument des judaïsant, mais s’être concentré exclusivement sur ses propres relations personnelles avec les Corinthiens (2 Co 2, 9; 7, 12). Sa stratégie était de conquérir leur sympathie en révélant comment leur trahison l’avait blessé. Cette lettre cherchait à émouvoir, tout en provoquant un choc brutal. Une fois la lettre envoyée, Paul dut craindre son impact, ne sachant si elle allait faire plus de mal que de bien.

    La lettre fut confiée à Tite (2 Co 2, 13; 7, 6), ce chrétien d’origine païenne qui fut avec lui lors de la rencontre de Jérusalem à l’automne 51. Ce choix était judicieux, car Tite avait participé aux débats sur la circoncision à Jérusalem et connaissait la position des apôtres et le danger du légalisme, et donc pouvait réfuter les distorsions des judaïsants.

  3. Départ pour Troas

    Après son retour à Éphèse, la situation de Paul ne fut pas sans difficultés. En 1 Co 16, 9, il avait déjà mentionné que ses adversaires étaient nombreux. Il est probable que ce soient ces derniers qui furent à l'origine de « l'affliction que nous avons subie en Asie », une épreuve si terrible que « nous désespérions de la vie elle-même ; nous avions le sentiment d'avoir reçu la sentence de mort » (2 Co 1, 8b-9). Cette formulation suggère moins une condamnation juridique que la conviction de Paul que ses jours étaient comptés. L'introduction à cet épisode, « nous ne voulons pas que vous soyez dans l'ignorance » (2 Co 1, 8a), indique cette situation s'est produite assez récemment et que les Corinthiens en prennent connaissance pour la première fois. Il est difficile d'échapper à la conclusion que cela s'est passé après le retour de Paul de sa visite éclair à Corinthe. Les indices convergent pour former un tableau cohérent. Au moment où Tite fut envoyé à Corinthe, l'opposition à Paul à Éphèse s'intensifiait. Une soudaine intensification de l'hostilité força Paul à quitter la ville. Il partit vers le nord, à Troas, où il commença une nouvelle mission. Et d’après 2 Co 2, 13-14 c’est à Troas que Paul avait fixé le lieu de rendez-vous à Tite pour rapporter des nouvelles de Corinthe.

    Concernant les événements pénibles avant le départ de Paul, les Actes des Apôtres racontent un événement violent, l’émeute provoquée par Démétrius, l’orfèvre (Ac 19, 23-40). Malheureusement, le récit de Luc comporte des contradictions et on perçoit le procédé de Luc de présenter, dans une scène saisissante, la réhabilitation de Paul par les autorités de la ville et la victoire du christianisme sur le paganisme. C’est une tentative délibérée de persuader le lecteur que Paul n’a pas été chassé d’Éphèse. On soupçonne immédiatement que c’est au contraire ce qui s’est passé !

    Deux facteurs ont influencé le choix de Troas par Paul comme zone de son nouvel apostolat. Le premier était d'ordre personnel : la ville devait se trouver sur le chemin du retour de Tite depuis Corinthe. Le second était stratégique. L'expansion missionnaire de l'Église d'Éphèse s'était jusqu'alors limitée aux localités situées à une semaine de marche de la capitale de l'Asie. Paul décida alors d'étendre son action, et ses deux passages à Troas lui avaient démontré l'importance d'une communauté locale, susceptible de servir de lien entre les églises d'Asie et celles d'Europe. De plus, Troas lui offrirait le vaste environnement urbain dans lequel il travaillait avec le plus d'efficacité. À l'époque de Paul, Troas était « l'une des villes les plus importantes du monde », une colonie romaine fondée par Auguste et entourée d'une imposante muraille de 8 km de long. De par sa position stratégique, point de passage pour le commerce entre l'Asie et l'Europe et connaissait une grande prospérité. Sa population est estimée entre 30 000 et 40 000 habitants. Le ministère de Paul à Troas dura probablement moins d'un mois, mais il laisse entendre qu'il fut fructueux – « malgré l'occasion, je pris congé d'eux » (2 Co 2, 12-13) – et l'existence d'une communauté chrétienne à Troas est présumée d'après Ac 20, 7-12.

  4. Le rapport de Tite

    D’après 2 Co 2, 13-14, Paul ne trouva pas Tite à Troas comme prévu, et donc il s’empressa de s’embarquer pour la Macédoine avant la fermeture de la navigation pour l’hiver. Dans ce voyage, Paul est certainement accompagné par Timothée, car en 2 Co 1, 1, il emploie le « nous ».

    Le début de son séjour en Macédoine semble difficile : « En fait, à notre arrivée en Macédoine, nous n'avons pas connu de détente, mais toutes sortes de détresses. Combats au-dehors, craintes au-dedans » (2 Co 7, 5). N’ayant pas encore reçu de nouvelles de Tite, il devait être dans un état d’extrême tension. Il s’est certainement arrêté à Philippes pour rendre visite à cette église qu’il avait fondée. Cette visite fut sans doute brève et il dut franchir les 150 km qui le séparait de Thessalonique, et c’est probablement dans cette ville que Tite fit son apparition. C’est donc là que Paul décida de passer l’hiver.

    Tout ce dont nous savons du rapport de Tite est ce que nous en dit Paul en 2 Co 7, 7-16. Ce dernier est euphorique. Il semble que cette Lettre dans les larmes ait atteint son but et que le repentir des Corinthiens s’est exprimé par leur action contre l’intrus. Paul peut maintenant dire : « Je me réjouis de pouvoir en tout compter sur vous » (2 Co 7, 16). De nombreux indices dans les chapitres 1 à 9 de la deuxième épître aux Corinthiens montrent que Tite était un observateur attentif et un critique pertinent de ce qui se passait à Corinthe, et qu'il en a fait un rapport très précis à Paul. Il nous faut maintenant tenter de reconstituer l'essentiel de ses propos.

    1. Les judaïsants et les « gens spirituels »

      Après avoir assuré Paul de l'affection des Corinthiens, Tite lui apporta la preuve de leur changement d'attitude en détaillant les mesures prises à l'encontre de celui qui l'avait insulté. La nature de la punition n'est pas précisée, sans doute parce qu'il n'y avait qu'une seule possibilité : l'ostracisme total. Les croyants refusèrent tout simplement d'avoir affaire à lui. Paul était suffisamment sensible pour ressentir l'impact d'un tel isolement. Aussi demanda-t-il de lever la peine de l’offenseur et de le réintégrer dans la communauté (2 Co 2, 6-8). Son intention était peut-être de se réconcilier avec ceux qui lui étaient hostiles.

      Néanmoins, les nouvelles rapportées par Tite sont inquiétantes. Nous avons vu précédemment que l'individu qui l'avait insulté était très probablement un émissaire d'Antioche. Ceci est confirmé par la nature de la réponse de Paul en 2 Co 1-9 ; les intrus étaient des judéo-chrétiens. Seule une église pouvait envoyer des lettres de recommandation à une autre (2 Co 3, 1), et ils se présentaient comme « serviteurs de la nouvelle alliance » (2 Co 3, 6). Ils avaient choisi ce titre afin d'harmoniser leur croyance que l'eschaton avait été inauguré en Christ avec leur conviction, inspirée par Jr 31, 33, que la Loi conservait une validité permanente. Leur insistance sur le rôle de la Loi est soulignée par l'introduction abrupte de « sur des tables de pierre » (2 Co 3, 3) au lieu du « sur des parchemins » attendu.

      Parmi les opposants, on trouve également des indices qui font référence aux « gens spirituels ». L'accusation selon laquelle l'Évangile de Paul était voilé (2 Co 4, 3) ne peut provenir que de ceux qui considéraient Paul comme ayant une personnalité peu marquante et une présentation terne (2 Co 10, 10), c'est-à-dire de ceux qui préféraient l'approche plus spéculative prônée par Apollos, elle-même fondée sur Philon. L'emploi sophistiqué et nuancé des termes « vie » et « mort » en 2 Co 2, 16 ne trouve d'équivalent que chez Philon, de même que le langage de 2 Co 6, 14 à 7, 1. L'attitude envers le corps en 2 Co 5, 6b est typiquement philonienne.

      Plusieurs indices suggèrent que ces deux groupes n'agissaient pas comme des groupes distincts, mais qu'ils avaient formé une alliance contre lui. Lorsque les judaïsants arrivèrent à Corinthe, leur premier acte aurait été de sonder les faiblesses de la communauté que Paul avait bâtie. Afin d'agir de l'intérieur, ils devaient être accueillis par quelqu'un, et la prudence leur aurait conseillé de rechercher un groupe déjà en désaccord avec Paul. En principe, ce groupe devrait être plus réceptif que les autres à une forme alternative de christianisme. Rappelons que les « gens spirituels » avaient été la cible de Paul en 1 Corinthiens et se seraient sentis humiliés. Naturellement, leur orgueil les poussait à se venger. Si Apollos était resté à Corinthe, ils auraient pu former une église alternative, mais il les avait quittés pour rejoindre Paul et ne semblait guère enclin à revenir (1 Co 16, 12). Une telle trahison, dont ils auraient pu tenir Paul pour responsable, n'avait fait qu'exacerber leur amertume.

      Outre ce terrain d'entente négatif, les deux groupes partageaient un intérêt pour Moïse. Pour les judaïsants, il était le grand Législateur, dont les paroles avaient une valeur éternelle. Pour les adeptes du christianisme spirituel, nourris d'une forme de philonisme, il représentait bien plus. Philon présente régulièrement Moïse comme « l’homme sage par excellence » (Legum allegoriae 1, 395), incarnant toutes les vertus hellénistiques en tant que « roi, législateur, grand prêtre et prophète » (De vita Mosis 2, 3). S’étant détaché du corps (De confusione linguarum 82), Moïse pénétra les mystères de Dieu qu’il put, dès lors, révéler et enseigner (De gigantibus 54). En un mot, Moïse était tout ce à quoi aspirait le peuple spirituel. Ainsi, une belle complicité s’est établie autour de Moïse.

      Afin de gagner l'adhésion des croyants de Corinthe, les judaïsants durent faire quelques concessions. Ils comprirent très vite que l'hostilité de ces croyants envers Paul reposait sur son incapacité à répondre à leurs attentes en matière de leadership religieux. Aussi, les intrus furent-ils amenés à mettre en avant leurs propres qualifications supérieures. Ils proclamèrent leurs titres (2 Co 4, 5 ; 10, 12) en faisant connaître leurs visions et révélations (2 Co 12, 1), ainsi que leurs miracles (2 Co 12, 12). S'ils ne les connaissaient pas déjà, ils auraient adopté les conventions de la rhétorique hellénistique. Des thèmes longuement développés, teintés de mystère, auraient flatté la sensibilité des croyants.

      Ainsi, les judaïsants avaient désormais consolidé leur base parmi les éléments mécontents de la communauté. Il y avait danger en la demeure.

    2. Les plans de voyage

      Tite a probablement rapporté une critique sur Paul qu'il était incapable de respecter sa parole, en particulier en ce qui concerne ses plans de voyage. Il leur a dit une chose (1 Co 16, 5-6) et il ne l’a pas fait. Puis, il leur a promis autre chose (2 Co 1, 15-16), et encore là il ne l’a pas fait. Ce qu’il a fait plutôt, c’est de leur écrire une lettre. Toutes ces choses peuvent apparaître triviales, pourquoi ont-elles suscité du mécontentement?

      Quand Paul répond : « En prenant cette résolution, aurais-je fait preuve de légèreté ? Ou bien mes projets ne sont-ils que des projets humains, en sorte qu'il y ait en moi à la fois le Oui et le Non ? » (2 Co 1, 17), il devient clair que Paul a été accusé à Corinthe d’avoir l’inconstance d’un flatteur. Pour certains, on ne pouvait se fier à Paul. Dès lors, il ne pouvait être ni un ami, ni un leader authentique. L’atmosphère était devenue viciée. Tite a dû l’avertir que chacune de ses paroles et chacun de ses gestes étaient susceptibles d’être délibérément mal interprétés (2 Co 1, 12-14). D’après ce que nous savons déjà, seuls les « gens spirituels » étaient capables d’une telle malice.

    3. L'aide financière

      La même attitude méprisante se manifeste dans les critiques formulées à l'égard des relations financières de Paul avec les Corinthiens. Ce sujet a été abordé en 1 Corinthiens et fournissait une raison supplémentaire de l'utiliser comme une arme contre Paul. Cela leur offrait l'occasion de mettre en lumière un autre aspect de l'inconstance de Paul et de transformer un soupçon de manque de fiabilité en une accusation selon laquelle Paul ne mettait pas en pratique ce qu'il prêchait. Il avait refusé, et continuait de refuser, un geste d'amour.

      Le ciment social qui unissait les habitants du monde gréco-romain était la réciprocité des bienfaits. La simple possession de richesses n'avait aucune valeur. C'est par leur distribution qu'elles se transformaient en statut et en pouvoir. Offrir un cadeau était un geste public, une affirmation de supériorité, un appel au respect. Pour le bénéficiaire, aucun devoir n'est plus impérieux que celui de témoigner sa gratitude. Le cadeau devait être rendu. Si la réciprocité était supérieure, le bénéficiaire initial en tirait profit. Si elle était égale, les deux parties restaient sur un pied d'égalité. En revanche, si la réciprocité était moindre, le bénéficiaire devenait client, avec une obligation non satisfaite envers le donateur. Refuser un cadeau, bien que théoriquement possible, n'était pas une option réaliste. L'obligation de recevoir était donc généralement honorée, même si, dans bien des cas, c'était avec négligence, imprudence et à contrecœur.

      À Corinthe, ceux qui pouvaient accorder des faveurs à Paul appartenaient à l'élite, parmi laquelle il avait fait ses premiers convertis. Leur proposition de l'aider pouvait se justifier non seulement par les usages de l'époque, mais aussi par le fait qu'il leur avait été utile. À Corinthe, ils étaient ses plus anciens « amis ». La terminologie employée par Paul ne permet pas de déterminer s'il s'agissait d'un don ou d'une rémunération. Cette distinction, cependant, est aussi superflue que toute discussion sur leurs motivations, puisque Paul a refusé. Pourquoi a-t-il pris une décision si contraire à une coutume respectée de son temps ?

      Paul nous dit seulement que « nous endurons tout plutôt que de mettre un obstacle à l’Évangile du Christ » (1 Co 9, 12b). Cette justification assez vague ne peut se traduire en raisons spécifiques qu’à la lumière des principes généraux qui guidaient Paul. Son souci de témoigner de son expérience de la foi l’empêchait d’être comparé aux philosophes et aux maîtres religieux qui attendaient une contrepartie pour leur enseignement. Son refus de se conformer à leur comportement visait à souligner la singularité de son message. Son souci de l’unité de la communauté excluait toute action qui aurait pu faire de lui un protégé d’une partie de celle-ci.

      Ce dernier point s’éclaire si l’on compare le refus de Paul d’accepter le soutien des Corinthiens à l’accueil chaleureux qu’il réserva aux subventions de Philippes, tant à Thessalonique (Ph 4, 16) qu’à Corinthe (2 Co 11, 9). Alors que l'un des dons pouvait être considéré comme communautaire, l'autre était nécessairement individuel. La distance changeait radicalement la donne. Le don provenant des Philippiens représentait un effort collectif. L'église avait créé un fonds commun auquel tous pouvaient contribuer. La somme d'argent fut apportée par une délégation officielle et présentée au nom de l'église. Pour Paul, cela impliquait que tous les membres de l'Église avaient participé, même si certains avaient donné davantage que d'autres. Ainsi, Paul put accepter cette subvention comme une marque d'amitié indéfectible. Sa réponse s'adressait à toute l'église (Ph 4, 10-20). À Corinthe, en revanche, puisque Paul y résidait, tous les dons étaient très personnels. Le logement signifiait la maison de quelqu'un, le repas la cuisine de quelqu'un. Comment Paul devait-il réagir face à une telle multitude de dons individuels ? Conformément aux normes sociales, il aurait dû répartir son temps et son énergie de telle sorte que ceux qui avaient le plus contribué reçoivent le plus. Les pauvres et les nécessiteux n'auraient eu aucune chance face aux ressources de l'élite. Même avec les meilleures intentions du monde, les riches auraient monopolisé l'attention de Paul, au détriment des besoins réels de la communauté. Il n'est donc guère surprenant qu'il les ait tous refusés.

      Les Corinthiens furent certainement au courant de l’arrivée de la délégation de Philippes avec des dons pour Paul. Paul fut contraint d'expliquer aux Corinthiens les raisons de son refus de leurs dons, tout en acceptant ceux des Philippiens. À la lumière de 1 Co 9, 1-12a, il semblerait qu'il ait introduit son explication par une affirmation de son autorité, en soulignant son droit à être subventionné. Une telle approche paradoxale n'a sans doute pas contribué à la clarté de son exposé. Pour les personnes de bonne volonté, la distinction entre eux et les Philippiens paraissait parfaitement logique. D'autres, parmi l'élite, se sont toutefois sentis lésés. Leur quête de prestige au sein de la communauté avait été contrariée. Il leur était facile d'ignorer l'explication et de s'en prendre aux faits : Paul leur refusait des dons tout en acceptant ceux des autres.

      Tite devait être informé que les critiques à l'égard de Paul étaient devenues monnaie courante. Son rapport à Paul devait donc mentionner la façon dont l'attitude de ce dernier vis-à-vis du soutien était de plus en plus gravement déformée.

    4. La collecte pour Jérusalem

      La raison pour laquelle Paul n'a pas abordé la question de ses finances personnelles en 2 Co 1-9 est que la question de la collecte pour les pauvres de Jérusalem avait été soulevée lors de la visite de Tite à Corinthe. Les Corinthiens n’avaient jamais été officiellement informés de cette collecte. Ils en entendirent parler par accident, présumément par les gens de Chloé (1 Co 1, 11). C’est seulement ainsi qu’on peut comprendre a) pourquoi Paul les félicite d’avoir pris l’initiative de participer à cette collecte, et b) pourquoi ils eurent besoin de demander des instructions sur le détail de l’organisation, ce que Paul leur fournit en 1 Co 16, 1-4.

      Pour Tite, cette collecte lui offrait l’argument ad hominem parfait pour démontrer aux judaïsants l’amour et la préoccupation de Paul pour l’église-mère de Jérusalem. Ceux-ci ne pouvaient s’opposer à ce projet sans mettre en danger la survie de leurs compatriotes à Jérusalem. Une fois que Tite fut convaincu que les Corinthiens avaient accepté la réprimande de la Lettre dans les larmes, il lui aurait semblé naturel de leur rappeler avec tact leur engagement envers la collecte, un geste que les judaïsants ne purent qu'approuver (2 Co 8, 6) ! À cet instant précis, Paul, les Corinthiens et les judaïsants auraient été d'accord, et l'enthousiasme du rapport de Tite devient plus compréhensible.

  5. L'hiver en Macédoine

    Comme l’hiver était venu au moment où Tite revenait de Corinthe, il était devenu inutile pour Paul de réagir immédiatement à la situation de Corinthe. Les conditions climatiques lui donnèrent le temps de méditer sa réponse. Cette fois, il bénéficiait de l'avantage supplémentaire d'avoir à ses côtés Timothée, qui s'avéra être un bien meilleur co-auteur que Sosthène ne l'avait été pour 1 Corinthiens. C’est donc au plus tôt en mars ou avril de l’an 55 que la lettre (2 Co 1-9) fut envoyée.

    1. Co-écriture

      La contribution de Sosthène à 1 Corinthiens se limitait aux chapitres 1, 18-31 et 2, 6-16. Il semble avoir été de ces personnes à l'esprit vif et perspicace en conversation orale, mais dont la formulation par écrit se révélait complexe et excessivement subtile. Paul lui accorda deux chances, puis, irrité, se sépara de lui ; ajoutée à ces passages en collaboration, on trouve la formulation franche de Paul lui-même, expliquant ce qu'il cherchait à exprimer (2, 1-5 ; 3, 1-4). Timothée, beaucoup plus proche de Paul, exerça donc une plus grande influence sur lui. De toute évidence, son rôle dans la composition des chapitres 1 à 9 de 2 Corinthiens fut bien plus important.

      Alors que 1 Corinthiens est une lettre à la première personne du singulier, où il faut expliquer l’irruption de la première personne du pluriel, 2 Corinthiens (1 à 9) présente exactement le cas inverse. 74 % de la lettre est rédigée à la première personne du pluriel, et seulement 26 % à la première personne du singulier. Ces derniers passages traitent de situations où Timothée n'était pas impliqué, à savoir les conséquences de la visite éclair (2 Co 1, 15-17 ; 1, 23 à 2, 13 ; 7, 3-12) et la question de la collecte à Corinthe (2 Co 8, 8-15 ; 9, 1-15). La référence précise à la première personne du pluriel peut varier, mais il n'est en aucun cas nécessaire d'exclure Timothée. Lui et Paul ont collaboré efficacement et régulièrement, notamment dans la partie importante consacrée à l'apostolat (2 Co 2, 14 à 7, 2), mais la nature de certains passages a contraint Paul à adopter un ton très personnel. Ces interventions avaient parfois tendance à s'éterniser. À chaque fois, cependant, Timothée parvenait à ramener Paul à la tâche de collaboration, ce qui aboutit finalement à la lettre la plus extraordinaire du Nouveau Testament.

    2. Séparer les « gens spirituels » des judaïsants

      Contrairement à 1 Corinthiens, où Paul aborde d'emblée le problème le plus difficile après des remerciements plutôt superficiels (1, 4-9), 2 Corinthiens (1-9) débute avec une grande prudence et une subtilité qui donnent le ton à la lettre. L'extrême soin apporté à la rédaction trahit le raffinement fruit d'une longue réflexion et de nombreuses versions.

      Quand on fait l’analyse stylistique de 2 Corinthiens, on note que Paul s’écarte de son approche habituelle, par exemple en plaçant l’action de grâce en conclusion, non au début. Il est peu probable que les Corinthiens aient ignoré la manière systématique dont Paul avait inversé son schéma habituel. Nombre d'entre eux, se croyant intelligents, possédaient une ou deux lettres d'action de grâces pour comparaison : la Lettre précédente (voir 1 Co 5, 9) et 1 Corinthiens. Il leur aurait été difficile d'échapper à la conclusion (justifiée) que Paul leur adressait un message subtil. Premièrement, cela laisse entendre qu'il ne pouvait exprimer une gratitude sans équivoque pour l'état de l'église de Corinthe. Une brèche a été réparée (2 Co 7, 5-16), mais des difficultés persistent, et la subversion par Paul de la traditionnelle action de grâces annonce une manipulation similaire du vocabulaire philonien dans le corps de la lettre. De plus, l'attention inhabituelle que Paul porte à sa propre expérience préfigure le thème théologique majeur de la lettre : la souffrance et la faiblesse, et non la puissance et l'éloquence, sont les signes distinctifs du véritable apôtre.

      La double stratégie de Paul visait non seulement à rétablir son autorité, mais aussi à semer la discorde entre les croyants, en particulier les « gens spirituels » et les judaïsants. À cette fin, il propose une critique de l'alliance mosaïque en des termes auxquels les croyants seraient particulièrement sensibles, tout en présentant l'alliance chrétienne sous un jour qui leur serait favorable.

      En 2 Co 3, 7-18, Paul s'attarde sur la figure de Moïse, instrument utilisé par les judaïsants pour s'attirer les faveurs des « gens spirituels ». La dimension polémique de son commentaire sur le passage « Quand Moïse eut fini de leur parler, il mit un voile sur son visage » (Ex 34, 34-35) apparaît clairement dans le contraste qu'il établit entre son propre comportement et celui de Moïse : « nous agissons avec assurance et hardiesse, non comme Moïse qui mit un voile sur son visage » (3, 12-13). Ces implications sont bien mises en lumière par Philon, pour qui seulement ceux qui commettent le mal se cachent. Aussi, en se présentant simplement tel qu'il était, sans aucune prétention, Paul revendiquait implicitement toute une série de qualités dont Moïse devait être dépourvu, puisqu'il dissimulait sa véritable nature en se voilant.

      Ayant ainsi semé le doute dans l'esprit des croyants quant à la stature de Moïse, associé à l’ancienne alliance, Paul lie ensuite l'accomplissement de ce dernier à un aveuglement intellectuel (3, 14-15). La présence de Juifs dans la communauté de Corinthe montre qu'ils avaient constaté une lacune dans leur mode de vie antérieur fondé sur la Loi. Aveugles auparavant, ils voient désormais. Dès lors, pourquoi, suggère Paul, ces êtres spirituels se condamneraient-ils aux ténèbres de la sclérose intellectuelle, alors qu'ils pourraient recevoir la lumière de la gloire authentique de l'Évangile ?

      En 3, 17, Paul passe de la critique indirecte à la séduction en s'appropriant deux termes clés du lexique des « gens spirituels », à savoir « esprit » et « liberté ». Si, en 3, 14-15, il associait la Loi à l'aveuglement intellectuel, vice qu’ils abhorraient le plus, il identifie ici l'Évangile aux valeurs qu'ils estimaient le plus. « Esprit » évoque l'homme céleste de Philon, et pour Philon, « liberté » porte les connotations de vertu, de perfection et de sagesse.

      Bref, avec l'aide de Timothée, et peut-être aussi d'Apollos, Paul a su pénétrer le monde religieux des « gens spirituels » et ébranler subtilement leurs convictions. Son subtil dénigrement de Moïse a réduit le terrain d'entente sur lequel s'appuyaient les judaïsants. Sa reformulation de l'Évangile est soigneusement calculée pour s'harmoniser avec la perspective philonienne que les croyants avaient reçue d'Apollos, tout en la remodelant avec douceur mais fermeté. L'approche discrète et indirecte de Paul a permis d'éviter le risque d'une réaction perverse, telle que celle qui avait suivi 1 Corinthiens.

    3. Manifester la vie de Jésus

      L’attitude des « gens spirituels » est résumée par l’expression choc : « Anathème soit Jésus » (1 Co 12, 3). Car ils trouvaient répugnant l’idée de sauveur crucifié à laquelle était associée le nom Jésus, et ils préféraient parler du « Seigneur de gloire », un être surhumain venu d’en haut (1 Co 2, 8). Pour Paul, on ne pouvait séparer le Jésus historique du Christ de gloire. Car seulement un être en chair et en os, ancré dans l’espace et le temps, pouvait démontrer la possibilité réelle d’une humanité restaurée telle que proclamée par l’Évangile. Jésus n’a pas seulement prêché l’amour, il l’a vécu.

      Même si les évangiles racontent la passion du Christ et sa mort sur une croix, l’église primitive se contentait de mentionner seulement le fait que Jésus était mort. Au contraire pour Paul, il était important de reconnaître comment Jésus était mort, crucifié comme les esclaves, ce qui, bien sûr, était scandaleux pour les Juifs, folie pour les païens (1 Co 1, 23). Les « gens spirituels » préféraient écarter cet aspect, car elle ne cadrait pas avec une philosophie de la religion. Quant aux judaïsants, ils pouvaient rejoindre les « gens spirituels » en mettant l’attention sur une vie compatible avec le Seigneur de gloire.

      C’est probablement réfléchissant sur le ministère de Jésus que Paul a fait le lien avec sa propre situation, ce qui l’a introduit à une nouvelle compréhension beaucoup plus profonde du ministère du Christ. Ainsi a-t-il pu comprendre que Dieu a voulu l’immerger dans un monde marqué par le péché (2 Co 5, 21), lui faire subir les conséquences du péché, même s’il n’avait pas péché. Il fut sauveur de l’humanité de l’intérieur en acceptant sa condition et en la transformant. Il est devenu un être humain comme les autres pour leur révéler tout ce qu’elle pourrait devenir.

      D’autres passages de 2 Corinthiens insistent sur la libre coopération du Christ au plan de Dieu (2 Co 5, 14; 8, 9). Sa vie et sa mort constituaient un sacrifice de soi délibéré au bénéfice des autres. Avant le Christ, il allait de soi que les buts premiers de l'existence humaine devaient être la survie, le confort et la réussite. L'altruisme radical du Christ introduit un nouveau mode de vie qui peut être perçu comme la « mort » de l'égoïsme. Lié à cela, il y a aussi chez Paul la présentation du Christ comme « l’image de Dieu », une formule reprise de Gn 1, 26-27 (2 Co 4, 4). Ainsi, l’homme authentique est créateur comme Celui à qui il ressemble, et cela dans la mesure où il rend les autres capables d’agir et de se développer.

      Dès lors le Christ est le Nouvel Adam, mais il l’est à travers la pauvreté et sa situation ignominieuse. L’ensemble de sa vie se résume à mourir à différents plans (2 Co 4, 10), mais en faisant cela, il amène à l’existence « une nouvelle création » (2 Co 5, 17). En réfléchissant sur ce point, Paul ne pouvait s’empêcher d’y voir l’archétype de sa propre situation. En s’identifiant au Jésus historique, il constatait qu’ils avaient une expérience commune de la souffrance. Alors il pouvait accepter que la souffrance fasse partie intégrale de la condition humaine. De plus, cette souffrance pouvait maintenant avoir un sens : elle était le prolongement du sacrifice du Christ (2 Co 2, 15). Et par là, Paul se trouvait à proclamer Jésus au monde entier, non seulement par des paroles, mais plus fondamentalement par son comportement. C’est ainsi que la vie de Jésus se manifeste à travers le corps des croyants.

      Cette déclaration extraordinaire constitue le point culminant de 2 Corinthiens et l'intuition la plus profonde jamais formulée quant au sens de la souffrance et à la nature du ministère authentique. La mort planait sur chacun des pas de Paul ; il pouvait mourir à tout instant. Se dirigeant vers un destin qui semblait inéluctable, il percevait sa vie comme une « agonie », qu'il identifiait à celle de Jésus, qui avait lui aussi pressenti sa mort. L’humanité authentique de Jésus devenait visible à travers lui et à travers les croyants. Cette présentation explicite du ministre comme alter Christus est unique dans le Nouveau Testament. Elle fut imposée à Paul par le déni de la réalité de l’existence terrestre de Jésus par les « gens spirituels » / judaïsants, et par leur mépris du ministère de Paul.

  6. Les plans pour la collecte

    L’enthousiasme initial des Corinthiens pour la collecte pour les pauvres de Jérusalem s’est évaporé dans l’atmosphère surchauffée de la dispute entre les diverses factions dans la communauté. De plus, offensés par la façon dont ils ont été ciblés par 1 Corinthiens, les « gens spirituels », potentiellement les principaux donateurs, ont probablement répliqué en refusant de prendre part à un projet qui était cher au cœur de Paul.

    2 Corinthiens 8-9 révèle le meilleur du leadership religieux de Paul. Même s’il doit parfois étirer la vérité, il loue tout ce qu’il peut louer tout en évitant toute critique. Il déclare explicitement qu’il ne force personne à contribuer (8, 8a), mais exprime seulement une opinion (8, 10). S’il fait référence à la générosité des Macédoniens, c’est simplement un incitatif. Il met l’accent sur leur attitude qui est plus importante que le montant du don (8, 12). Même s’il évoque la possibilité qu’ils soient humiliés devant la générosité des gens plus pauvres de Macédoine (9, 4), il s’empresse d’ajouter qu’il ne veut absolument pas leur extorquer quoi que ce soit (9, 5).

    Auparavant, les Corinthiens avaient donné leur accord sans rien faire de plus. Cette fois, Paul ne voulait pas se contenter de paroles et décida d'envoyer des émissaires à Corinthe, dont la présence rappellerait constamment son invitation. Il y a Tite, responsable d’apporter la lettre aux Corinthiens, qui s’est lui-même porté volontaire pour voir à la collecte (8, 17). Se joint comme compagnon de Tite un délégué choisi par les églises de Macédoine et qui est présenté comme un prédicateur exceptionnel de l’Évangile. Le troisième membre du groupe (8, 22) n'est pas nommé non plus. Sa description laisse supposer qu'il était un proche collaborateur de longue date de Paul, ayant des liens avec les Corinthiens. Il se peut qu'il ait accompagné Paul lors de la visite éclair, ou bien qu'il ait accompagné Tite lorsque ce dernier apportait la Lettre dans les larmes.

  7. De nouveau missionnaire

    Selon 2 Co 9, 4, Paul prévoyait de se rendre prochainement à Corinthe, c'est-à-dire durant l'été 55, afin de finaliser la collecte à laquelle il travaillait depuis quatre ans. Il était cependant évident pour lui qu'il ne pouvait se contenter d’une brève visite, puis repartir vers Jérusalem avec la collecte : certains problèmes demeuraient en suspens et il lui faudrait demeurer à Corinthe un certain temps. Mais entretemps, il lui fallait donner du temps aux Corinthiens afin d’assimiler la lettre qu’il leur envoyait avant de se présenter devant eux. Il était confiant que Tite saurait orienter les discussions dans la bonne direction. Aussi le meilleur plan lui semblait de laisser partir vers Corinthe les délégués de la collecte avec sa lettre, tandis que lui pourrait pendant un certain temps retourner à sa vocation première, fonder des églises et prêcher le Christ là où il était inconnu (Rm 15, 20). C’est ainsi qu’il se dirigea vers l’Illyrie (Rm 15, 19).

    Pour aller en Illyrie, Paul n’avait qu’à suivre la Via Egnatia vers l’ouest. La distance entre Thessalonique et le début du territoire d’Illyrie est de 320 km. Si Paul était parti à la mi-avril, il aurait été parmi les Illyriens à la fin du mois et aurait pu espérer au moins trois mois de travail missionnaire intense avant de devoir se diriger vers le sud en août afin d'atteindre Corinthe avant l'arrivée de l'hiver.

  8. Mauvaises nouvelles de Corinthe

    La Macédoine au temps de saint Paul

    Fig.: Carte provenant de Jerome Murphy-Oconnor, Paul: A Critical Life, reproduisant F. Papazolou, Aufstieg und Niedergang der romischen Welt, II, 7/1 (1980).

    Pendant que Paul mène son ministère en Illyrie, il reçoit la visite de Tite, ou peut-être de quelqu’un envoyé par ce dernier, pour l’informer que circule à Corinthe la critique ancienne de sa présence peu impressionnante et de sa prédication peu inspirante (2 Co 10, 10). Rappelons que 2 Co 1-9 avait deux objectifs : créer une séparation entre les judaïsants et les « gens spirituels », et gagner à sa cause ces derniers. Il semble que le premier objectif du moins, isoler les judaïsants, ait été atteint. C’est ce qui expliquerait que ces derniers aient redoublé leur critique de Paul, laissant entendre que leurs dons spirituels les rendaient supérieurs à Paul (2 Co 11, 5). De plus, le fait qu’il ne soit pas revenu à Corinthe depuis sa brève visite n’était-il une expression de lâcheté? Enfin, les judaïsants semblent avoir souligné l’attitude ambiguë de Paul face à l’argent : d’une part, il refuse les dons provenant des Corinthiens, mais d’autre part, il en sollicite pour les pauvres de Jérusalem. Cet argent ira-t-il vraiment à Jérusalem? En refusant d’être aidé par le Corinthiens, n’est-ce pas le signe qu’il ne les aime pas vraiment? (2 Co 11, 9)

    1. Parler comme un insensé

      Paul ne pouvait considérer ces critiques que comme une déformation malveillante de ses motivations et de ses actions. Sa colère amère était exacerbée par la conscience que, s'il était discrédité, sa version de l'Évangile était menacée. Un autre Évangile risquait de la remplacer. Dans un état d'angoisse profonde pour l'avenir de la communauté corinthienne, il rédigea à la hâte les chapitres 10 à 13 de la deuxième épître aux Corinthiens. Le ton raisonnable et les arguments subtils des chapitres 1 à 9 cèdent la place à une explosion de colère, où Paul laisse libre cours à son sarcasme et à son ironie. Ainsi écrit-il :

      19 Volontiers, vous supportez les gens qui perdent la raison, vous si raisonnables. 20 Vous supportez qu'on vous asservisse, qu'on vous dévore, qu'on vous dépouille, qu'on le prenne de haut, qu'on vous frappe au visage ; 21 je le dis à notre honte, comme si nous avions été faibles. Ce qu'on ose dire – je parle comme un fou – je l'ose moi aussi. (2 Co 11, 19-21)

      L’écriture de cette lettre est remarquable et n’est égalée que par la force de sa stratégie. Ses adversaires l’ont forcé à se comparer à eux, ce qui l’amène à afficher son mépris pour leurs prétentions en bouleversant les conventions rhétoriques. Après avoir évoqué son éducation (2 Co 11, 22-23), il parodie l'ostentation des judaïsants en soulignant les situations où il a été humilié. Avec un sens dramatique remarquable, il conclut sa liste de « hauts faits » par le récit saisissant de sa fuite humiliante de Damas, descendu du mur comme un enfant sans défense dans un panier (2 Co 11, 32-33).

      La parodie n'est pas la seule arme de l'arsenal rhétorique de Paul. Il discrédite les prétentions de ses adversaires à avoir des visions et des révélations en relatant sa propre expérience à la troisième personne (2 Co 12, 2-4). Cette technique le distancie de l'épisode et souligne ainsi son inutilité pour son ministère. Cet épisode ne l'a en rien transformé et ne lui a apporté aucune information exploitable. La critique de ses adversaires est d'autant plus efficace qu'elle est implicite. Si leur expérience était identique à celle de Paul, elle n'a rien apporté à leur ministère.

      Les chapitres 10 à 13 de la deuxième épître aux Corinthiens révèlent de façon extraordinaire un Paul rarement perceptible ailleurs. Ici, la maîtrise rigide qu'il imposait habituellement à sa nature passionnée se dissout sous l'ardeur de sa colère. Il laisse libre cours à ses émotions et, ce faisant, trahit la qualité de son éducation, qu'il niait d'ordinaire. La fluidité et la créativité de sa pensée n'ont d'égal que la maîtrise et la liberté avec lesquelles il emploie nombre de figures de rhétorique. Son aisance dans l'utilisation des procédés rhétoriques ne peut être que le fruit d'une longue étude et d'une pratique assidue. Il ne fait guère de doute que Paul a été élevé dans un milieu socialement privilégié, qu'il était destiné à honorer.

    2. L'écharde dans la chair

      En 2 Co 12, 7-10 Paul conclut ainsi sa défense :

      7 Et parce que ces révélations étaient extraordinaires, pour m'éviter tout orgueil, il a été mis une écharde dans ma chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m'éviter tout orgueil. 8 A ce sujet, par trois fois, j'ai prié le Seigneur de l'écarter de moi. 9 Mais il m'a déclaré : « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Aussi mettrai-je ma fierté bien plutôt dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ. 10 Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ ! Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort.

      La vaste majorité des biblistes considèrent cette « écharde dans la chair » comme une maladie physique, somatique ou psychique. La seule hypothèse plausible est que, par l'écharde dans sa chair, Paul désignait l'opposition à son ministère. Sa mention d'un « messager de Satan » suggère une source de souffrance extérieure et personnelle, et il avait auparavant qualifié de « serviteurs de Satan » (2 Co 11, 14-15) ses adversaires de Corinthe. Dans l'Ancien Testament, les « épines » sont une métaphore des ennemis d'Israël, tant intérieurs (Nb 33, 35) qu'extérieurs (Ez 28, 24).

      Ce qui peinait constamment sur Paul, c'était de constater qu'aucune de ses églises ne répondait à ses attentes. Dans chaque communauté qu'il fondait, il y avait toujours quelqu'un qui le contrariait : les oisifs de Thessalonique, Évodie et Syntychè à Philippes, ceux paralysés par la prudence en Galatie, les rancuniers d'Éphèse, les mystiques de Colosses, ceux qui semaient la dissension à Corinthe. Or, de telles divisions étaient contraires au plan de Dieu, pour qui l'Église devait manifester l'unité organique d'un corps vivant.

      L'humour grinçant de son auto-évaluation se poursuit dans la présentation de la réponse à sa prière sous la forme d'un oracle divin : « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co 12, 9a). Le paradoxe est aussi frappant que le sens est profond. L'épine lui rappelle qu'il ne possède aucune des qualités que le monde considérait comme des prérequis essentiels à la réussite de sa mission. Pourtant, il est un canal de la grâce divine exprimée dans la puissance du Christ (2 Co 12, 9b), dont il manifeste la « vie » (2 Co 4, 10-11), et le monde est transformé.

 

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