Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 14 : les dernières années, p. 341-371
(selon l'édition anglaise)

(Résumé détaillé)


L’ampleur des inquiétudes de Paul quant à l’accueil qui lui serait réservé à Jérusalem transparaît dans le fait qu’il les évoque dans sa lettre aux Romains, un groupe dont le soutien lui serait indispensable pour prêcher en Espagne.

  1. Un avenir incertain

    À la fin de sa lettre aux Romains (Rm 15, 31-32), Paul demande à la communauté de prier pour trois choses :

    1. Échapper aux incrédules
    2. Que les secours apportés à Jérusalem soient bien accueillis par les saints
    3. Aller à Rome dans la joie par la volonté de Dieu

    Par « incrédules » Paul désigne les Juifs qui n’ont pas accueilli le Christ (Rm 11, 30-32). En utilisant le verbe « échapper », Paul suggère qu’il se sent physiquement menacé. Comment est-ce possible? Au cours de ses deux visites précédentes à Jérusalem, tout s’est déroulé sans anicroche. Mais la situation est maintenant différente. Rappelons que des émissaires d'Antioche le suivaient de près depuis quatre ans, contestant son attitude envers la Loi. En Galatie, ils eurent l'occasion de lire la lettre de Paul aux églises locales, et il est fort probable qu'ils en aient envoyé une copie à Antioche et aient fait un rapport sur son antinomisme. En raison des contacts réguliers entre Antioche et Jérusalem, on peut être certain que Jacques et ses compagnons savaient parfaitement que sa position s'était radicalisée, devenant l'antithèse de la leur. Il était donc parfaitement raisonnable que Paul se demande si Jacques accepterait un présent auquel il était si étroitement associé.

    Aux positions personnelles de Paul, il faut ajouter la situation politique. Dans le passé, les Juifs acceptaient les dons des païens pour des sacrifices au temple de Jérusalem. Cependant, à mesure que les relations avec Rome se détérioraient, une telle participation païenne au culte juif devint progressivement moins acceptable pour les éléments les plus extrémistes. Le point culminant fut atteint en l’an 66. Éléazar, fils d’Ananias, le grand prêtre, et gouverneur du temple, persuada ceux qui officiaient au culte de n’accepter ni offrande ni sacrifice pour aucun étranger. Ce fut le véritable début de la guerre contre les Romains. Or, Paul connaissait l’attitude nationaliste de Jacques, tant positivement (Ga 2, 3) que négativement (Ga 2, 12), et savait pertinemment qu’un geste pouvant être perçu comme une tentative de rapprochement avec les gens d’origine païenne risquait d’être rejeté. Paul ne pouvait cependant en être certain, car il ignorait à quel point la communauté de Jérusalem avait besoin de cet argent.

    Notons que Paul aurait pu décider de ne pas se rendre à Jérusalem. Sa participation à la délégation n'était pas indispensable. Les délégués des églises contributrices étaient avec lui et il aurait pu rendre l'argent et se retirer. Le seul impact pour lui l’aurait été sur son orgueil. Mais sa décision de persévérer, malgré le danger mortel et la possible futilité de son geste, souligne la profondeur de ses sentiments quant à la relation entre les églises juive et non juive. Personne n'était plus conscient que lui de l'ampleur du fossé grandissant entre ceux pour qui le Christ était au centre et ceux pour qui il ne l'était pas. Pourtant, il était absolument crucial de jeter par-dessus l'abîme un fragile pont de charité. Il était prêt à tout risquer pour y parvenir.

  2. Un tour d'adieu de la mer Égée

    Luc relate en détail le voyage de Paul à Jérusalem dans le recueil des Actes (Ac 20, 3 - 21, 17). Il connaît de nombreux détails car il tire la quasi-totalité de son récit du Journal de voyage, l'une des plus anciennes sources des Actes, écrit par un témoin oculaire. À l'exception d'un bref discours à Milet, il s'agit simplement d'une énumération de dates et de lieux, qui correspondent parfaitement aux techniques de navigation côtière de l'Antiquité. Partant de Philippes, plus précisément de Néapolis, le bateau parcourt chaque jour la distance permise par le vent, longeant la côte d'Asie Mineure vers le sud, à la recherche d'un port pour la nuit. Ce n'est qu'à Myra qu'ils trouvèrent un bateau faisant route directe vers Tyr.

    Cette route vers Jérusalem surprend, car on se serait attendu à ce que Paul prenne la mer vers Jérusalem à partir du port corinthien de Cenchrée. Comment expliquer ce passage par la Macédoine? Luc nous donne cette explication : « Au moment de prendre la mer pour la Syrie, comme les Juifs complotaient contre lui, il décida de repasser par la Macédoine » (Ac 20, 3). D’où Luc a-t-il pu obtenir cette information? Une explication possible est celle-ci : Luc savait que le trajet normal par bateau vers l’est partait de Cenchrée, mais sa source donnait Philippes en Macédoine comme point de départ, et donc il a dû postuler un scénario, celle d’un complot, pour expliquer ce changement d’itinéraire.

    1. Le transport de la collecte

      Avant d’aborder la question du changement d’itinéraire, examinons la question du transport de la collecte. Le modèle qui serait venu spontanément à l'esprit des personnes de l'époque de l'apôtre était la procédure de transmission de la taxe annuelle du temple, d'un demi-sicle, de la Diaspora à Jérusalem. L'argent collecté auprès des différentes communautés était réduit au minimum en volume en étant converti en métal de grande valeur, à savoir l'or. On ne saura jamais exactement combien d'argent Paul a collecté. Il est certain, cependant, que la somme était considérable. La valeur symbolique du geste aurait été nulle si la somme avait été dérisoire (1 Co 16, 2) ; elle aurait été perçue par les Jérusalémites comme une expression de mépris.

      Compte tenu des conditions de voyage au premier siècle, la principale préoccupation de Paul était sans doute la sécurité des fonds qui lui étaient confiés. Il lui était difficilement possible d'engager des gardes armés. Son défi était d’assurer le transport le plus discrètement possible dans le secret absolu. Chaque membre du groupe devait transporter ses fonds personnels pour le voyage dans une ceinture porte-monnaie ou une petite bourse suspendue à un cordon autour du cou, mais chacun avait également des pièces d'or cousues dans ses vêtements de manière à ce qu'elles ne tintent pas. L'or étant lourd pour son volume, le risque de déformer le vêtement aurait limité le nombre de pièces qu'une personne pouvait transporter. Par conséquent, le nombre de compagnons de Paul était conditionné par la somme d'argent à transporter.

      Dans un tel contexte, il valait mieux voyager par bateau, car l'équipage et les passagers d'un navire étaient des individus fixes et connus, dont les mouvements pouvaient être surveillés, tandis que sur la route et dans les auberges on était constamment face à des étrangers dont on pouvait difficilement savoir ce qu’ils avaient remarqué et qui pouvaient s’enfuir après une attaque.

    2. Un pressentiment

      Pourquoi donc Paul a-t-il emprunter malgré tout la voie terrestre en direction nord, plutôt que la voie maritime vers l’est? C’est qu’il avait décidé de retourner d’abord en Macédoine, et la route maritime vers le nord l’aurait obligé à naviguer contre les vents étésiens et aurait entraîné des retards interminables. Mais pourquoi vouloir retourner en Macédoine? Paul avait sans doute le pressentiment qu’il ne reviendrait jamais de Jérusalem, et donc il désirait faire ses adieux aux communautés qu'il y avait fondées. Cette hypothèse est corroborée par le fait que, malgré son empressement à rejoindre Jérusalem, il consacra du temps à ses deux fondations.

      Paul resta à Troas, alors même qu'un navire voguant jusqu'à Assos était prêt à lever l'ancre. Il ordonna à ses compagnons de s'y rendre, après avoir convenu de les rejoindre en traversant à pied le pied du grand promontoire (Ac 20, 13). On peut supposer qu'il a été retenu par des questions en suspens à Troas. Paul n'avait pu consacrer que peu de temps à la communauté locale (2 Co 2, 12-13). Sans doute leur avait-il promis de revenir lors de son séjour précédent. Lors d’une dernière rencontre, il leur annonça qu'il était peu probable qu'il les revoie un jour. Naturellement, ils restèrent auprès de lui jusqu'au dernier moment.

      C'est seulement dans cette perspective qu'il devient possible d'expliquer pourquoi Paul décida d'éviter de se rendre à Éphèse et convoqua plutôt les anciens à Milet. Il ne souhaitait pas revivre la même épreuve déchirante que les adieux à Troas. Milet se situait à 80 km d'Éphèse, et donc un voyage d’environ trois jours, peut-être un peu plus pour des gens âgés. Dans son discours à Milet, Paul ne fait pas explicitement ses adieux aux anciens, mais le caractère final de la visite est clairement indiqué par son appréhension quant à ce qui se passera à Jérusalem (Ac 20, 22), et par sa prévoyance pour l'avenir, puisqu'il avertit les anciens qu'ils auront désormais la seule responsabilité de l'église d'Éphèse (Ac 20, 28).

  3. L'accueil de Paul à Jérusalem

    Cette section du Journal de voyage culmine avec l'arrivée de Paul à Jérusalem (Ac 21, 17) et se poursuit avec son départ pour Rome (Ac 27, 1). Pour tout ce qui s'est passé entre-temps, nous dépendons entièrement de Luc et de ses autres sources. Mais, il est de plus en plus admis que Luc n'avait qu'une idée très rudimentaire de ce qui est réellement arrivé à Paul lors de sa dernière visite à Jérusalem. Le cadre de base ne comprenait probablement rien de plus que les éléments suivants : l'intervention romaine sauva Paul d'une foule juive. Le tribun de Jérusalem, Claude Lysias, confia l'affaire à son supérieur à Césarée, Félix, qui ne l'avait pas réglée lorsqu'il fut remplacé par Festus. Finalement, Paul fit valoir son droit, en tant que citoyen romain, d'être jugé par l'empereur et fut envoyé à Rome. Avec un talent littéraire remarquable, Luc donna corps à ces événements. Son souci était simplement d’embellir les faits et de les manipuler afin de transmettre ses propres convictions quant au rôle de Paul dans le plan du salut.

    Plutôt que de tenter d'établir la véracité historique du récit de Luc, il est préférable d'aborder les deux questions qui préoccupaient Paul en Rm 15, 31-32 : son appréhension quant à la réception de la collecte et sa crainte d'un assassinat. Ses craintes étaient-elles justifiées ?

    Un seul verset des Actes peut éventuellement être interprété comme une allusion à la collecte : « Après de nombreuses années, je suis venu ici avec des aumônes et des offrandes pour mon peuple » (Ac 24, 17). Mais, comme il était d’usage pour les pèlerins pieux d’apporter des aumônes à distribuer dans la Ville sainte, ainsi que de l’argent pour les sacrifices, Luc entend simplement montrer que Paul croyait « à tout ce qui est écrit dans la Loi et les Prophètes » (Ac 24, 14). Mais est-il vraiment possible que Luc ait ignoré l’existence de cette collecte ? Comme nous ne pouvons affirmer ce que Luc savait ou ignorait, il est plus pertinent de s'interroger sur ce que Jacques et les autres membres de l'Église de Jérusalem savaient. Rappelons que c’est Jacques qui avait sollicité une aide financière pour son église auprès de Paul lors de la conférence de Jérusalem. Non seulement cette demande datait de moins de cinq ans, mais la réponse de Paul avait dû faire l'objet de discussions constantes.

    Quels étaient donc les sentiments de Jacques et des chrétiens juifs de Jérusalem au moment de l’arrivée de Paul? On peut imaginer qu’à mesure que la position radicalement antinomienne de Paul se répandait au sein de l’église de Jérusalem de plus en plus nationaliste, certains entendaient refuser catégoriquement tout don provenant de mains si souillées, alors que d'autres, plus pragmatiques, auraient affirmé que l'argent n'a pas d'odeur, qu'il était nécessaire et qu'il pouvait être utilisé à bon escient, sans pour autant souscrire à l’idée de Paul d’un lien entre les églises juive et païenne. Quoi qu’il en soit, la décision revenait à Jacques.

    Que s'est-il passé lorsque Paul a finalement fait son apparition ? Les possibilités sont limitées : (1) la collecte a été acceptée ; (2) la collecte a été refusée ; (3) certains Jérusalémites ont accepté la collecte malgré les objections des autres ; (4) la remise de la collecte a été entravée. Afin de rester fidèle à un projet qu'il avait initié, la première réaction de Jacques aurait été de chercher un moyen de pouvoir accepter la collecte. Son principal souci aurait donc été de se convaincre lui-même et de convaincre son électorat de droite que Paul demeurait un Juif pratiquant et que sa réputation d'antinomien était injustifiée. Une simple profession de foi n'aurait pas suffi. Paul devait faire un geste public démontrant son identité juive. L'acte le plus simple, et le minimum que Jacques pouvait accepter, aurait été la purification exigée de tous les Juifs venant de territoires païens et souhaitant entrer dans le Temple. On supposait qu'ils étaient souillés par un cadavre, et cette impureté lévitique devait être purifiée par l'aspersion d'eau du sacrifice par un prêtre, le troisième et le septième jour. Ce n'est qu'en accomplissant ce rituel que Paul aurait pu entrer en relation avec les membres les plus pratiquants de la communauté de Jérusalem, qui, de surcroît, auraient été satisfaits par la condamnation implicite des païens.

    Luc fait allusion à une forme de purification au temple, mais il confond la purification de Paul avec la cérémonie célébrant la fin de son vœu de naziréat. S'acquitter d'un vœu de naziréat n'était pas chose aisée. L'offrande obligatoire consistait en « un agneau mâle d'un an sans défaut, en holocauste, une agnelle d'un an sans défaut, en sacrifice pour le péché, un bélier sans défaut, en sacrifice de communion, et une corbeille de pains sans levain, de fleur de farine pétrie à l'huile, et de galettes sans levain huilées, avec les offrandes de céréales et les libations qui leur étaient dues » (Nb 6, 14-15). Pour une personne pauvre, la charge financière était considérable. Compte tenu de la situation financière personnelle de Paul, telle que révélée dans ses lettres, il est fort improbable qu'il ait eu les moyens de payer pour quatre nazirs.

    Luc attribue aux chefs de communauté de Jérusalem l’initiative du rite de purification pour Paul, mais il est plus probable que Paul lui-même en ait été à l'origine. L'inquiétude exprimée en Rm 15, 31-32 témoigne de ses préoccupations constantes quant à son accueil à Jérusalem. Durant le long voyage depuis la Grèce, il eut tout le temps nécessaire pour élaborer un plan qui apaiserait les croyants de Jérusalem tout en les mettant face à un fait accompli. Malheureusement, le plan fut mis en œuvre mais jamais mené à terme. Avant même la fin des sept jours de sa purification (Ac 21, 27), le second danger que Paul pressentait se concrétisa. Des Juifs non chrétiens tentèrent de le lyncher. La garnison de l'Antonia intervint pour le sauver. Il fut ensuite détenu par les Romains. On ne saura jamais ce que ses compagnons firent de la collecte.

  4. Un prisonnier romain

    Un élément caractéristique du récit de Luc après l'arrestation de Paul est le nombre de discours qui lui sont attribués. À Jérusalem, il s'adresse à la population (Ac 22, 1-21) et au Sanhédrin (Ac 23, 1-10), puis à Césarée, aux gouverneurs romains Félix (Ac 24, 1-21), Festus et au roi juif Agrippa II (Ac 26, 1-23). Le message de Paul atteint toutes les couches de la population palestinienne, de la foule à la cour royale, des autorités religieuses aux pouvoirs civils. Sur le plan historique, tout cela de la part d’un prisonnier est peu plausible. Luc met dans la bouche de Paul sa vision théologique.

    1. Un périlleux voyage vers Rome

      Les problèmes se multiplient lorsqu'on aborde le récit du voyage vers Rome (Ac 27, 1 – 28, 14). Non seulement les textes occidental et alexandrin offrent des versions sensiblement différentes, mais tous deux présentent des traces de sources et d'interventions éditoriales. Donnons quelques exemples du manque d'unité littéraire au sein du texte occidental.

      1. Ac 27, 8-10 ne peut appartenir au même récit que 27:11-12. Le premier relate un dangereux voyage en haute mer au départ de Beaux-Ports en Crète, tandis que le second décrit un voyage similaire, dont le succès est loin d'être assuré, et dont la destination est Phénix en Crète.

      2. Ac 27, 13-17 relate une traversée tumultueuse jusqu'à l'île de Clauda où le navire trouve refuge, mais en 27, 18, il est encore en mer.

      3. L'expression homérique inhabituelle epekilan tēn naun , signifiant « accoster sur une plage ouverte » (sans aucun lien avec un naufrage), apparaît à la fois en 27, 29 et 27, 41. Ce doublet révèle la technique rédactionnelle de la « reprise ».

      Voici une reconstitution de la source de Luc par Boismard et Lamouille (Les Actes des deux apôtres – 2, 1990, p. 225-226).

      Note : TA = Texte alexandrin

      Journal de voyageActes I
      (27, 1) Lorsqu'il fut décidé de partir pour l'Italie, (3) nous arrivâmes à Sidon. (7b) De là, nous prîmes la mer et longeâmes la Crète, (8) et atteignîmes Beaux-Ports, près d'une ville. (9) Comme nous avions perdu beaucoup de temps et que la navigation était devenue dangereuse, le Jeûne étant déjà terminé, Paul les avertit (10) en disant : « Hommes, je vois que le voyage sera périlleux et entraînera de lourdes pertes, non seulement pour la cargaison et le navire, mais aussi pour nos vies. » (12 TA) Mais la majorité était favorable à la prise de mer. (13) Lorsqu'un vent modéré du sud se leva, nous longeâmes la côte de Crète. (14) Une tempête s'abattit du sud-est. (18) Le lendemain, le bateau étant violemment ballotté, (19) nous jetâmes la cargaison par-dessus bord. (20) La tempête ayant fait rage pendant plusieurs jours, sans que le soleil ni les étoiles n'apparaissent, nous perdîmes tout espoir de survie. (37) Nous étions environ soixante-dix. (21) Les vivres étant épuisés, Paul se leva et dit : « Hommes, vous auriez dû m'écouter et ne pas quitter la Crète ; vous auriez ainsi évité ce danger et cette perte. (22a) Je vous exhorte maintenant à garder courage, car il n'y aura aucune perte de vie parmi nous. (26) Nous devons atteindre une île. » (15) Le navire étant poussé par le vent, nous arriva à une île appelée [Gaudos]. (17b) Nous nous y reposâmes. (28, 2) Les indigènes nous accueillirent (10a) et nous firent des honneurs exceptionnels. (11) Nous embarquâmes sur un navire alexandrin qui avait hiverné sur l'île. (14b) Et nous arrivâmes ainsi à Rome. (15a) Les croyants, lorsqu'ils apprirent la nouvelle, vinrent à notre rencontre.(27, 1b) Le lendemain, ayant appelé un centurion nommé Jules, il lui livra Paul et quelques autres prisonniers. (6) Le centurion trouva un navire d'Alexandrie faisant route vers l'Italie et les embarqua. (11-12) Le capitaine et l'armateur décidèrent de prendre la mer, espérant pouvoir atteindre Phénix, un port de Crète. (13) Croyant avoir atteint leur but, ils levèrent l'ancre et mirent le cap sur la Crète. (14) Mais bientôt une tempête se leva. (15) Le navire, pris au piège et incapable de faire face au vent, prit des mesures pour le renforcer. Craignant alors de s'échouer sur la Syrtis, ils abaissèrent les voiles et se laissèrent porter par le vent. (18b) Le lendemain, ils commencèrent à jeter la cargaison par-dessus bord. (19) Et le troisième jour, ils jetèrent de leurs propres mains le gréement du navire (38) et le navire fut allégé. (27) La quatorzième nuit étant arrivée, vers minuit, les marins soupçonnèrent qu'ils approchaient de la terre. (41) Ils échouèrent le navire. (28, 1) Une fois à terre, ils reconnurent la région appelée Malte. (2a) Les indigènes leur firent preuve d'une bonté inhabituelle, (10b) leur fournissant à bord tout ce dont ils avaient besoin. (16) Arrivés à Rome, Paul fut autorisé à rester seul avec le soldat qui le gardait.

      La similitude entre les deux récits est manifeste. Depuis la côte orientale de la Méditerranée, un navire fit voile vers la Crète alors que l'automne cédait la place à l'hiver. Le risque fut justifié par la perspective d’une traversée sans incident. Lors de l'étape suivante, vers l'Italie, les voyageurs n'eurent pas cette chance. Pris dans une tempête, l'équipage fut contraint de jeter la cargaison par-dessus bord. Ils survécurent et trouvèrent refuge sur une île, où ils furent accueillis avec hospitalité par les indigènes, qui les envoyèrent finalement poursuivre leur route vers Rome. Tant de points communs indiquent sans ambiguïté que nous sommes confrontés à deux versions d'un même événement. De plus, les deux voyages doivent être datés à peu près à la même époque. Le voyage décrit dans le Journal de voyage doit être postérieur à la visite de Paul à Jérusalem pour apporter la collecte pour les pauvres. Selon Actes I, le processus qui mena à ce voyage commença avec l'arrestation de Paul à Jérusalem.

      Il existe cependant une différence majeure entre les deux textes : le statut de Paul. Selon Actes I, il est prisonnier, mais dans le Journal de voyage, il est libre, comme dans les autres sections de ce document. Pourtant, il s’agit du même voyage. Comment comprendre ces deux versions? Il ne faut pas oublier que, selon Actes I, la décision d'aller à Rome a été prise par Paul (Ac 25, 11-12). Festus n'aurait pu refuser son appel à l'empereur. Il était donc parfaitement plausible de relater le voyage en passant sous silence le fait que Paul était, techniquement, prisonnier. De plus, certains indices dans le Journal de voyage suggèrent que Paul n'était pas maître de son destin. Car Paul avait l’habitude de préférer la voie terrestre. La décision de prendre ici la mer n’est pas la sienne. Deuxièmement, pourquoi Paul n'a-t-il pas tenu compte de son propre avertissement selon lequel il était trop risqué de poursuivre sa route (Ac 27, 11) et n'a-t-il pas quitté le navire à Beaux-Ports ? C’est qu’il n’avait pas le choix. Les décisions ont été prises par le centurion, sous la garde duquel il voyageait.

    2. L'incarcération dans la Ville éternelle

      Luc décrit les conditions de l'emprisonnement de Paul à Rome. Il vivait dans des logements privés, sous la surveillance d'un seul soldat (Ac 28, 16.30). Cette forme de détention n'a rien d'invraisemblable en soi. L'alternative aurait été la prison. Or, en prison, il aurait été difficile de recevoir les visiteurs et de prononcer le discours que Luc attribue à Paul. L'invraisemblance de ce discours aux Juifs, ainsi que de leur réaction, révèle les intentions de Luc et compromet une fois de plus sa crédibilité d'historien. Si ce récit est de son invention, n'aurait-il pas pu également créer le contexte permettant à Paul de poursuivre son activité missionnaire « tout à fait ouvertement et sans entrave » (Ac 28, 31) ? Un grand point d'interrogation plane donc sur la nature de la détention de Paul à Rome. Il est fort probable qu'il ait souffert de moments pénibles, même si, selon son expérience, il n’y avait pas matière à être découragé : il avait toujours été libéré après ses multiples emprisonnements (2 Co 11, 23).

      Selon Luc, la détention de Paul a été de deux ans (Ac 28, 30). Du point de vue d'un fonctionnaire romain, Paul n'était pas un prisonnier particulièrement important et une libération purement fortuite aurait pu lui être profitable, si, par exemple, une mesure de clémence était jugée opportune à un moment donné, ou simplement pour alléger le rôle du tribunal en annulant les arriérés. Mais Luc ignorait probablement ce qui est arrivé à Paul, ainsi qu’à Pierre, et a mis fin à son récit parce qu’il ne disposait plus d’aucune autre donnée.

  5. Les lettres pastorales

    Y a-t-il d’autres sources d’information pour éclairer la carrière ultérieure de Paul? Pour certains biblistes qui acceptent l’authenticité paulinienne des épîtres pastorales (1 et 2 Timothée, Tite), celles-ci nous informent sur la période de la vie de Paul entre son emprisonnement à Rome et sa mort en l’an 67.

    1. Le problème de l'authenticité

      La simple lecture des épîtres pastorales suffit à démontrer qu'elles diffèrent des autres lettres du corpus paulinien : il y a des différences dans (1) la langue, (2) le style littéraire, (3) la perspective théologique, (4) l'organisation de l'Église et (5) la nature de l'opposition à laquelle l'Église est confrontée. De ce fait, l'opinion dominante parmi les biblistes est que la majeure partie, au moins, de ces trois lettres n'a pas été écrite par Paul. Selon cette hypothèse, l'auteur aurait cherché à invoquer l'autorité de Paul pour tenter de résoudre les problèmes de l'Église vers l'an 100. Il aurait ainsi créé trois lettres apocryphes. Comment ont-elles été acceptées ? La rumeur s'est répandue qu'elles étaient restées à l'écart du corpus paulinien en développement en raison de leur caractère privé. Or, les besoins de l'Église exigeaient désormais leur publication.

      Cette hypothèse est parfaitement plausible. La plupart des spécialistes admettent que l'épître aux Éphésiens n'a pas été composée par Paul lui-même, et la mesure dans laquelle il l'a explicitement rédigée de son autorité reste sujette à caution. Il existe, en outre, plusieurs lettres apocryphes, comme l'Épître aux Laodicéens et la Troisième Épître aux Corinthiens, ainsi que l'Épître à Tite, sans compter les supposées lettres de Paul aux Macédoniens et aux Alexandrins, connues seulement par des allusions vagues et tardives. Cependant, contrairement aux évangiles apocryphes, la forme épistolaire n'était pas un genre répandu. On ne peut donc affirmer qu'il existait un climat d'acceptation propice à l'intégration des épîtres pastorales apocryphes au sein de la vie ecclésiale. De plus, les épîtres pastorales, adressées à des individus et riches en détails personnels, diffèrent fondamentalement des lettres apocryphes qui nous sont parvenues, adressées aux églises et ne contenant que peu ou pas d'informations personnelles. Ajoutons, enfin, qu’il ne faut pas supposer que les chrétiens des deux premiers siècles étaient caractérisés par la crédulité et la naïveté. Si les lettres pastorales ont effectivement été acceptées, il devait exister un lien très étroit avec les milieux pauliniens.

    2. L'authenticité de la deuxième épître à Timothée

      Quand on considère les trois lettres pastorales (1 et 2 Timothée, Tite), il faut distinguer le bloc 1 Timothée et Tite de 2 Timothée. En effet, quand on analyse le vocabulaire, le style et la doctrine de ces lettres pastorale, on doit conclure que 2 Timothée ne peut être du même auteur que celui qui a composé 1 Timothée et Tite. Concernant le statut de l'expéditeur, du destinataire, la christologie, le ministère, l'Évangile, l'attitude envers les femmes et les faux enseignements, il est possible de recenser 30 points où des éléments de 2 Timothée sont absents de 1 Timothée et Tite, ou à l’inverse, présents chez ces derniers, mais absents de 2 Timothée. Ainsi, le jugement sur l’authenticité de 1 Timothée et Tite ne peut être utilisé pour 2 Timothée.

      Comme approche méthodologique, on doit à prime abord considérer un document comme authentique, à moins que des données probantes montrent que c’est impossible. Or, une étude stylométrique et approfondie a conclu que 2 Timothée est aussi proche du centre du corpus paulinien que la deuxième épître aux Corinthiens, qui appartient au groupe le plus largement reconnu comme authentique. L'importance de la deuxième épître à Timothée au sein du corpus paulinien est clairement illustrée par le grand nombre de parallèles avec les lettres authentiques. De plus, la seule explication plausible à l'acceptation des Pastorales réside dans l'authenticité de l'une des trois lettres. Si l'une d'elles avait été connue et reconnue depuis longtemps, la « découverte » tardive des deux autres, présentant la même structure générale, pourrait s'expliquer de diverses manières convaincantes.

      Quant aux éléments biographiques, c’est une erreur d’essayer de rapprocher ceux contenus en 2 Timothée avec ceux de 1 Timothée. Ils appartiennent à deux mondes différents. Les éléments biographiques de 2 Timothée doivent être étudiés pour eux-mêmes.

  6. Rome et l'Espagne

    Quand Paul écrit 2 Timothée, il est en prison (2 Tm 1, 8.16) comme un malfaiteur (2 Tm 2, 9). Comme ce fut le cas à Éphèse, il peut écrire des lettres et recevoir des visiteurs. Son visiteur est Onésiphore : « Que le Seigneur répande sa miséricorde sur la famille d'Onésiphore, car il m'a souvent réconforté et n'a pas eu honte de mes chaînes. Au contraire, dès son arrivée à Rome, il m'a cherché avec zèle et m'a trouvé » (2 Tm 1, 16-17). Cette phrase nous offre beaucoup d’information, en particulier sur le lieu de son emprisonnement. Paul loue sa ténacité de l’avoir trouvé, car Rome est une grande ville d’un million d’habitants sans noms de rue et de numéros de porte. L’allusion au fait qu’Onésiphore était son seul visiteur et qu’il n’avait reçu que peu d’aide pour le trouver est confirmée par le sentiment d’isolement de Paul (2 Tm 4, 11). De toute évidence, les contacts que Paul eut avec l'église de Rome furent peu chaleureux. À la fin de la deuxième épître à Timothée, Paul transmet les salutations de Eubule, Pudens, Lin, Claudia et de tous les croyants (4, 21). Tous ces noms sont latins. Il ne fait aucun doute qu'ils étaient membres de l'église locale. Il est tout aussi clair, cependant, qu'ils prirent leurs distances avec l'apôtre : « La première fois que j'ai présenté ma défense, personne ne m'a assisté, tous m'ont abandonné » (2 Tm 4, 16). Si l'on considère le désir manifeste de Paul d'être entouré d'amis fidèles (2 Tm 4, 11), il semblerait que s'il mentionne quelques noms, ce soit pour donner à Timothée l'impression que ses relations avec l'église de Rome étaient meilleures qu'elles ne l'étaient en réalité.

    Cette situation est difficilement compatible avec les conditions de la première incarcération de Paul à Rome, aussi longue ait-elle pu être. À ce moment-là, comme nous le savons par l'épître aux Romains (Rm 16), il comptait non seulement de vieux amis dans l'église romaine (par exemple, la mère de Rufus), mais deux de ses plus fidèles collaborateurs, Priscille et Aquilas, étaient responsables d'une des églises de maison. Lorsque la deuxième épître à Timothée fut écrite, ces derniers n'étaient plus à Rome (2 Tm 4, 19). Nous sommes donc contraints d'envisager une seconde incarcération à Rome quelque temps après la première. Cela signifie, bien sûr, que Paul fut libéré après sa première incarcération, et nous devons supposer qu'il poursuivit son activité missionnaire. Où prêchait-il ? Son projet était de se rendre en Espagne (Rm 15, 24), et Clément de Rome, écrivant vers l’an 95, affirme que c'est précisément ce qu'il voulait faire :

    C'est par suite de la jalousie et de la discorde que Paul a montré (comment on remporte) le prix de la patience. Chargé sept fois de chaînes, banni, lapidé, devenu un héraut en Orient et en Occident, il a reçu pour sa foi une gloire éclatante. Après avoir enseigné la justice au monde entier, atteint les bornes de l'Occident, accompli son martyre devant ceux qui gouvernent, il a quitté le monde et s'en est allé au saint lieu, illustre modèle de patience » (1 Clément 5, 5-7).

    En utilisant le terme « bornes de l’Occident », Clément de Rome ne peut faire référence qu’à l’Espagne. Selon les meilleures conditions, la péninsule ibérique était à 7 jours par voile d’Ostie, le port de Rome. Mais il est impossible d’être plus précis quant au lieu exact où Paul serait allé. Quant à savoir si l’église de Rome l’a délégué comme il l’espérait, on peut en douter en considérant les mauvaises relations avec elle révélées par 2 Timothée. On peut imaginer qu’avec son caractère bouillant Paul a dû partir malgré tout en mission accompagné par ceux qui avaient été ses compagnons.

    La péninsule Ibérique était le territoire le plus romanisé de tous les territoires sous contrôle romain. Compte tenu de cette relation étroite, il n'est pas improbable que les croyants romains aient considéré l'Espagne comme faisant partie de leur sphère d'influence et aient estimé qu'il leur incombait d'y porter l'Évangile. À leurs yeux, il aurait été extrêmement présomptueux de la part de Paul d'agir sans leur approbation. Non seulement il aurait bafoué la dignité de l'église de la capitale de l'empire, mais son échec inévitable compromettrait l'organisation de leurs propres expéditions missionnaires ultérieures. Cette hypothèse, malgré son côté spéculatif, permettrait d’expliquer l’hostilité de l’église romaine à son égard. Le silence de Paul lui-même s’expliquerait par son échec, comme ce fut le cas avec sa tentative avortée de convertir les Nabatéens (Ga 1, 17). Chronologiquement, cet événement ne devrait pas s'étendre sur plus d'un été. Le fait que le grec n'était pas largement parlé demeure l'explication la plus probable de l'échec de la mission espagnole. Dès lors, le littoral méridional de la Gaule et le nord de l'Italie n'auraient pas constitué un terrain plus fertile. Où Paul aurait-il pu aller par la suite?

  7. De nouveau en mer Égée

    De retour d'Espagne, il aurait été surprenant que Paul affiche son échec devant l'église romaine. Il est plus probable qu'il ait contourné la ville de Rome par le sud pour rejoindre la voie Appienne, qui traversait l'Italie du sud jusqu'au port de Brindisi, sur la mer Adriatique. Si la saison n'était pas trop avancée, il aurait été aisé de trouver un bateau pour Dyrrachium, porte d'entrée vers l'Illyrie.

    Il ne faut pas oublier que l'Illyrie était la seule région d'Orient où Paul avait encore des affaires à régler, alors que sa mission avait été brutalement interrompue par la crise de Corinthe, à l'origine des chapitres 10 à 13 de la deuxième épître aux Corinthiens. Fort de sa longue expérience, Paul savait que ses fondements nécessitaient d'être consolidés, ce qu’il n’avait pu faire à cause de son premier emprisonnement. Il leur devait donc une visite de suivi, comme il l’avait fait pour toutes ses autres communautés. C'est probablement la raison de son retour en Orient. S'il avait suivi sa pratique habituelle en Macédoine, Paul aurait passé au moins un an à œuvrer auprès des Illyriens. Une fois convaincu de la solidité de l'église, il savait que sa présence continue entraverait le développement normal de la communauté. Où alla Paul ensuite ?

    La deuxième épître à Timothée fournit plusieurs références géographiques, mais seules cinq concernent l'itinéraire de Paul. Deux font allusion à ce que Timothée savait déjà ; les trois autres constituent des informations nouvelles. Les expressions « tu sais » (1, 15) et « tu le sais bien » (1, 18) encadrent deux types de comportements qui devraient être instructifs pour Timothée. Paul oppose l'attitude de ceux « en Asie qui m’ont abandonné » au dévouement d'Onésiphore, tel qu'il s'est manifesté par « les offrandes qu'il a faites à Éphèse ». Il est clair que Timothée a une connaissance directe de ces deux épisodes, et le second le situerait à Éphèse avec Paul au moment où ils se sont produits. Le fait qu'il ignorait ce qui s'était passé dans deux villes portuaires, l'une au nord d'Éphèse, Troas, l'autre au sud, Milet, confirme indirectement que la capitale de l'Asie était le point de chute de Timothée. « Quand tu viendras, apporte le manteau que j’ai laissé à Troas chez Carpus, les livres, et surtout les cahiers de parchemin » (2 Tm 4, 13) ; « Trophimus, je l’ai laissé malade à Milet » (2 Tm 4, 20). La cinquième mention contraste fortement avec la précédente : « Éraste est resté à Corinthe » (2 Tm 4, 20).

    Cette dernière allusion permet de choisir parmi les options qui s’offraient à Paul après son départ d’Illyrie. Elle exclut un voyage vers le sud, à Corinthe, car il aurait alors pu informer Timothée de la décision d’Éraste lors de leur rencontre ultérieure à Éphèse. Par conséquent, Paul a continué vers l’est le long de la Via Egnatia et a vraisemblablement visité Thessalonique et Philippes avant de traverser à Troas. L’explication la plus simple de la raison pour laquelle Paul a laissé son manteau, ses livres et ses cahiers à Troas est qu’ils auraient constitué un fardeau impossible à porter lors de sa marche de 338 kilomètres jusqu'à Éphèse, en pleine chaleur estivale. On ignore combien de temps il passa dans la capitale de l'Asie et s'il visita les églises de la vallée du Lycos. Il finit par s'installer à Milet, d'où il prit un bateau pour Corinthe. Le but de ce voyage pastoral en mer Égée ne pouvait être que l'édification, l'encouragement et la consolation (1 Co 14, 3) des églises qu'il avait fondées.

  8. Le problème de Timothée

    Où se trouvait Timothée lorsque Paul écrivit la deuxième épître à Timothée ? Ce ne peut être Éphèse, puisque Paul doit l’informer qu’il y a envoyé Tychique (2 Tm 4, 12). On sait que Timothée avait été auparavant à Éphèse avec Paul (2 Tm 1, 15-18), mais il est clair qu’il n’y était plus. Néanmoins, Paul savait où envoyer sa lettre. Puisque Timothée ignorait ce qui s'était passé au nord (Troas) et au sud d'Éphèse (Milet) (2 Tm 4, 13.20) et qu'il lui fallait traverser Troas pour se rendre à Rome, sa nouvelle mission ne pouvait donc se situer qu'à l'est, parmi les églises de la vallée du Lycus ou celles de Galatie.

    La deuxième épître à Timothée laisse clairement entendre que Paul n'est pas satisfait de l'attitude de son disciple. L'injonction répétée : « Partage ta part de souffrance » (2 Tm 1, 8 ; 2, 3), replacée dans le contexte de l'invitation à « raviver le don de Dieu qui est en toi… car Dieu ne nous a pas donné un esprit de timidité, mais un esprit de force, d'amour et de maîtrise de soi » (2 Tm 1, 6), révèle un certain manque d'engagement de la part de Timothée. Dans une certaine mesure, il n'accomplissait pas la mission d'un évangéliste ; il ne remplissait pas pleinement son ministère (2 Tm 4, 5). Paul l’avait peut-être lui-même constaté lors de son séjour à Éphèse. La première tentative de Paul pour remédier à la situation consista à concevoir une mission qui éloignerait Timothée de la ville, pendant que lui-même prendrait la direction de l’église.

    Le séjour de Paul à Éphèse ne semble pas avoir améliorer la situation. En effet, « tous les habitants de l'Asie se détournèrent de moi » (2 Tm 1, 15) laisse penser qu'il exacerba les tensions qui agitaient la communauté. L'opposition à Paul avait toujours existé à Éphèse (Ph 1, 14-18), et il est fort probable que l'église ait évolué différemment du modèle paulinien durant les sept années, voire plus (à partir de l’an 54), où Paul fut éloigné des siens. Le faux enseignement que Paul exhorte Timothée à éviter reflète sans doute son expérience personnelle lors de sa dernière visite à Éphèse. La principale préoccupation de 2 Timothée est le débat stérile, les « querelles de mots » (2 Tm 2, 14), les « paroles profanes et vaines » (2 Tm 2, 16) et les « recherches insensées et vaines » (2 Tm 2, 23). De telles discussions stériles, insiste Paul, ne mènent qu’à « la démoralisation des auditeurs » (2 Tm 2, 14), à « une impiété accrue » (2 Tm 2, 16) et à des « querelles » (2 Tm 2, 23). Tout porte à croire qu’il existait à Éphèse un groupe dont les aspirations intellectuelles étaient similaires à celles des « gens spirituels » de Corinthe.

    Le départ de Paul pour Milet (2 Tm 4, 20) fut peut-être motivé par la prise de conscience de son incapacité à gérer les problèmes de la communauté d'Éphèse. Cependant, il lui était impossible d'abandonner complètement les croyants, et donc confia la responsabilité à Priscille et Aquilas, les fondateurs de l'église. Leur présence à Éphèse est suggérée par leurs liens avec la famille d'Onésiphore (2 Tm 4, 19 ; cf. 1, 18). De plus, la ville se trouvait sur la route de Timothée, de la vallée du Lycus à Rome. Dans cette perspective, l'envoi de Tychique, que Luc identifie comme un Asiatique (Ac 20, 4), visait à renforcer le parti paulinien au sein de l'église d'Éphèse. Après réflexion, Paul comprit qu'il n'était pas judicieux de laisser Timothée dans la région. Il n'avait ni les compétences ni l'autorité nécessaires pour combattre le verbalisme théologique qui avait envahi Éphèse et qui risquait fort de se propager dans l'arrière-pays. De toute évidence, Timothée était de ceux qui font d'excellents assistants, mais de piètres chefs. C'est pourquoi Paul le convoqua à Rome, sous prétexte que ce serait pour son propre bien (2 Tm 1,4 ; 4, 9.21).

  9. Que réservait l'avenir ?

    « Efforce-toi de venir me voir avant l’hiver » (2 Tm 4, 21). Cette directive laconique nous apporte deux informations importantes. La lettre a dû être envoyée de Rome vers la fin du printemps ou le début de l’été, et Paul s’attendait à être à Rome pour recevoir Timothée au moins quatre mois plus tard. De plus, il comptait bien avoir besoin de son manteau d’hiver (2 Tm 4, 13). De plus, Paul enjoint Timothée d’amener Marc avec lui, « car il est utile à mon ministère » (2 Tm 4, 11). Malgré qu’il soit en prison, il est clair que Paul aspire à un avenir actif. Bien que personne ne l'ait soutenu lors de sa première comparution (2 Tm 4, 16), la décision ne lui fut pas défavorable, malgré le fait qu'il n'ait pas caché son identité ni ses activités : « Le Seigneur s'est tenu près de moi et m'a donné la force d'annoncer pleinement la parole, afin que tous les païens l'entendent. J'ai ainsi été délivré de la gueule du lion » (2 Tm 4, 17). Il ne peut imaginer quelles nouvelles preuves pourraient être produites contre lui et envisage donc avec confiance une issue favorable : « Le Seigneur me délivrera de tout mal » (2 Tm 4, 18).

    Cette perspective optimiste pose de sérieux problèmes pour la compréhension de 2 Tm 4, 6-8 où Paul fait allusion à sa mort prochaine. Cependant, tout le contexte renvoie au sentiment d'achèvement de Paul. Nous ne sommes pas devant l'angoisse d'un condamné à mort, mais devant la sérénité d'une vie bien remplie. Paul, qui approchait alors les 70 ans, savait que ses meilleures années étaient derrière lui. Au regard de l'espérance de vie normale, il vivait sur du temps emprunté, surtout pour celui qui avait porté en son corps, pendant tant d'années, la mort de Jésus (2 Co 4, 10). Chaque jour était une grâce, et il entendait bien profiter pleinement de chaque instant. Il ne vivrait peut-être pas longtemps après sa sortie de prison, mais cela ne le dispensait pas des obligations de son ministère. Il pouvait préparer l'avenir et, s'il venait à être arrêté, Timothée et Marc pourraient prendre la relève.

  10. Le martyre

    Le retour de Paul à Rome doit se situer après le grand feu qui a ravagé Rome pendant 9 jours (du 19 au 28 juillet) de l’an 64 et détruisit 10 des quatorze quartiers de la ville. Très tôt la rumeur a circulé que c’est Hérode qui avait mis le feu à la ville pour faire place à son nouveau plan d’urbanisme. Voici le récit de l’historien romain Tacite (Annales 15, 44) :

    Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d'avoir ordonné l'incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d'autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Ponce Pilate. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les coeurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés.

    La chronologie des événements suggère que la persécution des chrétiens ne fut pas une conséquence immédiate de l'incendie. Un certain temps dut s'écouler pour que l'échec des gestes d'apaisement impériaux se manifeste et que les rumeurs atteignent leur paroxysme. On ne peut donc envisager plus d'un an. La persécution devrait donc probablement être datée du printemps de l’an 65. Il est douteux qu'elle ait duré plus longtemps que nécessaire pour occuper la population. Prolonger excessivement la traque risquait d'attirer l'attention sur les véritables motivations de l'empereur. De plus, ce même printemps, Néron dut faire face à la conspiration des Pisoniens visant à l'assassiner. La conséquence malheureuse et durable de cet épisode fut la création d'un précédent inquiétant, celui de la présomption de culpabilité des chrétiens.

    La nouvelle de la férocité bestiale de Néron se répandit comme une traînée de poudre dans l'empire. Dès l'automne 65, elle avait atteint les églises pauliniennes de Grèce et d'Asie. Les croyants étaient horrifiés à la pensée des morts atroces subies par leurs coreligionnaires. Voyant l'impact d'une telle horreur sur ses propres convertis, Paul n'eut guère de difficulté à estimer les conséquences pour les quelques chrétiens de Rome qui, par chance, avaient échappé aux filets de l'empereur. Si l'église romaine voulait survivre, d'autres communautés devaient lui venir en aide. Voilà un motif qui explique parfaitement le retour de Paul à Rome et la décision d'Éraste de rester à Corinthe (2 Tm 4, 20). Ce dernier jugeait le risque trop grand. Paul savait qu'il mettait sa vie en danger, mais la nécessité était impérieuse.

    Si Paul est retourné à Rome dans de telles circonstances, il est improbable qu’il se soit introduit clandestinement dans la ville et qu’il ait ensuite erré prudemment d’un refuge à l’autre. La restauration de la communauté exigeait une présence remarquée. Afin de communiquer courage et espérance, il devait assumer ouvertement un rôle de leader. Son témoignage devait être public. Combien de temps a-t-il pu maintenir ce rôle ?

    L'allusion de 1 Clément 6, 1 à la persécution de Pierre et Paul sous Néron est explicitée par Eusèbe :

    Il est rapporté que, sous le règne de Néron, Paul fut décapité à Rome même, et que Pierre fut également crucifié. Ceci est confirmé par le fait que les cimetières de Rome portent encore les noms de Pierre et Paul… L'évêque Denys de Corinthe (vers l’an 170) nous informe, dans une lettre aux Romains, qu'ils furent tous deux martyrisés dans la même période : « Par votre exhortation éloquente, vous avez ainsi réuni tout ce qui a germé de la semence semée par Pierre et Paul à Rome et à Corinthe. Car tous deux ont semé dans notre Corinthe et nous ont enseigné ensemble ; en Italie aussi, ils ont enseigné ensemble dans la même ville et ont été martyrisés dans la même période. » (Histoire ecclésiastique 2, 25)

    L'année de la mort de Paul, absente de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, est fournie par sa Chronique. Malheureusement, les versions divergent. Selon la version arménienne, la persécution déclenchée par Néron coûta la vie à Pierre et Paul lors de la treizième année de son règne (13 octobre 66 - 12 octobre 67), tandis que la traduction de Jérôme la situe lors de la quatorzième année (13 octobre 67 - 9 juin 68). Dans sa note sur Paul dans les Hommes illustres, Jérôme affirme qu'« il fut décapité la quatorzième année de Néron, le même jour que Pierre », tandis que l'entrée consacrée à Sénèque dans le même ouvrage indique que « Sénèque fut exécuté par Néron deux ans avant le martyre de Pierre et Paul ». Puisque Sénèque mourut en avril 65, la onzième année de Néron, la mort des apôtres remonterait donc à la treizième année de son règne. En ce qui concerne l’implication personnelle de Néron, il convient de rappeler qu’il était en Grèce de l’automne 66 à la fin de 67 ou au début de 68.

    La décapitation de Paul laisse supposer qu'il fut condamné par un tribunal régulièrement constitué. On ignore le lieu de l'exécution et celui de sa sépulture. Aucun culte liturgique public des martyrs n'est attesté à Rome avant le milieu du 3e siècle. Dès lors, aucune tradition locale fiable ne peut être établie. Il a été avancé, de manière convaincante, que la vénération de Pierre et Paul à Ad Catacumbas, sur la voie Appienne, trouve son origine dans une révélation privée d'origine douteuse, et que l'église romaine a géré la situation avec une grande habileté en prétendant que les corps avaient été secrètement transférés ailleurs : celui de Pierre au Vatican et celui de Paul sur la voie Ostienne.

 

Table des matières