Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 2 : Grandir à Tarse, p. 32-51
(selon l'édition anglaise)

(Résumé détaillé)


Paul ne nous donne que peu d’indications sur ses origines.

Car je suis moi-même Israélite, de la descendance d'Abraham, de la tribu de Benjamin (Rm 11, 1)

Circoncis le huitième jour, de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d'Hébreux (Ph 3, 5)

Son accent sur ses origines hébraïques est habituellement typique d’un juif de la diaspora qui doit insister sur ses origines. C’est d’ailleurs ce qu’il fait en 2 Co 11, 22 : « Ils sont Hébreux ? moi aussi ! Israélites ? moi aussi ! de la descendance d'Abraham ? moi aussi ». S’il est alors un juif de la diaspora, où serait-il né?

Ga 1, 21 nous offre peut-être un indice quand Paul fait référence à son départ lors de sa première visite à Jérusalem : « Ensuite, je me suis rendu dans les régions de Syrie et de Cilicie ». On peut comprendre la mention de la Syrie dont la capitale était Antioche, l’une des grandes villes de l’époque. Mais pourquoi la Cilicie? On devine qu’il y a ici une connexion personnelle.

Luc confirme notre intuition en affirmant que Paul était originaire de Tarse.

Le Seigneur reprit : « Tu vas te rendre dans la rue appelée rue Droite et demander, dans la maison de Judas, un nommé Saul de Tarse ; il est là en prière (Ac 9, 11)

Les frères, l'ayant appris, le conduisirent à Césarée et, de là, le firent partir sur Tarse (Ac 9, 30)

Barnabas partit alors chercher Saul à Tarse (Ac 11, 25)

« Moi ? reprit Paul, je suis Juif, de Tarse en Cilicie, citoyen d'une ville qui n'est pas sans renom. Je t'en prie, autorise-moi à parler au peuple. » (Ac 21, 39)

« Je suis Juif, né à Tarse en Cilicie, mais c'est ici, dans cette ville [Jérusalem], que j'ai été élevé et que j'ai reçu aux pieds de Gamaliel une formation strictement conforme à la Loi de nos pères. J'étais un partisan farouche de Dieu, comme vous l'êtes tous aujourd'hui » (Ac 22, 3)

Il n’y a aucune raison de mettre en doute cette information qui nous vient de Luc.

  1. La ville de Tarse

    Dion Chrysostome écrit ceci sur les Tarsiens :

    Votre demeure se trouve dans une grande ville et vous occupez une terre fertile, car vous y trouvez tout ce dont vous avez besoin pour vivre, en abondance et en profusion, grâce à ce fleuve qui traverse le cœur de votre cité ; de plus, Tarse est la capitale de tous les habitants de Cilicie (Discours 33, 17)

    Tarse occupait une place stratégique sur la route commerciale qui allait de la Syrie, à l’est, à l’Asie Mineure et la mer Égée à l’ouest, en passant par la chaine des monts Taurus, dans la Turquie actuelle. La ville est construite dans une plaine fertile où on cultive les céréales et la vigne, mais surtout le lin dont la qualité a donné naissance à une industrie qui a fait sa renommée.

    Tarse avait une longue histoire avant qu'Antiochus IV Épiphane (175-164 av. JC) ne lui confère en l’an 171 le statut de cité-État grecque gouvernée par ses propres magistrats élus et émettant sa propre monnaie. On favorisa sa colonisation par des Juifs et des Grecs afin d’accroitre la productivité de sa population orientale. Avec la conquête de Pompée, la ville fut intégrée au système romain d’Asie Mineur en l’an 66 av. JC. De plus, comme la ville s’opposa à Cassius, l’un des conjurés qui assassinèrent Jules César, elle fut récompensée en l’an 42 av. JC par Marc Antoine par le privilège de la liberté et de l’immunité, un privilège renouvelé par Auguste après la bataille d’Actium en l’an 31 av. JC. Ce privilège fut probablement accompagné par l'octroi de la citoyenneté romaine à un certain nombre de citoyens, ce qui contribua énormément à l’essor de la ville.

    Même si les Grecs composaient une partie de la population, la culture était demeurée orientale. C’est ce que révèle Dion Chrysostome qui se plaint d’y entendre en musique les airs phéniciens et le rythme phénicien, et écrit ceci à propos de la tenue vestimentaire des femmes :

    Parmi celles-ci [les mœurs d’autrefois] figure la convention relative à la tenue vestimentaire des femmes, qui prescrit que celles-ci doivent être vêtues et se comporter de telle sorte, dans la rue, que personne ne puisse apercevoir leur visage ni le reste de leur corps, et qu'elles-mêmes ne puissent rien voir au loin (Discours 33, 48).

    Malgré ses racines orientales, Tarse a un respect tout à fait hellénistique pour l’éducation et possède les ressources pour se payer une bonne formation. Strabon fait remarquer que « les habitants de Tarse se sont consacrés avec une telle ardeur, non seulement à la philosophie, mais aussi à l'ensemble du domaine de l'éducation en général, qu'ils ont surpassé Athènes, Alexandrie ou tout autre lieu où l'on pouvait trouver des écoles et des conférences de philosophes » (Géographie 14, 5, 13). En même temps, il note la particularité de cette ville où les habitants sont si passionnés d’éducation qu’ils quittent leur ville pour aller étudier à l’étranger et, à la fin de leurs études, ils ont tendance à y rester et à ne pas revenir à la maison.

    C’est donc dans une ville à la croisée de la culture orientale et grecque qu’est né Paul.

  2. La famille de Paul

    Paul ne nous dit presque rien sur lui-même, sinon qu’il était Hébreu (Ph 3, 5). Luc ajoute qu’il était de naissance citoyen romain (Ac 22, 27-28) et citoyen de la ville de Tarse (Ac 21, 39), et qu’il avait une sœur et un neveu à Jérusalem (Ac 23, 16).

    1. Un Hébreu

      Que signifie le terme « Hébreu »? Selon le Juif Philon d’Alexandrie, dans la plupart des cas il signifie être membre du peuple juif soit de naissance, soit par conversion. Mais quand il lui arrive de comparer la traduction selon diverses langues, il oppose le grec et l’hébreu. Ainsi, le terme ne désigne pas seulement un groupe religieux ou ethnique, mais également une langue. C’est ce que confirme la La lettre d’Aristée racontant la requête du roi Ptolémée d’Égypte demandant au grand prêtre Éléazar de Jérusalem de lui envoyer des experts car « Nous avons donc décidé que votre loi serait traduite en lettres grecques à partir ce que vous appelez des lettres hébraïques, afin qu'elles aussi prennent leur place parmi nous dans notre bibliothèque avec les autres livres royaux » (Lettre d’Aristée, 38); ce serait l’origine de la traduction de la Bible hébraïque en grec, appelé : Septante. Trouver ces experts représentait un défi, car d’une part peu de Juifs de la Diaspora connaissaient l’hébreu, d’autre part peu de Juifs en Palestine connaissaient le grec.

      Tout cela nous aide à comprendre le contexte de Ac 6, 1 : « En ces jours-là, le nombre des disciples augmentait, et les Hellénistes se mirent à récriminer contre les Hébreux parce que leurs veuves étaient oubliées dans le service quotidien »; les uns parlaient le grec, les autres l’hébreu. Ainsi, même si les deux groupes étaient juifs, la langue créait une forme de chauvinisme chez ceux qui parlaient hébreu, un sens que la Palestine était avant tout leur maison. Il n’est pas anodin de noter le classement ascendant des attributs utilisés par Paul en Ph 3, 5 : « circoncis le huitième jour, de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d'Hébreux ».

      Ainsi, Paul provient d’une famille qui, même si elle habitait dans la diaspora, avait conservé l’hébreu, sa langue ancestrale. Il est aussi probable que les ancêtres de Paul avaient émigré de Palestine il n'y a pas si longtemps. C’est ce qu’affirme saint Jérôme :

      Nous connaissons cette histoire. On raconte que les parents de l'apôtre Paul étaient originaires de Gischala, une région de Judée, et que, lorsque toute la province fut dévastée par Rome et que les Juifs furent dispersés à travers le monde, ils furent déplacés à Tarse, une ville de Cilicie ; le jeune Paul hérita du statut personnel de ses parents (Commentarii in Epistolam ad Philemonem, v. 23-24).

      Les biblistes se sont demandé d’où Jérôme tient-il cette information. On pense qu’il tient cette information d’Origène dans son commentaire de l’épitre à Philémon. Mais cela ne fait que repousser la question : d’où Origène tient-il cette information? Comme Gischala n’apparaît pas dans l’AT et n’a aucun lien avec la tribu de Benjamin ou avec le ministère de Jésus ou avec une communauté chrétienne quelconque de la période byzantine, on comprendrait mal pourquoi Origène ou des chrétiens auraient inventé cet élément d’information. Il semblerait donc qu’Origène s’est fié à une tradition orale qu’il a accueillie comme plausible.

      Nous savons que les Romains prirent le contrôle de la Palestine en 63 av. JC, et par la suite, il y eut un certain nombre d'occasions (61, 55, 52, 4 av. JC, 6 ap. JC) où des Juifs de diverses parties du pays furent réduits en esclavage et déportés à l'étranger. C’est ce qui serait arrivé aux parents de Paul. Philon nous informe que « Le vaste quartier de Rome situé au-delà du Tibre était la propriété de Juifs et habité par eux. La plupart étaient des affranchis romains, amenés à Rome comme prisonniers de guerre et affranchis par leurs anciens maîtres » (Legatio ad Gaium, 155). C’est ainsi que le père de Paul a pu bénéficier de la citoyenneté romaine à Tarse dont le fils a hérité.

    2. La citoyenneté romaine

      Cet élément d’information provient de Luc (Ac 25, 11-12; 26, 32; 28, 19), et il n’y a pas de véritables raisons de penser que Luc l’aurait inventé de toute pièce, car il ne aucun rôle dans le ministère de Paul, sinon de justifier le privilège d’être jugé à Rome. Et à Rome, rien d’important n’y arrive.

      En revanche, jamais Paul ne fait une allusion quelconque à sa citoyenneté romaine dans ses lettres. Et même certaines de ses confidences amènent des biblistes à douter qu’il soit citoyen romain, comme celle de 2 Co 11, 25 : « Trois fois j’ai été battu de verges », un traitement interdit à un citoyen romain. Mais dans les faits, cette loi était loin d’être toujours respectée et seuls les gens riches et prestigieux, tout en étant citoyens romains, bénéficiaient de ses avantages légaux. D’autres biblistes ont rappelé que les citoyens romains orientaux faisaient partie de l’aristocratie provinciale, ce qui ne semble pas cadrer avec le fabricant de tentes. Mais c’est oublier le niveau d’instruction de Paul, qui laisse supposer un milieu social infiniment supérieur à celui de l’artisan moyen, ainsi que sa conception plutôt bourgeoise du travail manuel, qu’il qualifie d’« esclavage » (1 Co 9, 19) et d’« avilissant ». Cette attitude laisse supposer que c'est l'exigence de sa stratégie missionnaire qui a conduit Paul à apprendre un métier.

      Mais pourquoi Paul ne mentionne jamais sa citoyenneté romaine? En fait, Paul n’avait aucune raison d’évoquer sa citoyenneté romaine dans ses lettres, d’autant plus qu’il aurait eu à fournir des preuves par des documents. Et dans les faits, obtenir la citoyenneté romaine n’était pas un phénomène compliqué ou rare. La concurrence chez les généraux romains pour obtenir des soutiens durant les guerres civiles après 49 av. JC a conduit à des offres généreuses d’émancipation individuelle en Orient. Il est donc loin d’être impossible que certains membres éminents de la communauté juive à Tarse aient été séduits par la perspective d’obtenir la citoyenneté romaine et se soient ralliés à Antoine. L’hypothèse la plus simple est que le père de Paul était un esclave affranchi par un citoyen romain de Tarse, et qu’il a ainsi acquis un certain degré de citoyenneté romaine qui s’est accru à chaque génération. Et cette citoyenneté romaine n’était pas incompatible avec la foi juive, car, en droit romain, codifié à cet égard par Jules César, les Juifs étaient exemptés de toute obligation qui entrait en conflit avec les exigences de leur foi.

      Bref, il n’a rien qui permet de croire que Luc aurait créé de toute pièce la citoyenneté romaine de Paul et il n’y a rien dans les épitres qui s’y oppose.

    3. Un nom romain

      En tant que citoyen romain, Paul portait un nom romain tripartite, composé du prénom (praenomen), du nom (nomen, désignant le fondateur de la famille romaine) et du cognomen (nom de famille), par exemple Marcus Tullius Cicero. Lorsqu'un esclave ou un étranger obtenait la citoyenneté, il était d'usage qu'il conserve son propre nom comme cognomen et adopte le prénom et le nom du Romain qui lui avait conféré la citoyenneté. Ainsi, Tiro, l'affranchi de Cicéron, devint Marcus Tullius Tiro. Paulos est la forme grecque du latin Paul(l)us, attesté à l'époque de Paul à la fois comme praenomen, i.e. Paullus Fabius Maximus et Paullus Aemilius Lepidus et comme cognomen, i.e. L. Sergius Paullus (Ac 13, 8). Le premier est aussi rare que le second est courant, et dans le monde romain, le cognomen était le nom le plus fréquemment utilisé car il était le plus précis. Ces observations tendent à suggérer que Paul(l)us était le cognomen de Paul.

      Mais, comme Paul(l)us est un nom typiquement romain, porté par de grandes familles sénatoriales comme les Aemilii, les Vettenii et les Sergii, comment peut-être le cognomen d’un Juif qui n’a acquis la citoyenneté romaine que récemment? Une explication possible est que le nom de Paul(l)us a été choisi parce que le plus rapproché du nom hébreu Saulos ou Sa(o)ulos, nom hébreu que Luc présente être celui de Paul (Ac 9, 4.17; 22, 7.13; 26, 14). D’ailleurs le nom Silas apparaît également, à travers l’araméen, comme la version grecque d’un nom hébreu. Et on ne voit aucune raison pourquoi Luc aurait inventé le nom de « Saul ». De plus, ce nom est celui du personnage le plus connu de la tribu de Benjamin dont se réclame Paul. Aussi, on peut penser qu’il s’agissait de son nom hébreu, mais comme il arrivait souvent, surtout en Cilicie dans la diaspora juive, on recevait un surnom. Ce surnom a peut-être été utilisé dans la famille et chez des amis avant la naissance de Paul, et devint par la suite partie intégrante de leur identité. Un bel exemple nous est donné par un inscription non datée trouvée à Naples où quelqu'un porte un surnom, Néon :

      Aux esprits des défunts. Lucius Antonius Leo, dit Néon, fils de Zoilus, de nationalité cilicienne, soldat de la flotte prétorienne à Misène, à partir du siècle de la trière « Aesclepius », vécut 27 ans, dont 9 ans de service. Son héritier, Gaius Julius Paulus, entreprit les travaux [de ses funérailles] (Corpus Inscriptionum Latinarum 10, 3377).

    4. Une description de Paul

      Saint Augustin pense que Paul avait choisi son nom en raison de l’adjectif latin paulus, qui signifie : petit, afin de refléter ce qu’il écrit en 1 Co 15, 9 : « Car je suis le plus petit des apôtres ». Le phénomène d’un nom propre qui reprend un adjectif existe dans plusieurs langues. Mais il n’y a aucune donnée historique qui pourrait nous faire une idée de la physionomie de Paul. Même les Actes de Paul, une œuvre du 2e siècle de notre ère, nous donne une description de Paul qui serait basée sur son nom et certaines associations qu’on faisait à l’époque entre les traits physionomiques et le caractère de la personne :

      Il vit venir Paul, un homme de petite taille, chauve et aux jambes arquées, en bonne forme physique, les sourcils joints et le nez légèrement crochu, plein d'amabilité ; car maintenant il ressemblait à un homme, et maintenant il avait le visage d'un ange (3, 1)

      Selon la grille de l’époque, des sourcils qui se rejoignent étaient considérés comme un signe de beauté, et une personne au nez crochu était perçue comme ayant probablement un caractère royal ou magnanime. Les hommes de petite taille avaient une circulation sanguine plus réduite, on les croyait vifs. Des jambes arquées indiquaient qu’un homme était bien ancré au sol, c’est-à-dire très réaliste. La calvitie était un trait spécifiquement humain ; aucun animal ne devenait chauve. Bref, la forte probabilité d’idéalisation dans le portrait de l’apôtre Paul dans les Actes des Paul rend sa valeur historique douteuse.

    5. La parenté de Paul

      En Ac 23, 16-17, Luc écrit : « Mais le fils de la sœur de Paul eut vent du guet-apens ; il se rendit à la forteresse, y entra et prévint Paul. Appelant un des centurions, Paul lui dit : "Conduis ce jeune homme (neanias) au tribun ; il a quelque chose à lui communiquer" ». Le terme neanias fait référence à quelqu’un qui a plus de 20 ans. Ainsi, d’après Luc, Paul aurait au moins une sœur et un neveu. Même s’il est probable qu'il ait eu des frères et des sœurs, et qu’on peut justifier la présence d’une sœur à Jérusalem, soit pour le commerce, soit pour un pèlerinage, il est difficile d’évaluer la valeur historique de cette information. Et le fait que ce neveu, non seulement apparaisse au moment, mais qu’il puisse avoir une influence sur un officier romain, nous laisse dubitatif.

      Certains ont cherché à obtenir de l’information sur la famille de Paul à travers les salutations de l’épitre aux Romains, comme Rm 16, 13 : « Saluez Rufus, l'élu dans le Seigneur et sa mère, qui est aussi la mienne ». Malheureusement, il arrive souvent que le terme « terme » mère est utilisé de manière métaphorique pour désigner une personne qui commande le respect; s’il s’agissait de sa mère biologique, Paul l’aurait nommé en premier. Il en même du terme « parent » (syngenēs) en Rm 16, 7.11.20 : la signification que lui donne Paul est très claire dès Rm 9, 3 où s’il s’agit de ses compatriotes juifs.

  3. L’éducation

    Luc ne mentionne que la formation de Paul à Jérusalem auprès de Gamaliel. Mais cela fait partie du plan théologique de Luc où tout commence à Jérusalem. On ne peut douter que, lorsque Paul quitta Tarse, il avait déjà reçu une solide formation de base. Malheureusement, Paul ne nous dit rien sur sa formation. Il faudra donc se fier sur ce qu’était les pratiques générales de l’époque.

    1. La première formation

      Les enfants des milieux tant païens que juifs entraient à l’école élémentaire à six ans. On y apprenait les habiletés de base comme la lecture, l’écriture, et l’arithmétique, ainsi que l’organisation sociale et le respect des institutions. En plus de ces habilités, l’enfant juif devait apprendre toutes les observances qui constituaient son identité.

      Tous les hommes tiennent à préserver leurs coutumes et leurs lois, et la nation juive plus que toute autre ; car, considérant les leurs comme des oracles qui leur ont été directement donnés par Dieu lui-même, et ayant été instruits de cette doctrine dès leur plus jeune âge, ils portent dans leur âme les images des commandements (Philon d’Alexandrie, Legatio ad Gaium, 210)

      C’est dans ce contexte que Paul a probablement fréquenté la Septante, cette traduction grecque de la Bible hébraïque. Car la Bible était considérée comme un manuel scolaire pour apprendre à lire et les élèves devaient en mémoriser de larges parts (2 Tm 3, 15 : « Depuis ta tendre enfance tu connais les Saintes Écritures… »). Les lettres de Paul contiennent presque 90 citations explicites de l’Écriture. Comme Hébreu, Paul dut également apprendre l’hébreu ou/et l’araméen. Car l’araméen était courant dans la population sémitique de Syrie et de l’est de l’Asie Mineure.

      En revanche, les enfants juifs devaient à apprendre à bien fonctionner dans le monde hellénistique auquel ils appartenaient. Ils développaient ainsi leurs connaissances de la langue et de la littérature grecque, lisaient Euripide et Homère. C’est ce qu’a dû apprendre Paul, en plus de savoir compter jusqu’à un million.

      Les études secondaires commençaient aussitôt que l’enfant pouvait lire et écrire facilement, normalement vers l’âge de 11 ans. L’accent n’était pas sur le développement d'un esprit critique, mais sur la transmission de toute une culture à travers les œuvres d'auteurs tels qu'Homère, Euripide, Ménandre et Démosthène. Dans une école possédant plusieurs manuscrits d'un auteur classique, la première étape consistait en une critique textuelle rudimentaire en cas de divergences. Venait ensuite la lecture du texte, une opération bien plus complexe qu'on ne l'imagine. Elle exigeait une préparation minutieuse, car les mots n'étaient pas séparés et le texte était dépourvu de ponctuation. Cette analyse rigoureuse jetait les bases d'une interprétation solide du texte, censée contribuer au développement moral des élèves. À mesure que leurs connaissances s'enrichissaient, ils s'exerçaient à la composition littéraire. Bien que variés, les types de compositions devaient tous respecter les quatre qualités essentielles que sont la concision, la clarté, la vraisemblance et la correction grammaticale, tout en intégrant l'agent, l'action, le temps, le lieu, le mode et la cause.

    2. La formation à la rhétorique

      Un garçon juif du premier siècle en Palestine complétait ses études obligatoires à l’âge de 12 ou 13 ans, quand il devenait techniquement une personne responsable. L’école secondaire grec durait un ou deux ans de plus. Commence alors l’équivalent d’un cursus universitaire de premier cycle comme aujourd’hui. Le récit de Philostrate à propos d’Apollonius est typique : « À l’âge de quatorze ans, son père l’emmena à Tarse, auprès d’Euthydème, précepteur phénicien » (Vie d’Apollonios 1, 7). À Tarse, il y avait un gymnase. L’attitude juive face aux gymnases varie selon les individus et les communautés. Voici ce qu’écrit Philon sur le sujet :

      Car qui peut être plus pleinement le bienfaiteur de ses enfants que leurs parents, qui non seulement leur ont donné la vie, mais les ont ensuite jugés dignes d'être nourris, puis d'une éducation tant physique que spirituelle, et leur ont permis non seulement de vivre, mais aussi de bien vivre, en entraînant leur corps par des règles gymniques et athlétiques afin de le rendre vigoureux et sain, en lui donnant une manière aisée de se tenir debout et de se mouvoir avec élégance et grâce, et en éduquant leur âme par les lettres, les chiffres, la géométrie, la musique et toutes sortes de philosophie (De specialibus legibus 2, 229-230)

      Tarse, cependant, possédait « toutes sortes d’écoles de rhétorique », selon Strabon, qui notait également la conséquence, à savoir « la facilité qui régnait chez les Tarsiens et qui leur permettait de parler instantanément, avec désinvolture et sans cesse, de n’importe quel sujet donné » (Géographie 14, 5.13-14). Dans une culture essentiellement verbale, l'art oratoire était la clé de la réussite. Son acquisition se divisait en trois étapes.

      1. La première consistait en la théorie du discours, incluant la rédaction de lettres. Techniques, règles, formules, etc., étaient discutées à l'infini. À mesure que les divisions et subdivisions se multipliaient, la complexité de la théorie la rendait de plus en plus obsolète.

      2. La deuxième étape, plus pratique, consistait à étudier les discours des grands maîtres de la rhétorique : quelles techniques étaient employées, comment produisaient-elles leurs effets, et aurait-on pu les perfectionner ?

      3. La dernière étape était la rédaction de discours d'entraînement, portant pour la plupart sur des sujets plus fantaisistes qu'utiles.

      Voilà la formation qu’a probablement reçu Paul. Même si ce dernier a choisi de ne pas avoir recours à l’éloquence de la sagesse dans la proclamation de l’Évangile (1 Co 1, 17; 2, 4), ses lettres démontrent l’art d’un écrivain bien formé. L’analyse de ses écrits suggère une maîtrise et une assurance qu’il est peu probable d’avoir acquises sans une longue pratique, et peut-être aussi de longues études. C’est dans le cadre de l’école de rhétorique que Paul fut initié aux différents courants de la philosophie grecque, qui faisaient partie intégrante de la culture générale de toute personne instruite. La présence de maîtres stoïciens à Tarse est mentionnée par Strabon.

      Il faut aussi se rappeler qu’au cours de sa période de formation (vers l’âge de 15 à 20 ans) Paul aurait fréquenté la synagogue de Tarse où il fut exposé à tradition juive de type hellénistique dont le grand représentant était Philon d’Alexandrie. À travers ses lettres, on peut établir des parallèles avec le philosophe juif, même si sa personnalité était très différente.

 

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