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Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 3 : Un Pharisien à Jérusalem, p. 52-70 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Selon Strabon, il était habituel pour les jeunes hommes de Tarse de quitter la ville pour des études à l’étranger. Fut-ce le cas de Paul? On peut l’imaginer. Car les exercices de rhétorique étaient extrêmement superficiels et ne convenaient qu’aux ambitieux voulant se tailler une place dans la vie publique. Et pour un Juif comme Paul, les opportunités étaient limitées. L’alternative était de se plonger dans l’étude de sa propre tradition. Mais où? Malgré le prestige de Babylone et Alexandrie, aucune ville ne pouvait rivaliser avec Jérusalem, le berceau du Judaïsme. Aussi, comme l’étude de la rhétorique ne durait pas plus de quatre ans, on peut imaginer que Paul a dû quitter Tarse pour Jérusalem vers l’âge de vingt ans, soit en l’an 15 (Rabbi Eliezer ben Hyrcanos avait 21 ans quand il est allé étudier à Jérusalem). On a déjà établi que sa conversion a eu lieu en l’an 33, cela signifie qu’il aurait passé 15 ans à Jérusalem avant de devenir Chrétien. Cette période qui s’étend de l’âge de 20 à 35 ans est celle chez un homme où les ambitions et la personnalité se solidifient et atteignent leur maturité.
- Un étudiant à Jérusalem?
Pour cette période de la vie de Paul nous sommes redevables à Luc qui écrit que Paul a été formé à Jérusalem aux pieds de Gamaliel (Ac 8, 1; 9, 1-2; 22, 3). Étant donné la théologie de Luc où la période ecclésiale commence à Jérusalem, il est légitime de se demander s’il a inventé cet élément d’information ou s’il l’a simplement accentué.
- Paul opposé à Luc?
Comme Luc n’est pas toujours fiable dans les données historiques qu’il nous offre et comme Paul ne parle jamais dans ses lettres d’une formation à Jérusalem, certains biblistes ont mis en doute le fait que Paul a pu séjourner à Jérusalem pour y faire des études. Trois arguments ont été avancés.
- Quand Paul a dû défendre l’orthodoxie de son judaïsme, jamais il n’a invoqué Gamaliel comme son maître. À cela on peut répondre que Paul était conscient qu’avoir une très bonne formation académique n’empêchait pas d’être un traître ou un pécheur; il a préféré utiliser l’argument de son zèle pour la loi (Ph 3, 6).
- On a aussi avancé l’argument qui si vraiment Paul avait séjourné à Jérusalem pour ses études, il aurait utilisé l’expression « retourner à Jérusalem » en Ga 1, 18, et non l’expression « je suis monté à Jérusalem ». À cela on peut répondre que Luc lui-même, qui a pourtant fait de Jérusalem le lieu de formation de Paul, n’emploie pas l’expression « retourner à Jérusalem » (sauf en Ac 22, 17), mais plutôt « monter à Jérusalem » qui est l’expression d’usage pour tout séjour à Jérusalem.
- Enfin, on signale ce passage de Ga 1, 22 (« Mais mon visage était inconnu aux Églises du Christ en Judée ») pour affirmer que les persécutions de Paul n’ont pas eu lieu en Judée, et donc que Paul n’habitait pas à Jérusalem. C’est oublier que, d’une part, les persécutions ont pu avoir lieu dans la campagne, autour de Jérusalem, et, d’autre part, Paul lui-même écrit que lors de sa visite à Jérusalem après sa conversion, il n’a vu que Céphas et Jacques, et personne d’autres. Ainsi, Ga 1, 22 ne donne qu’une introduction à ce que les Églises de Judée avaient entendu de leur persécuteur converti. Et connaissant Paul, il n’a pas passé beaucoup de temps à s’excuser de ce qu’il avait fait.
- Un pharisien
En Ph 3, 5, Paul se décrit ainsi : « pour la loi, Pharisien ». Qu’étaient donc les Pharisiens? Où pouvait-on les trouver?
Commençons par la première question. Il n’est pas facile d’y répondre, car nous n’avons que deux sources : l’historien juif Flavius Josèphe, qui nous dit avoir été un Pharisien, et les traditions du premier siècle qui ont été incorporées dans une collection rabbinique.
Josèphe mentionne les Pharisiens dans trois de ses ouvrages : La Guerre juive (publié en l’an 75-79), Les Antiquités judaïques (publié en 93-94) et Vie de Josèphe (publié en 95). Il est parfois difficile de réconcilier des éléments qui apparaissent contradictoires. Cependant, une analyse attentive révèle que les pharisiens constituaient un groupe d'intérêt politique profondément impliqué dans les conflits de la période hasmonéenne, et dont la participation à la vie publique s'est poursuivie jusqu'au premier siècle de notre ère, mais dans une moindre mesure.
Si on se réfère aux traditions rabbiniques, il est difficile d’extraire de l’information qui remonterait avant la destruction du temple en l’an 70. Les Pharisiens constituaient avant tout une société où le partage d'un repas était l'apogée de leur vie communautaire. Cette conclusion découle du fait qu'environ 67 % des péricopes juridiques traitent des lois alimentaires : la pureté rituelle des repas et les règles agricoles régissant la conformité des aliments à la consommation pharisaïque. L'observance du sabbat et des fêtes arrive loin derrière. Il semblerait que Hillel l’ancien a joué un rôle majeur vers 37-34 av. JC pour éloigner ce groupe de l’action politique. Une figure importante du groupe fut Gamaliel I, successeur de Hillel dont l’activité s’étendrait entre l’an 20 et 50 de notre ère. L’intérêt de Gamaliel était centré sur le temple : il fut un enseignant qui joua un grand rôle dans les délibérations concernant l’administration du temple. C’est également le portrait que nous en fait Luc en Ac 5, 34 : « C'était un Pharisien du nom de Gamaliel, un docteur de la Loi estimé de tout le peuple ». Sa réputation était très grande, car il apparaît dans une liste du 3e siècle sur les grands rabbins.
Un point mérite d’être relevé de l’enseignement de Gamaliel. Un jour, on lui posa la question : « Combien de Torahs furent données à Israël ? » Gamaliel répondit : « Deux, l’une écrite et l’autre transmise oralement ». Ainsi, non seulement la Loi écrite était contraignante pour les pharisiens, mais aussi son interprétation traditionnelle et son expansion. C’est le seul point sur lequel les traditions rabbiniques et Flavius Josèphe s’accordent. Ce dernier affirme : « Les pharisiens ont imposé au peuple de nombreuses lois issues de la tradition des pères, non écrites dans la Loi de Moïse. » C’est là que nous trouvons la confirmation de l’affirmation de Paul selon laquelle il était pharisien. « J’étais extrêmement zélé pour les traditions de mes pères » (Ga 1, 14) : voilà précisément le genre de langage qu’un pharisien aurait employé.
- Où pouvait-on trouver des Pharisiens?
Si nous n’avions comme donnée que ce que nous offrent Flavius Josèphe et l’évangile selon Jean, la réponse serait simple : le deux ne situent la présence pharisienne qu’à Jérusalem. Mais l’évangile de Marc est venu brouiller les cartes en présentant des récits où les Pharisiens sont en Galilée. Toutefois, après analyse, on remarque qu’à l’exception de Mc 12, 13 et 10, 2, pas un seul récit de Marc avec la figure des Pharisiens ne contient un élément qui nous permettrait d’identifier le lieu. Le mode de composition de l'évangéliste, qui associe les récits sur la base autre que leur localisation, n'implique pas une transposition du contexte original (très probablement Jérusalem), et il est fort improbable que les destinataires de l'évangile l'aient compris ainsi. Pour les lecteurs de la Diaspora, cela aurait été sans importance, et les Palestiniens instruits auraient inconsciemment apporté les corrections nécessaires. Dans leurs parallèles avec les exemples évoqués, ni Matthieu ni Luc ne peuvent être considérés comme ayant eu accès à des informations historiques indépendantes. De plus, tous deux manifestent une tendance à multiplier les références aux Pharisiens, présentés comme des adversaires stéréotypés de Jésus.
Luc 13, 31 constitue une exception à la règle : « A cet instant, quelques Pharisiens s'approchèrent et lui dirent : "Va-t'en, pars d'ici, car Hérode veut te faire mourir" ». La référence est claire à Hérode Antipas, roi de Galilée, qui avait autorité sur Jésus. Ce seul témoin, cependant, ne démontre pas une présence pharisaïque permanente en Galilée. Au contraire, la connaissance qu’avaient les pharisiens des intentions du roi suggérerait plutôt qu’ils étaient en mission à la cour depuis Jérusalem.
Bref, il est possible que certains pharisiens se soient rendus sporadiquement en Galilée pour inspecter les récoltes qu'ils comptaient acheter, mais rien ne prouve l'existence d'un mouvement pharisaïque, même de loin, en Galilée. Cela rend d'autant moins probable une présence pharisaïque permanente et significative en diaspora. Leur ambition de vivre la Loi aussi parfaitement que possible aurait été contrariée par un environnement non juif. Ainsi, il n'existe aucune preuve fiable de la présence de pharisiens établis de façon permanente hors de Jérusalem. L'affirmation de Luc selon laquelle Paul était « fils de pharisiens » (Ac 23, 6) doit être écartée comme une figure de style sans valeur historique. Si Paul a rejoint un groupe pharisaïque, et rien ne permet de douter de sa parole (Ph 3, 5), il s'agissait nécessairement d'une décision personnelle prise après son arrivée à Jérusalem. De plus, si Paul est arrivé à Jérusalem vers l’an 15, son séjour dans la ville aurait coïncidé avec celui de Gamaliel Ier, et il est extrêmement improbable que Paul ou tout autre Pharisien ait échappé à son influence.
- Les études pharisaïques
La tradition rabbinique de se consacrer à l’étude apparaît comme une des caractéristiques fondamentales des Pharisiens. Hillel, pourtant de tendance modérée aurait dit : « Celui qui n’apprend pas [la Loi] mérite la mort », tandis que Shammaï, de tendance plus stricte, se contentait de conseiller : « Faites de [l’étude de la] Loi une habitude constante », et Gamaliel Ier offrait le conseil pratique : « Trouvez-vous un maître et éloignez-vous du doute » (voir Mishna, Aboth, 1, 13-16). Comme les pharisiens s'enorgueillissaient de leur observance méticuleuse de la Loi, une connaissance détaillée des commandements tels qu'ils sont formulés dans la Torah écrite et orale était indispensable.
Cette étude se faisait en groupe. Pour ceux qui se souciaient de la pureté rituelle des aliments, il était plus simple que les personnes partageant les mêmes convictions mangent ensemble ; on avait confiance que chacun respectait les normes de l’autre. Le consensus d’interprétation quant aux exigences, que cela impliquait, nécessitait une étude et une discussion communes. On peut imaginer l’atmosphère surchauffée dans cet environnement de jeunes hommes scrutant les textes, ce qui amène cet avertissement de Hillel :
Ne vous isolez pas de la communauté. Ne vous fiez pas à vous-même jusqu'au jour de votre mort. Ne jugez pas votre prochain avant d'avoir été à sa place. Ne dites pas d'une chose incompréhensible qu'elle sera comprise à la fin. Et ne dites pas : « Quand j'aurai du temps libre, j'étudierai ! » Peut-être n'en aurez-vous jamais (Mishna, Aboth 2, 5)
Tout cela nous aide à imaginer le contexte dans lequel Paul a poursuivi ses études à Jérusalem. En Ga 1, 14 il écrit : « Je faisais des progrès dans le judaïsme, surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères ». Le désir de surpasser ceux de son âge s’explique probablement par le fait qu’il a commencé tard les études sur les traditions juives : il arrivait de la Diaspora, en retard par rapport à ses confrères de Jérusalem qui avaient eu la chance d’avoir des maîtres très tôt. Qu’a retenu Paul de cette période à Jérusalem? Il semblerait que certains détails de ses lettres reflèteraient la formation qu’il a reçu aux pieds de Gamaliel.
Terminons avec la question : si Paul a reçu une formation à Jérusalem pendant la période qui s’étend de l’an 15 à 33, comment expliquer qu’il ne dit jamais qu’il a rencontré Jésus qui a dû faire des pèlerinages à Jérusalem et qui y fut crucifié en l’an 30? Premièrement, on a tendance à surestimer la réputation de Jésus, car les évangiles laissent entendre que Jésus reçut un soutien général de la population, du moins en Galilée. Mais même en Galilée, quelqu’un comme Hérode qui semble se désintéresser du personnage (Lc 23, 8-12), le considérant comme inoffensif et le renvoyant à Pilate, une attitude très différente de celle qu’il réserva à Jean-Baptiste qu’il fit emprisonner et tuer. Si l’impact de Jésus en Galilée était minime, il l’était encore moins à Jérusalem. Son exécution a vraisemblablement eu lieu sans tambour ni trompette, dans l'indifférence d'une ville préoccupée par les préparatifs de la Pâque. Deuxièmement, même si cette crucifixion avait été le grand événement du printemps de l'an 30, ce dont on peut douter, rien ne garantit qu'il aurait captivé l'attention d'un Paul passionnément voué à l'étude de la Loi. Malgré l'omniprésence de la radio, de la télévision et des rumeurs, les étudiants hassidiques de Jérusalem parviennent aujourd'hui à préserver leur principe d'ignorance des événements profanes.
- Un homme marié
Quand Paul écrit 1 Corinthiens, il était célibataire. Mais la formulation de son célibat est ambiguë : « Je dis donc aux célibataires et aux veuves qu'il est bon de rester ainsi, comme moi » (1 Co 7, 8). Cette phrase signifie-t-elle que Paul ne s’est jamais marié ou qu’il est veuf? Les anciens biblistes pensent qu’il s’agit de ce dernier cas, les plus jeunes optent pour le premier cas.
Bien sûr, on ne peut exclure a priori que Paul ne s’est jamais marié. Le prophète Jérémie a refusé de se marier dans un geste symbolique (Jr 16, 1). Siméon ben Azzai (vers l’an 110) justifiait son célibat par ces mots : « Mon âme est en amour avec la Torah. D’autres peuvent voir à la suite de l’humanité ».
Les Juifs accordaient une grande valeur au mariage, au point d’instituer la loi du lévirat qui exigeait que les hommes de la famille d’un mari décédé sans enfant épouse la femme pour lui donner un descendant (Dt 25, 5-10). On s’attendait donc à ce qu’un homme se marie entre l’âge de 18 et 20 ans. Il y avait bien sûr des exceptions. Josèphe s’est marié à l’âge de 30 ans, Levi à 28 ans et Issa 30 ou 35 ans selon Le Testament des Douze patriarches et Philon d’Alexandrie recommandait de se marier à 40 ans.
Quand Paul a vécu sa conversion, il avait environ 40 ans. Même s’il est possible qu’il ait retardé son mariage et y ait renoncé complètement, on ne peut assumer que c’est là la signification de 1 Co 7, 8. Seule une minorité le faisait et ceux-là était considérés comme anormaux par leurs contemporains. Une telle décision exigeait un haut sentiment de confiance en soi basé sur ses accomplissements passés et la compréhension d’amis sympathiques. On ne peut assumer cette situation chez un immigrant de la Diaspora comme Paul. Le ton fièrement compétitif de Ga 1, 14 (« surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant… »), au contraire, trahit l'étranger qui a cherché ardemment à s’intégrer à la Jérusalem juive en se conformant aveuglément à la norme. Il est donc bien plus probable que Paul se soit soumis avec joie à l'attente selon laquelle les jeunes hommes se mariaient au début de la vingtaine.
Si Paul a été marié, pourquoi sa femme n’est jamais mentionnée? Il est possible qu’il se soit divorcé et qu’il soit par la suite demeuré célibataire, mais il est plus probable qu’il était veuf, et un veuvage qui pourrait être survenu dans des circonstances dramatiques. Pour le comprendre, il faut d’abord s’arrêter à Paul le persécuteur des Chrétiens. On assume trop souvent cette phase de la vie de Paul sans se poser la question : pourquoi? On attribue souvent cette agressivité à son côté Pharisien. Mais on chercherait en vain des données qui présentent les Pharisiens en conflit ouvert avec d’autres groupes. Dans le Nouveau Testament, l’attaque contre les premiers Chrétiens est le fait des Sadducéens; ils ont ainsi exécuté Jacques (Ac 12, 2).
Une attaque si directe contre les Chrétiens ne serait donc pas une initiative des Pharisiens, mais une initiative personnelle. Pourquoi? L’hypothèse qui suit est possible. Rappelons que Jérusalem se situe en zone sismique. Il n’est pas impossible que sa femme et ses enfants aient péri dans un tel accident ou lors d'une épidémie de peste. Comme Pharisien, Paul croyait à la Providence et à la main de Dieu dans les événements de la vie. Dès lors, on imagine un homme déchiré : une partie de sa théologie l'aurait logiquement conduit à imputer la faute à Dieu, mais une autre partie de sa perspective religieuse, qui prescrivait une soumission totale à la volonté divine, le lui interdisait. Si sa douleur et sa colère ne pouvaient être dirigées contre Dieu, elles devaient trouver une autre cible. Il lui fallait rationaliser un exutoire à son désir de vengeance refoulé. La montée de la secte Chrétienne a pu être le bouc émissaire parfait, elle qui menaçait l’unité juive alors que Rome pouvait intervenir à tout moment. Ce serait donc un passé douloureux qui serait à l’origine du silence de Paul sur sa femme.
- Un persécuteur de l’Église
Luc nous donne plusieurs détails sur cette persécution des Chrétiens par Paul.
Les gens entraînèrent Étienne hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient posé leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme appelé Saul (Ac 7, 58)
Saul, lui, était de ceux qui approuvaient ce meurtre (Ac 8, 1)
Quant à Saul, il ravageait l'Église ; il pénétrait dans les maisons, en arrachait hommes et femmes, et les jetait en prison (Ac 8, 3)
Saul, ne respirant toujours que menaces et meurtres contre les disciples du Seigneur, alla demander au Grand Prêtre des lettres pour les synagogues de Damas. S'il trouvait là des adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amènerait, enchaînés, à Jérusalem (Ac 9, 1-2)
Et c'est ce que j'ai fait à Jérusalem ; j'ai en personne incarcéré un grand nombre des saints en vertu du pouvoir que je tenais des grands prêtres et j'ai apporté mon suffrage quand on les mettait à mort. Parcourant toutes les synagogues, je multipliais mes sévices à leur égard, pour les forcer à blasphémer et, au comble de ma rage, je les poursuivais jusque dans les villes étrangères (Ac 26, 10-11)
Le portrait de Luc suscite un certain nombre de problèmes. Premièrement, ni le grand prêtre ni le Sanhédrin n’avaient d’autorité judiciaire en dehors des onze toparchies de Judée proprement dite. Leur autorité morale pouvait être contraignante, mais ils ne pouvaient pas habiliter Paul à procéder à des arrestations, en particulier sur le territoire d’une province romaine. Deuxièmement, la mention de Luc que Paul a apporté son suffrage pour mettre à mort des Chrétiens présuppose que Paul était membre du Sanhédrin. Même en reconnaissant que des Pharisiens étaient certainement membres du Sanhédrin au premier siècle, et en admettant que Paul a pu y être membre, il est surprenant que Paul ne l’ait jamais mentionné dans ses lettres, en particulier en Phil 3, 5 et 2 Co 11, 22 où Paul se vante d’être un vrai Juif et défend son attachement à ses racines.
Dès lors qu'on constate que les passages les plus marquants concernant les activités préChrétiennes de Paul figurent toujours en introduction aux récits de sa conversion, il devient évident que Luc, dans un souci artistique, a cherché à exagérer certains traits négatifs de Paul le persécuteur afin de mettre davantage en valeur le miracle de sa conversion et le succès de son apostolat. La transformation du persécuteur par excellence en apôtre idéal renforçait l'impact dramatique de son livre.
Là où Luc et Paul s’entendent parfaitement concerne le rôle de persécuteur chez Paul : « pour le zèle, persécuteur de l'Église » (Ph 3, 6); « Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d'être appelé apôtre parce que j'ai persécuté l'Église de Dieu » (1 Co 15, 9); « Car vous avez entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme : avec excès (kath’ hyperbolēn) je persécutais l'Église de Dieu et je cherchais à la détruire » (Ga 1, 13); « simplement, elles avaient entendu dire : "celui qui nous persécutait naguère annonce maintenant la foi qu'il détruisait alors" » (Ga 1, 23). L’expression « avec excès » (Ga 1, 13) exprime l’intensité de l’engagement de Paul et son évocation de la foi qu’il détruisait (Ga 1, 23) confirme sa conscience d’avoir causé des dommages réels. Mais dans tout cela rien ne le présente comme agissant en tant représentant officiel de l’autorité judiciaire. Il semble plutôt avoir agi de sa propre initiative.
Quand Paul admet qu’il a persécuté l’Église, qu’entend-il exprimer concrètement? Dans un certain nombre de passages, il fait allusion au fait que lui-même a été persécuté : « On nous insulte, nous bénissons ; on nous persécute, nous endurons » (1 Co 4, 12); « pourchassés, mais non rejoints ; terrassés, mais non achevés » (2 Co 4, 9); « Donc je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions, et les angoisses pour Christ ! » (2 Co 12, 10); « Quant à moi, frères, si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je alors persécuté ? » (Ga 5, 11). Ainsi, Paul mentionne avoir été injurié, calomnié et insulté, en plus d'épreuves et de calamités non spécifiées. Mais son action contre les Chrétiens ne pouvait consister en des actions comme la flagellation, que seules les autorités compétence pouvaient administrer et ne relevait de l’initiative d’un individu. On imagine plutôt une action comme la dénonciation. Il y avait à Jérusalem un certain nombre de synagogues différentes où les Juifs se réunissaient, en particulier pour étudier la Loi. Paul se serait donc introduit dans ces synagogues, et pour employer les mots de Luc en Ac 26, 11, il multipliait ses sévices à égard des Juifs chrétiens pour les forcer à blasphémer, i.e. à adhérer par serment à une formule niant la fidélité de Jésus à Dieu et déclarant que le messie n’était pas encore venu. Il est possible qu’une excommunication de la synagogue s’en suivait avec toutes ses conséquences sociales.
Selon cette perspective où Paul apparaît comme un zélé qui prend des initiatives personnelles. Aussi, l’idée qu’il ait pu être mandaté pour se rendre à Damas comme l’affirme Luc apparaît improbable. À moins d'admettre que nous ignorons pourquoi Paul s'est rendu à Damas, nous devons postuler un voyage privé avec un objectif inconnu.
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