|
Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 13 : Le regard tourné vers l'ouest, p. 323-340 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Les messagers qui avaient apporté la mauvaise nouvelle de Corinthe y retournèrent avec 2 Corinthiens 10-13. Dans ce texte, Paul promettait une visite prochaine (2 Co 12, 14 ; 13, 1-2). Même si l'inquiétude pour les Corinthiens le consumait, il ne pouvait pas néanmoins quitter l'Illyrie immédiatement et abandonner les nouveaux convertis à la seule protection du Saint-Esprit. Il lui incombait d'établir la jeune communauté sur des fondements solides. On imagine aisément la ferveur redoublée avec laquelle il travaillait, s'efforçant d'accomplir le maximum de choses avant que l'arrivée de l'hiver ne l'oblige à entreprendre le long voyage vers le sud.
Nous ignorons tout de l'accueil réservé à Paul à Corinthe, mais il semble que les chapitres 10 à 13 de la deuxième épître aux Corinthiens aient eu un effet bénéfique. Si les Corinthiens ont effectivement contribué à la collecte pour les pauvres de Jérusalem (Rm 15, 26), il est peu probable que la communauté dans son ensemble, ou même une majorité, se soit éloignée de Paul. De plus, durant l'hiver 55-56, il eut le loisir de composer sa lettre aux Romains, son argumentation théologique la plus aboutie, qui s'inscrivait dans ses préparatifs pour l'avenir. Après avoir accompagné la collecte à Jérusalem, il prévoyait de se rendre d'abord à Rome, puis en Espagne (Rm 15, 24.28). On a l'impression qu'il n'avait aucune intention de revenir à Corinthe.
- Les problèmes textuels de l'épître aux Romains
La tradition manuscrite témoigne de huit différentes versions de l’épître aux Romains. L’essentiel des problèmes concerne la présence ou l’absence des chapitres 15 et 16, et la place de la doxologie (Rm 16, 25-27). De plus, dans certains manuscrits manquent les mots que nous avons mis en italique dans les versets suivants :
- 1, 7 : « A tous les bien-aimés de Dieu qui sont à Rome, aux saints »
- 1, 15 : « de là, mon désir de vous annoncer l'Évangile, à vous aussi qui êtes à Rome »
L’absence de la mention de Rome rendrait cette lettre si générique qu’elle pourrait s’adresser à n’importe quelle église. De fait, il est probable que des scribes auraient enlevé tout référence à la ville de Rome afin de lui donner un caractère plus universel. De même, comme le chapitre 15 contient des éléments personnels, des scribes auraient considéré que cela menaçait l’universalité de la lettre et l’auraient éliminé.
Aujourd’hui, il y a quasi-unanimité chez les biblistes pour considérer que la lettre écrite par Paul contenait l’ensemble Rm 1, 1 – 16, 23. Il y a des doutes sur Rm 16, 24, mais aucun sur la doxologie (Rm 16, 25-27). En considérant le contenu, le style et la pratique épistolaire, des biblistes affirment qu’il est peu probable que Paul en soit l’auteur : ce n’est pas sa façon de terminer ses lettres, le mot « Christ » n’est pas mentionné quand il écrit : « selon la révélation d'un mystère gardé dans le silence durant des temps éternels, mais maintenant manifesté » (Rm 16, 25b-26a).
Les débats les plus vifs chez les biblistes concernent l’appartenance de Rm 16, 1-23 à la lettre originelle. Dès le 18e siècle, certains ont émis l’hypothèse que Rm 16, 1-23 constituait une lettre distingue destinée aux Éphésiens. Après la publication en 1937 de P46 qui ne contenait que 15 chapitres, certains pensaient confirmer ainsi leur hypothèse, avant qu’on se rende compte que ce manuscrit ne contenait pas la version originelle du texte de l’épitre.
À notre avis, Rm 16, 1-23 ne peut être une lettre indépendante et se rattache à l’ensemble de la lettre aux Romains. Analysons Rm 16, 1-17 :
1 Puis, je vous recommande Phœbé, notre sœur, ministre de l'église de Cenchrées. 2 Accueillez-la dans le Seigneur d'une manière digne des saints, aidez-la en toute affaire où elle aurait besoin de vous. Car elle a été une protectrice pour bien des gens et pour moi-même. 3 Saluez Priscille et Aquilas, mes collaborateurs en Jésus Christ : 4 pour me sauver la vie ils ont risqué leur tête ; je ne suis pas seul à leur être reconnaissant, toutes les églises du monde païen le sont aussi. 5 Saluez également l'église qui se réunit chez eux. Saluez mon cher Epénète, premier converti au Christ en Asie pour le Christ. 6 Saluez Marie qui s'est donné beaucoup de peine pour vous. 7 Saluez Andronicus et Junias, mes parents et mes compagnons de captivité. Ce sont des apôtres éminents et ils ont même appartenu au Christ avant moi. 8 Saluez Ampliatus, qui m'est cher dans le Seigneur. 9 Saluez Urbain, notre collaborateur en Christ, et mon cher Stachys. 10 Saluez Apelles, qui a fait ses preuves en Christ. Saluez ceux parmi les [esclaves] d'Aristobule. 11 Saluez Hérodion, mon parent. Saluez ceux parmi les [esclaves] de Narcisse qui sont dans le Seigneur. 12 Saluez Tryphène et Tryphose, qui se sont donné de la peine dans le Seigneur. Saluez ma chère Persis, qui s'est donné beaucoup de peine dans le Seigneur. 13 Saluez Rufus, l'élu dans le Seigneur et sa mère, qui est aussi la mienne. 14 Saluez Asyncrite, Phlégon, Hermès, Patrobas, Hermas et les frères qui sont avec eux. 15 Saluez Philologue et Julie, Nérée et sa sœur, Olympas et tous les saints qui sont avec eux. 16 Saluez-vous les uns les autres d'un saint baiser. Toutes les églises du Christ vous saluent. 17 Je vous exhorte, frères, à vous garder de ceux qui suscitent divisions et scandales en s'écartant de l'enseignement que vous avez reçu ; éloignez-vous d'eux.
- « Puis (de), je vous recommande… ». La particule grecque de exprime la continuité par rapport à ce qui précède.
- Sans le « saint baiser », on manquerait une conclusion typique des lettres de Paul.
- « je vous recommande Phœbé » paraît inhabituel chez Paul, mais on a des exemples, comme chez Cicéron, où on pouvait insérer une recommandation dans la conclusion d’une lettre, parfois en référence au destinataire, mais pas toujours.
- Deux des groupes salués en Rm 16 étaient certainement domiciliés à Rome. « ceux parmi les [esclaves] d'Aristobule » travaillaient pour le petit-fils d'Hérode le Grand, décédé à Rome vers la fin des années 40. Selon son testament, ils auraient été intégrés à une autre grande maison tout en conservant leur nom distinctif. Dans cette perspective, la formule de Paul traduirait Aristobuliani. Cette interprétation est quasiment certaine par le nom de la personne suivante mentionnée. « Hérodion » suggère sans ambiguïté un lien avec la famille d'Hérode, puisque les esclaves affranchis prenaient le nom de leur protecteur. À la lumière de ce qui précède, il est plausible que « ceux parmi les [esclaves] de Narcisse » soient les esclaves de l'influent affranchi de Claude, assassiné peu après la mort de son protecteur en 54. Eux, ainsi que son immense fortune, entrèrent dans la maison de Néron sous le nom de Narcissiani, comme en témoignent des inscriptions. Si ces identifications sont correctes – et elles sont largement acceptées –, ces deux groupes ne peuvent être recherchés qu'à Rome. On ne peut concevoir que de tels « héritages » aient été déplacés en bloc hors de la Ville éternelle, et encore moins à Éphèse.
- Paradoxalement, la longue liste de personnes saluées en Rm 16, 1-23 prouve que Paul écrivait à une communauté au sein de laquelle il n'avait ni vécu ni œuvré, et dont il n’était pas membre. Paul avait pour habitude de ne pas nommer les destinataires de ses salutations, sans doute parce qu'il aurait été déplacé de désigner des individus parmi un groupe dont il connaissait tous les membres. Cette conclusion est confirmée par l'épître aux Colossiens qui s’adresse à une église que Paul n’a pas fondée ni visité, où il mentionne « Nympha et l'église qui se réunit dans sa maison » (Col 4, 15).
- « Saluez mon cher Epénète, premier converti au Christ en Asie ». Cette note contredit l’hypothèse d’un envoi à Éphèse. La description d'Epénète comme « le premier converti au Christ en Asie » est plus plausible s'il se trouvait alors hors de sa province. À Éphèse ce fait aurait été connu tout comme le statut de Timothée en tant que « collaborateur » de Paul (Rm 16, 21), et donc Paul n’aurait pas eu besoin de le préciser.
- « l'enseignement (didache) que vous avez reçu » (Rm 16, 17). Le terme grec didache, également utilisé en Rm 6, 17, désigne l'ensemble des enseignements chrétiens. La forme verbale inhabituelle suggère que Paul ignorait qui avait instruit les Romains. Si Paul avait instruit les destinataires, comme ce serait le cas à Éphèse, il aurait utilisé la première personne du singulier (voir 1 Co 15, 1 ; Ga 1, 8).
- Planifier l'avenir
Au chapitre 16, Paul salue 26 personnes, dont 24 sont nommées. Il fait également mention de trois églises de maison (les versets 5, 14, 15) et de deux groupes d'anciens esclaves (les versets 10, 11), qui pourraient aussi avoir été des églises de maison. Il en connaissait certainement certains personnellement. Priscille et Aquilas étaient avec lui à Corinthe, puis à Éphèse (1 Co 16, 19). L'adjectif « cher » employée pour Epénète, Ampliatus et Stachys ne saurait être une simple formule. Si la mère de Rufus avait également été une figure maternelle pour Paul, il devait la connaître, elle et son fils. Il n'y a rien de surprenant à ce que Paul, durant son ministère en Grèce et en Asie Mineure, ait connu au moins sept et au plus neuf chrétiens qui s'étaient installés à Rome.
Ce qui est significatif, c'est que Paul savait où se trouvaient ces personnes et connaissait les noms et les mérites de plusieurs autres membres de l'église romaine. La conclusion qu'il avait des contacts avec Rome avant d'écrire cette lettre est inévitable. Étaient-ce fortuits ou intentionnels ? La présence de Priscille et Aquilas à Rome plaide en faveur d'une planification minutieuse. Ce couple, comme nous l'avons vu, avait fourni à Paul un point d'ancrage à Corinthe et avait préparé le terrain pour son ministère à Éphèse. S'ils apparaissent maintenant à Rome, il est évident qu'ils avaient été envoyés par Paul en prévision de son arrivée.
- Une mission en Espagne
Rome est une église bien établie, dont de nombreux membres avaient été formés dans l'éthos culturel de la Méditerranée orientale. Pour ces personnes, l'hospitalité envers les voyageurs était une seconde nature, et Paul pouvait compter sur leur générosité. Mais alors pourquoi prépare-t-il si minutieusement le terrain en envoyant ses proches collaborateurs et en recueillant de l’information sur les membres de l’église? Il devait avoir en tête quelque chose de précis que révèle Rm 15, 24 : « quand j'irai en Espagne… J'espère en effet vous voir lors de mon passage et recevoir votre aide (propempo) pour m'y rendre après avoir été d'abord comblé, ne fût-ce qu'un peu, par votre présence ». Le terme grec propempo est un terme technique du NT pour désigner le soutien missionnaire apporté par une église. Ce terme ne renvoie pas seulement au soutien financier, mais au fait qu’une communauté prend la responsabilité d’une mission. Rappelons que lors de sa première mission, Paul avait été délégué par l’église d’Antioche qui en avait pris la responsabilité. Maintenant, Paul demanderait la même chose de l’église de Rome.
Pourquoi Paul a-t-il choisi l’Espagne comme lieu de mission? Il est possible qu’il ait été inspiré par la vision eschatologique d’Isaïe : « C'est moi qui motiverai leurs actes et leurs pensées ; je viens pour rassembler toutes les nations de toutes les langues ; elles viendront et verront ma gloire : oui, je mettrai au milieu d'elles un signe. En outre j'enverrai de chez eux des rescapés vers les nations : Tarsis, Pouth et Loud qui bandent l'arc, Toubal, Yavân et les îles lointaines, qui n'ont jamais entendu parler de moi, qui n'ont jamais vu ma gloire ; ils annonceront ma gloire parmi les nations » (Is 66, 18-19). Tarsis désignerait la pointe occidentale de la Méditerranée (voir Jon 1, 3; 4, 2). Cela correspondrait à la compréhension messianique de Paul de sa vocation, celle d’étendre le règne de Dieu jusqu’aux limites du monde connu. En Ga 1, 15, Paul affirme clairement qu’il voit sa vie comme préfigurée dans le chant du serviteur : « je t'ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu'à l'extrémité de la terre » (Is 49, 6). Pour les contemporains de Paul, le « Cap sacré », aujourd’hui « Cap St-Vincent » au Portugal, était l’extrémité du monde.
Toutefois, ce choix est surprenant. Jusqu’ici, Paul a fréquenté un monde qui parlait sa langue et où existait un réseau d’institutions juives dont il pouvait profiter. Rien de tout cela n’existait en Espagne. La diaspora juive ne s’étendait pas plus loin à l’ouest que l’Italie. On ne trouvait pas en Espagne des craignant-Dieu qui avaient une certaine connaissance de l’Écriture. De même, peu de gens parlaient grec. L'arrière-pays était dominé par un nombre impressionnant de dialectes ibériques. Le latin était la langue de l’administration, mais peu de gens le parlaient. Il est difficile de savoir à quel point Paul était conscient de ces obstacles. Pour le moins, il devait savoir qu’il s’aventurait dans un monde différent de celui qu’il connaissait, et avait besoin de l’expertise de ceux qui étaient plus près de ce monde.
- Un hiver en Grèce
Quand Paul s’est-il décidé à aller en Espagne? C’est probablement au cours de l’été 55 alors qu’il est en Illyrie. Sa lettre (2 Corinthiens 1-9) a été envoyée aux Corinthiens et il est libre d’entreprendre une nouvelle mission. Et en Illyrie, Rome n’est pas très loin. Donc, après avoir apporté la collecte à Jérusalem, il pourrait envisager un voyage à l’autre bout de la Méditerranée. C’est probablement à ce moment quelque peu euphorique qu’il a pu également formuler son plan d’envoyer Priscille et Aquilas à Rome.
Puis, vinrent les mauvaises nouvelles de Corinthe. Il dut se résoudre à passer l’hiver à Corinthe comme prévu, mais par la suite il n’aurait plus de temps pour les enfantillages (1 Co 3, 1; 14, 20) de cette église. Il était temps qu’il consacre ses énergies à quelque chose de plus fécond, et Rome pourrait lui servir de tremplin pour l’Espagne. Rome serait donc au programme pour l’été 56. Donc, aussitôt la collecte livrée à Jérusalem il se dirigerait vers l’ouest, ce qui impliquait le départ immédiat pour Rome de Priscille et Aquilas afin de préparer le terrain. Peut-être est-ce à ce moment que Paul, ou quelqu’un de son entourage, a conçu l’idée d’écrire la lettre aux Romains. Même si Priscille et Aquilas pouvaient parler en bien de lui aux Romains, une lettre personnelle serait sans doute plus effective pour l’introduire. Mais, c’était pour lui quelque chose de nouveau, car jusqu’ici toutes ses lettres étaient des réponses à des problèmes communautaires. Malheureusement, occupé par sa mission en Illyrie et les problèmes à Corinthe qui demandaient toute son attention, il lui fallait remettre la rédaction d’une telle lettre à l’hiver. Tout cela lui donnerait plus de temps pour obtenir plus d’information sur l’église romaine, après y avoir envoyé auparavant Priscille et Aquilas.
La lettre aux Romains a certainement été envoyée au printemps 56 au plus tard.
- La rédaction de l'épître aux Romains
Cette lettre visait plusieurs objectifs. Tout d’abord, Paul devait aborder un sujet qui intéresse la communauté en plus d’introduire sa personne et son évangile. La première chose qu’il devait savoir pour écrire Romains 1 – 12 est que la communauté était avant tout composée de craignant-Dieu, une information qu’ont pu lui partager Priscille et Aquilas dès leur rencontre initiale à Corinthe. En revanche, la rédaction de Romains 13-16 exigeait une connaissance détaillée et contemporaine de la communauté romaine. Dès lors on peut imaginer que Paul a d’abord écrit Romains 1-12 au cours de l’hiver 55-56, mais le reste de la lettre seulement au printemps 56 après avoir reçu l’information de Priscille et Aquilas.
- Juifs et païens à Rome
On ne connaît pas les origines de l’église romaine. Il semble néanmoins qu’elle soit l’oeuvre de chrétiens d’origine juive. La première mention de son existence est la remarque de Suétone sur l’empereur Claude : « Il expulsa de Rome les Juifs qui causaient constamment des troubles à l'instigation de Chrestus » (Claude 24, 4). Comme nous l’avons déjà vu, l’action de Claude n’a probablement touché qu’une seule synagogue, ce qui expliquerait que cette expulsion n’est mentionnée dans aucune source juive. Ainsi, une infime portion des 40 000 ou 50 000 juifs de Rome auraient été impliqués.
L’attention de Paul sur la relation entre le Judaïsme et le Christianisme a été vraisemblablement inspirée par les problèmes qu’il a rencontrés avec les Judaïsants à Corinthe durant l’hiver, et par sa préoccupation sur la façon dont il serait accueilli à Jérusalem avec la collecte.
Un trait marquant du style des chapitres 1 à 11 de l'épître aux Romains confirme que Paul n'avait qu'une compréhension générale de l'église de Rome. Il s'adresse à un interlocuteur imaginaire, traite les objections et les conclusions erronées, et s'exprime dans un dialogue ponctué d'exemples. Il utilise la diatribe, une technique pédagogique employée dans le cadre d'une école de philosophie. Le choix de cette technique révèle une autre facette de la qualité de l'éducation de Paul, et la sophistication avec laquelle il l'utilise trahit le jeu d'échange propre à de nombreuses discussions. On peut également en déduire que les questions et les objections n'expriment pas les problèmes spécifiques de ses destinataires, mais synthétisent les expériences de nombreux nouveaux convertis. Paul avait eu affaire à de nombreux Juifs et Gentils, qui s'efforçaient de comprendre leur passé et leur présent.
- Le péché, la Loi et la mort
L'idée fondamentale de l'épître aux Romains est que Dieu désire non seulement le salut de tous, mais a aussi mis en œuvre un plan pour que sa grâce atteigne chaque individu (Rm 3, 29). La proposition générale qui sous-tend tout le développement de la lettre est la suivante : « L'Évangile est la puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec » (Rm 1, 16). Cette conviction a guidé la vie de Paul depuis sa conversion, et en ce sens, l'épître aux Romains cristallise son message évangélique. Cependant, la manière dont la puissance de l'Évangile produit ses effets a été bien mieux présentée dans ses lettres précédentes. En revanche, celles-ci n’exprimaient adéquatement la perception qu'avait Paul du besoin de salut de l'humanité. Aussi, l'originalité de l'épître aux Romains ne réside pas dans son enseignement sur le comment du salut, mais dans son explication du pourquoi du salut.
Un trait distinctif de la lettre aux Romains est son utilisation du mot grec hamartia (péché). Il apparait d’abord en Rm 3, 9 : « tous, Juifs comme Grecs, sont sous l'empire du péché ». De manière claire, le mot « péché » ne désigne pas les péchés individuels des individus. Pour souligner cet aspect, le mot sera mis en majuscule : Péché. On peut regrouper cette utilisation du mot chez Paul sous trois titres :
- Le Péché
- « par un seul homme le Péché est entré dans le monde » (Rm 5, 12a)
- « et qu'ainsi nous ne soyons plus esclaves du Péché » (Rm 6, 6)
- « Ne mettez plus vos membres au service du Péché » (Rm 6, 13)
- « vous étiez esclaves du Péché » (Rm 6, 16.17.20)
- « libérés du Péché » (Rm 6, 18)
- « vendu comme esclave au Péché » (Rm 7, 14)
- « le Péché qui habite en moi » (Rm 7, 20)
- Le Péché et la Loi
- « Car le Péché n'aura plus d'empire sur vous, puisque vous n'êtes plus sous la Loi, mais sous la grâce » (Rm 6, 14)
- « Car, sans Loi, le Péché est chose morte » (Rm 7, 8)
- « elle fait de moi le prisonnier de la Loi du Péché qui est dans mes membres » (Rm 7, 23.25)
- « Jésus Christ m'a libéré de la Loi du Péché et de la mort » (Rm 8, 2)
- Le Péché et la mort
- « le Péché est entré dans le monde et par le Péché la mort » (Rm 5, 12b)
- « comme le Péché avait régné pour la mort » (Rm 5, 21)
- « Car le salaire du Péché, c'est la mort » (Rm 6, 23)
Le terme « Péché » fonctionne à la manière d’un mythe ou d’un symbole. C’est en Ga 3, 22 (« Mais l'Écriture a tout soumis au péché dans une commune captivité ») qu’apparaît le mot pour la première fois. En Rm 3, 9-18 Paul clarifie cette affirmation énigmatique en citant différents passages de l’AT où l’humanité apparaît impie, ignorante de Dieu, faisant le mal, trompeuse, meurtrière (voir Rm 1, 29-31). Cependant, contrairement à ses ancêtres, Paul refuse de voir dans cette situation quelque chose qui implique une responsabilité humaine. C’est ici qu’intervient la pouvoir du Péché. Selon lui, l’humanité est pervertie et déformée par une force qui la dépasse. Cette intuition repose sur l’expérience personnelle de Paul. En tant que voyageur, il se trouva contraint d’être autre qu’il ne l’aurait souhaité. Son engagement était d’être un autre Christ, entièrement dévoué au service d’autrui. Mais pour survivre sur la route, il devait d’abord veiller à ses propres intérêts. Les conditions de sa vie l’obligeaient à l’égoïsme, à la méfiance envers les autres plutôt qu’à l’amour.
Cette situation remonte à Gn 3 où, dans l’histoire de l’humanité, une mauvaise décision a été prise par une personne. Dès lors, selon la Gn 4, 11, le mal se développa de façon exponentielle (Gn 6, 5). La perversité devint endémique, les pécheurs interagissant entre eux. Tous ceux qui naissent dans une société corrompue en héritent des défauts. Ils n'ont d'autre choix que d'intérioriser ses valeurs et de les transmettre, renforcées, à la génération suivante. Ils sont esclaves du péché qui les habite. Pour Paul, le péché n'était pas une force extérieure, mais une réalité inhérente à l'humanité, le pouvoir accumulé de l'adhésion vécue à un système de valeurs erroné. « Dieu a emprisonné tous les hommes dans leur propre désobéissance » (Rm 7, 10).
Pour Paul, l'une des valeurs erronées héritées par les Juifs était une attitude particulière envers la Loi, qui en dénaturait le véritable sens (Rm 7, 10). Au cœur de la foi juive il y a la conviction de leur élection par un acte gratuit de Dieu. En donnant la Loi, Dieu établissait une alliance. L’appartenance à cette alliance était nécessaire au salut, et elle impliquait l’obéissance aux préceptes de la Loi. Mais au fil du temps, il y a eu un déplacement dans la compréhension de cette alliance. Car à l’origine, l'obéissance aux commandements n'était pas conçue comme un moyen d'obtenir le salut, qui venait plutôt de la grâce de Dieu, mais était néanmoins requise comme condition pour demeurer dans l'alliance ; et la désobéissance aux commandements entraînait la damnation. Mais dans l’esprit juif, si la désobéissance aux commandements de la Loi causait la damnation, il semblait logique que l'obéissance à ces préceptes garantisse le salut. Ainsi, malgré l'adhésion de façade au concept fondamental de la grâce gratuite dans l'élection, en pratique, toute l'attention se concentrait sur l'observance des commandements. Une religion de la grâce qui s'exprime sous forme d'alliance devint rapidement une religion du mérite, du moins dans l'imaginaire collectif, sinon dans les dissertations des théologiens. Pour Paul, il y avait inversion des valeurs : on était passé de l’importance du don gratuit de l’alliance à l’importance de l’obéissance à la Loi. C’est ainsi que les Juifs se sont mis à débattre de manière interminable de points de Loi, et non du mystère de la grâce. La Loi prenait toute la place, même celle de Dieu.
Voilà pourquoi Paul, pour garantir que le don gratuit de Dieu en Jésus-Christ conserve sa primauté, il devait insister sur le fait que la Loi était totalement superflue pour tous les croyants, juifs et non-juifs. Le don gratuit de Dieu se révèle dans le sacrifice de soi du Christ, sacrifice que la Loi n'avait nullement anticipé. Bien au contraire, le Christ est la nouvelle Loi (Ga 6, 2). Dès lors, il est compréhensible que Paul insiste sur le fait que le Christ a mis un terme à la Loi en ce qui concerne l'humanité (Rm 10, 4). Une fois le but de la Loi définitivement atteint en et par le Christ, le moyen d'y parvenir (la Loi) n'avait plus aucune raison d'être.
La condition des païens, déformée par les valeurs égocentriques de la société dans laquelle ils sont nés, et celle des Juifs, rendus « captifs de la Loi du péché » (Rm 7, 23), est résumée par Paul en un seul mot : la mort. Cette vision de la condition humaine découle de la conviction de Paul – déjà esquissée dans l’épître aux Galates – que le critère de l’humanité authentique est l’amour sacrificiel révélé en Jésus qui « ne s’est pas complu en lui-même » (Rm 15, 3), mais a souffert pour tous les hommes (Rm 8, 17), jusqu’à mourir pour les impies (Rm 5, 6). Sans cet élan créatif, une vie repliée sur elle-même par la société ou la Loi ne peut être comparée qu’à l’existence d’un cadavre. Ceux qui n’aiment pas sont des morts-vivants.
Cette brève synthèse de ce que Paul entendait par Péché, Loi et mort révèle la profondeur de sa réflexion sur les circonstances de son ministère. Une analyse de la condition humaine était essentielle pour lui conférer une orientation précise à sa prédication. Sa conviction que ses auditeurs devaient être libérés du Péché avant de pouvoir accueillir l’Évangile et ainsi passer de la mort à la vie s’est traduite par un engagement à être pour les autres le Christ, puissance et sagesse de Dieu (1 Co 1, 24 ; 2 Co 4, 10-11).
- Le salut des Juifs
Bien que les tentacules du Péché s'étendaient à toutes les couches de l'humanité, Paul considérait son propre peuple comme sa plus grande victime. Lui et d'autres avaient libéré des multitudes de païens du pouvoir du Péché, mais très peu de Juifs n'avait accepté le Christ comme Messie. Pourquoi ceux qui avaient été les plus privilégiés par Dieu quant à la préparation à la venue du Messie avaient-ils été les plus catégoriques dans leur refus de Jésus ? Ce mystère a tourmenté Paul tout au long de sa vie apostolique. L'urgence de cette question était accrue par son appréhension quant à l'accueil qu'il recevrait à Jérusalem (Rm 15, 31), qui reconnaissait implicitement l'hostilité croissante des Juifs envers le mouvement de Jésus. L'hiver à Corinthe lui offrit le temps de rassembler les intuitions éparses qui lui étaient venues au fil des ans et de formuler une réponse complète.
L'argumentation complexe des chapitres 9 à 11 de l'épître aux Romains témoigne de manière impressionnante de la profondeur de la connaissance qu'avait Paul des Écritures juives. La finesse de son interprétation révèle une fois de plus la solidité de sa formation intellectuelle. La qualité de son écriture est également remarquable, et l'hymne, dans lequel il exprime son adoration avec une éloquence extraordinaire (Rm 11, 33-36), est sans doute son chef-d'œuvre littéraire.
Ce déferlement de gratitude conclut parfaitement le récapitulatif de l'argumentation présentée en Rm 11, 25-32, où Paul révèle sa solution au problème du salut d'Israël. Il n'a jamais douté que Dieu ne puisse se renier lui-même et abandonner ceux qu'il a choisis et dotés de dons (Rm 11, 1-2). C'est en lisant Isaïe qu'il a compris le moyen par lequel les Juifs seraient sauvés. En Rm 11, 26, pour étayer sa thèse selon laquelle « tout Israël sera sauvé », il cite : « De Sion viendra le Rédempteur, il éloignera de Jacob l’impiété ; et telle sera mon alliance avec eux » (Is 59, 20-21) ; « quand j’enlèverai leurs péchés » (Is 27, 9). Il s’agit d’une allusion à la Parousie du Christ. Autrement dit, les Juifs seront sauvés exactement comme Paul l’a été. Tout comme l’attitude de Paul fut transformée par une rencontre totalement inattendue sur le chemin de Damas, où le Christ prit l’initiative, ainsi il en sera pour tout Israël, lors de la Parousie, quand le Christ apparaîtra dans sa gloire. Alors, les Juifs ne seront pas plus incapables de le rejeter que Paul ne l’avait été.
|
Table des matières |