|
Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 4 : La conversion et ses conséquences, p. 71-101 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Alors que Luc nous offre trois récits (Ac 9, 1-19; 22, 4-16; 26, 9-18) de la conversion de Paul, l’apôtre lui-même est étonnant discret sur ce fait. Tout au plus pouvons-nous glaner quelques allusions dans ses lettres :
Ne suis-je pas libre ? Ne suis-je pas apôtre ? N'ai-je pas vu Jésus, notre Seigneur ? (1 Co 9, 1)
En tout dernier lieu, il m'est aussi apparu, à moi l'avorton (1 Co 15, 8)
et d'ailleurs, ce n'est pas par un homme qu'il m'a été transmis ni enseigné, mais par une révélation de Jésus Christ (Ga 1, 12)
de révéler en moi son Fils afin que je l'annonce parmi les païens, aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain (Ga 1, 16)
Notons que ce deux dernières références l’accent sur la révélation de la bonne nouvelle et le but de cette révélation est de prêcher cette bonne nouvelle; la conversion et l’appel à la mission sont inséparables.
- La conversion
Les deux références de Paul en 1 Corinthians à sa conversion affirment que Paul « a vu le Seigneur », le même verbe qu’en Jn 20, 14 à propos de l’expérience de Marie Magdeleine qui « a vu le Seigneur ». Nous sommes dans le contexte des apparitions après Pâques.
- Les apparitions de reconnaissance
On peut répartir les récits d’apparition en deux catégories : les apparitions de reconnaissance où les gens reconnaissent que le Jésus, qui était mort, est maintenant vivant (voir Mt 28, 8-10; Lc 24, 13-42; Jn 20, 11-16.24-29) et les apparitions de mission (Mt 28, 16-20; Jn 20, 19-23).
Les apparitions de reconnaissance, malgré leurs variations, obéissent à un certain schéma qui comprend quatre éléments.
- Les disciples admettent qu’avec la mort de Jésus c’est la fin. Marie pleure au tombeau (Jn 20, 11), Cléopas exprime sa déception (Lc 24, 21), des disciples apeurés se cachent (Jn 20, 19), Thomas se moque (Jn 20, 25).
- Jésus intervient. Il appelle Marie (Jn 20, 16), il se joint à Cléopas (Lc 24, 15), il est présent aux disciples (Jn 20, 19.26).
- Jésus donne un signe de son identité. Il montre ses mains et son côté (Jn 20, 20.27) ou ses mains et ses pieds (Lc 24, 40), il rompt le pain (Lc 24, 30).
- Jésus est reconnu. Les disciples se prosternent (Mt 28, 9), Marie dit : « Rabbouni » (Jn 20, 16), et Thomas dit : « Mon Seigneur et mon Dieu », leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent (Lc 24, 3), ils virent le Seigneur (Jn 20, 20).
La mention de la déception initiale est importante, car elle contredit l’idée que les disciples auraient inventé la résurrection de Jésus dans leur enthousiasme pour une vie continue. C’est une initiative de Jésus qui les amène à croire en cette résurrection. Et il faut un signe de son identité tant la différence entre le Jésus ressuscité et le Jésus terrestre est grande. Et même là, la foi n’est pas automatique (Lc 24, 41; Mt 28, 17).
- Une connaissance pharisienne de Jésus
Que connaissait Paul sur Jésus de Nazareth avant sa conversion? Car, il est assuré que Paul avait une certaine connaissance de Jésus, puisqu’il écrit en 2 Co 5, 16b : « Si nous avons connu le Christ à la manière humaine, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi ». Alors demandons-nous : quelle connaissait pouvait avoir un Juif du premier siècle, en particulier un Pharisien, à propos de Jésus?
L’historien juif Josèphe nous a laissé deux références à Jésus. Nous avons d’abord ce passage :
Le jeune Ananias, qui, comme nous l'avons dit, reçut le grand-pontificat, était d'un caractère fier et d'une grande insolence ; il suivait, en effet, la doctrine les Sadducéens, qui sont inflexibles dans leur manière de voir si on les compare aux autres Juifs, ainsi que nous l'avons déjà montré. Comme Ananias était tel et qu'il croyait avoir une occasion favorable parce que Festus était mort et Albinus encore en route, il réunit un sanhédrin, traduisit devant lui Jacques, frère de Jésus appelé le Christ, et certains autres, en les accusant d'avoir transgressé la loi, et il les fit lapider (Antiquités judaïques 20, 199-200).
Ainsi, le grand-prêtre Ananias profita du vide laissé par l’autorité humaine avant l’arrivée du nouveau procurateur pour affirmer son autorité de manière brutale. L’intérêt de Josèphe était d’expliquer pour Ananias fut par la suite déposée par l’autorité romaine. Mais notons que dans sa présentation, il doit spécifier de quelque Jacques il s’agit (« le frère de Jésus »), car c’était un nom très commun, comme ce l’était pour Jésus en spécifiant : le Christ, le titre qui circulait à son sujet, même chez ceux qui le rejetaient.
La deuxième référence à Jésus chez Flavius Josèphe est connue sous le titre de Testimonium Flavianum et a suscité de grands débats, en raison de l’intervention d’un scribe chrétien qui a modifié le texte qu’il copiait pour exprimer sa foi. Voici le texte où nous avons mis en italique les interpolations probables du scribe :
Vers le même temps vint Jésus, homme sage, si toutefois il faut l'appeler un homme. Car il était un faiseur d’œuvres extraordinaires (paradoxōn ergōn) et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité (hēdonē talēthē). Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. C'était le Christ. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens, Pilate l'eut condamné à la crucifixion, ceux qui l'avaient d'abord chéri ne cessèrent pas de le faire, car il leur apparut trois jours après ressuscité, alors que les prophètes divins avaient annoncé cela et mille autres merveilles à son sujet. Et le groupe appelé d'après lui celui des Chrétiens n'a pas encore disparu (Antiquités judaïques 18, 63-64).
Sans les ajouts du scribe, nous avons un texte compatible avec les idées d’un juif non chrétien. Notons d’abord que Josèphe qualifie les œuvres de Jésus avec l’attribut : paradoxos, qui signifie : contraire à l'attente ou à l'opinion commune, extraordinaire; l’adjectif peut avoir une connotation négative au sens de : étrange, bizarre, paradoxal, et donc peu croyable, ou une connotation positive au sens de : extraordinaire, merveilleux. Pour préciser le sens qu’entend lui donner Josèphe, il faut considérer sa description de l’auditoire de Jésus : des hommes qui reçoivent avec joie la vérité : lit. des hommes ceux recevant en plaisir (hēdonē) la vérité (talēthē, une crase de tē alēthē). Que veux dire Joseph? On ne peut enlever l’idée d’une note ironique dans la phrase, sous-entendant : ce sont des naïfs qui se sont fait avoir. Car dire que l’auditoire de Jésus est constitué de chercheurs de vérité pourrait laisser entendre que Jésus prêchait la vérité, ce serait invraisemblable de la part de Josèphe. Une suggestion a été faite et conviendrait mieux au contexte de « plaisir » (hēdonē) : modifier talēthē en ta aēthē (les nouveautés, les choses inaccoutumées, étranges); l’auditoire de Jésus serait constitué de gens qui reçoivent avec plaisir les nouveautés ou les choses hors de l’ordinaire.
Bref, Jésus a mérité une place dans l'histoire de Josèphe simplement parce que, contre toute attente, il a rassemblé des disciples qui lui ont survécu. Lorsqu'on compare l'affirmation selon laquelle « il a converti de nombreux Juifs et Grecs » aux Évangiles, il apparaît clairement que Josèphe projette sur le vivant de Jésus une vérité qui ne s'est avérée que bien plus tard, au premier siècle. En réalité, Jésus a converti peu de Juifs et encore moins de Grecs. Ce n'est qu'après Pâques qu'ils ont formé « une communauté de chrétiens ». Ce terme devrait être traduit par « messianistes » afin d'en faire ressortir toute signification pour une personne d'origine juive. On se souviendra que Josèphe était conscient que les disciples de Jésus le considéraient comme le Messie. Ainsi, nous pouvons supposer sans risque que Paul savait (1) que Jésus avait été un enseignant auquel on attribuait des miracles ; (2) qu'il avait été crucifié sous Ponce Pilate à la suite d'accusations juives ; et (3) que ses disciples le considéraient comme le Messie.
Mais il est impossible que Paul, comme Pharisien, n’ait connu que ces données rudimentaires. Car Jésus a été un enseignement, ce qui l’a entraîné dans des controverses avec les Pharisiens, en particulier en ce qui concerne le sabbat. Rappelons que selon la Mishna (traité shabbat 7, 2), il y avait 39 activités interdites le jour du sabbat. Les évangiles présentent plusieurs controverses autour du sabbat (Mc 2, 23-28; 3, 1-6; Lc 6, 6-11; 14, 1-6; Jn 9, 1-40), surtout le fait de guérir ce jour-là quand il n’y a pas de menace à la vie d’une personne. Jésus aurait donc été perçu comme quelqu’un qui relativise le sabbat, contestant par le fait même que la Loi soit la seule et définitive autorité, et donc se prévalant d’une autorité qui surpasse celle de la Loi. Enfin, les chrétiens, en proclamant la résurrection des morts de Jésus, se trouvaient à affirmer que Dieu validait la mission de Jésus et garantissait son enseignement. Tout cela touchait une corde sensible chez les Pharisiens qui, eux aussi, croyaient en la résurrection des morts.
Paul devait connaître quelque peu les affirmations chrétiennes. À ses yeux, il devait être absurde de prétendre que Dieu était intervenu pour ressusciter un faux prophète dont la prétention blasphématoire d'être le messie attendu s'accompagnait d'une subversion délibérée de l'autorité de la Loi. On comprend mieux dès lors pourquoi Paul s'efforçait de détourner les chrétiens de leurs croyances : ils avaient été gravement induits en erreur.
- La reconnaissance du Seigneur ressuscité
À la veille de sa conversion, Paul était certainement convaincu que Jésus avait été mis à mort avec raison, et que la seule voie possible pour les Juifs chrétiens était de revenir au bercail du Judaïsme authentique. Sa conversion est un événement inattendu et ne peut être dû qu’à l’initiative de Jésus. Il faut donc bien interpréter son récit en 1 Co 15, 8 : « En tout dernier lieu, il s’est fait voir (ōphthē) à moi, l'avorton ». Le verbe ōphthē peut être soit un verbe à la voix passive, auquel cas il faut traduire : « il fut vu par moi », soit à la voix moyenne, auquel cas il faut traduire : « il s’est fait voir à moi » ou « il m’est apparu ». Dans le premier cas, l’initiative revient à Paul, dans l’autre cas à Jésus. Lequel faut-il choisir? Ac 26, 16 peut nous guider : « Mais relève-toi, debout sur tes pieds ! Voici pourquoi en effet je me suis fait voir (ōphthēn) à toi », ainsi que Ac 7, 2 : « Le Dieu de gloire s’est fait voir (ōphthē) à notre père Abraham » qui reprend Gn 12, 7 LXX : « Et le Seigneur se fit voir (ōphthē) à Abram », qui traduit l’hébreu : wayyera’ Yahweh ‘el Abram, où la particule ‘el traduit l’idée d’un mouvement, d’une direction. Pour Paul, cette rencontre est une initiative et une action de Jésus. C’est ce qu’il dira avec des mots différents en Ga 1, 16 : « Mais, lorsque celui qui m'a mis à part depuis le sein de ma mère et m'a appelé par sa grâce a jugé bon de révéler (apokalypsai) en moi son Fils afin que je l'annonce parmi les païens ».
Le récit de la rencontre de Jésus avec Paul pose un problème. Parmi les éléments de notre grille des récits d’apparition, il y avait la présentation par Jésus d’un signe de son identité et la reconnaissance de Jésus à partir de ce signe. Comment est-ce possible avec Paul, puisqu’il n’a jamais rencontré Jésus de son vivant? Il faut admettre que nous sommes devant un mystère, à moins d’admettre le récit de Luc où Jésus s’identifie en donnant son nom (Ac 9, 5; 22, 8; 26, 15).
Mais l’important est que le monde de Paul fut soudainement bouleversé, son schème de valeurs complètement renversé. Paul savait désormais, avec la conviction inébranlable de son expérience directe, que Jésus, crucifié sous Ponce Pilate, était vivant. La résurrection qu'il avait rejetée avec mépris était un fait, aussi indéniable que sa propre réalité. Il savait que Jésus existait désormais sur un autre plan. Cette reconnaissance fut tout ce qui était nécessaire à sa conversion, car elle transforma radicalement son système de valeurs. Si l'une des résonances que le nom de Jésus faisait naître dans son esprit pharisaïque était vraie (à savoir la résurrection), alors les autres devaient automatiquement être envisagées sous un angle complètement différent. Elles n'étaient plus les prétentions blasphématoires d'un fou et de ses dupes, mais la vérité absolue. Jésus devait donc être précisément ce qu'il affirmait implicitement, et que ses disciples affirmaient explicitement, à savoir le Messie. De même, l'attitude de Jésus envers la Loi devait être juste ; la Loi n'était pas l'expression définitive de la volonté de Dieu. Ce que la Loi posait comme conditions préalables au salut n'avait plus aucune validité. Puisque la grâce avait été accordée à Paul, malgré ses efforts pour contrecarrer le plan divin du salut révélé en Jésus, elle pouvait aussi être rendue accessible à ceux que la Loi avait exclus. Ce n’est qu’en admettant que la conversion de Paul consistait essentiellement en une réévaluation de ses propres idées qu’il devient possible de comprendre comment il peut écrire : « Frères, je tiens à ce que vous le sachiez : l’Évangile que j’annonce n’est pas d’origine humaine, car je ne l’ai reçu d’aucun homme et personne ne me l’a enseigné, mais il m’a été enseigné par une révélation de Jésus-Christ. » (Ga 1, 11–12; cf. 1, 1).
Ainsi, la rencontre de Paul avec le Christ lui révéla la vérité de ce qu'il avait autrefois tenu pour faux, en l'obligeant à reconsidérer ce qui devint les pôles christologique et sotériologique de son Évangile. Le Christ était le nouvel Adam, l'incarnation de l'humanité authentique. La Loi n'était plus un obstacle au salut des païens ; ils pouvaient être sauvés sans se convertir au judaïsme.
- L’apôtre des païens
Selon les propres mots de Paul, sa conversion coïncide avec un appel pour la mission auprès des païens :
Mais, lorsque celui qui m'a mis à part depuis le sein de ma mère et m'a appelé par sa grâce a jugé bon de révéler en moi son Fils afin que je l'annonce parmi les nations (Ga 1, 15-16a).
Ces mots de Paul évoquent deux passages de la Septante :
Dès le sein de ma mère, le Seigneur a appelé mon nom… Et il m'a dit : « … je t'ai choisi pour être l'alliance des races, la lumière des nations, le salut de tous, jusqu'aux extrémités de la terre (Is 49, 1.6)
Avant de te former dans le sein, je te connaissais, et avant que tu sortisses du sein de ta mère, je t'avais sanctifié ; et je t'ai fait prophète pour les nations (Jr 1, 5)
Ainsi, Paul perçoit sa conversion comme l’exécution d’un plan de Dieu afin d’apporter la bonne nouvelle à ceux qui n’appartenaient pas au peuple juif. Ainsi, les passages de Ga 1, 11-12 et 1, 15-16 indiquent sans ambiguïté que la mission de Paul auprès des païens n’était pas un développement tardif, ni une simple extension d’une prétendue action des hellénistes à Jérusalem.
- Arabie
Où se situait l’Arabie ? Strabon rapporte la réponse des géographes : « L’Arabia Felix est délimitée par toute l’étendue du golfe Arabique [= mer Rouge] et du golfe Persique ». Quelle représentation un Juif du premier siècle se fait-il de l’Arabie?
- Le lieu et la mission
La ville de Petra (dans la Jordanie actuelle) était le siège royal de l’Arabie, et le chef-lieu des Nabatéens, d’où le nom : Arabie des Nabatéens. C’est donc vers le territoire des Nabatéens qu’est parti Paul, ce territoire qui occupe les deux rives du golfe d’Aqaba qui se jette dans la mer Rouge. Pourquoi ce séjour?
On a proposé que Paul y serait allé parce que, après sa conversion, il avait besoin d’une période de silence et de réflexion. Mais le fait qu’il ait suscité la colère des Nabatéens au point de devoir quitter la région suggère autre chose : Paul a essayé de convertir des gens. Tout ceci est cohérent avec la façon dont Paul a compris sa conversion : un envoi auprès des païens.
- Les Nabatéens et les Juifs
Rappelons les relations houleuses entre Juifs et Nabatéens. Le Juif Antipater d'Idumée (113 av. JC – 43 ap. JC), le père d’Hérode le Grand, scella une alliance entre Hyrcan II (110 – 30 av. JC), grand-prêtre et ethnarque de Judée, et le roi Nabatéen Arétas III en épousant Cypros, issue d'une éminente famille nabatéenne et future mère d'Hérode le Grand. Contre son gré, en 32-31 av. JC, ce dernier fut contraint de faire la guerre aux Nabatéens qu’il vainquit, et une nouvelle fois en 9 av. JC. Il n’est donc pas surprenant qu’à sa mort en 4 av. JC, alors que le peuple juif se révolta après ce règne autoritaire, les Nabatéens se joignirent au gouverneur romain de Syrie pour réprimer brutalement la révolte. Afin d'apaiser les tensions entre Juifs et Nabatéens, Hérode Antipas, fils d’Hérode le Grand et roi de Galilée, épousa la fille du roi Nabatéen Arétas IV. Avec le temps, cependant, Antipas se lassa d'elle et divorça pour épouser Hérodiade, la femme de son demi-frère Philippe. Ce mariage est probablement daté de l’an 23. La critique qu'en fit Jean-Baptiste est rapportée à la fois par les évangiles et par Flavius Josèphe. Leurs points de vue divergents (moral pour les premiers, politique pour les seconds) sont en réalité complémentaires et expliquent de façon satisfaisante l'arrestation et l'emprisonnement de Jean Baptiste à Machéronte, probablement vers l’an 28. Hérode Antipas s'y était installé depuis la Galilée afin de se préparer à une attaque d'Arétas, en représailles de l'affront fait à sa fille. Ce dernier fit en effet d'une zone contestée à sa frontière nord un prétexte à la guerre. Lors de la bataille, probablement datée vers l’an 29, les troupes d'Antipas furent mises en déroute.
- La situation quand Paul est arrivé
C’est sous le règne d’Arétas IV (règne de 9 av. JC – 40 ap. JC) que Paul arriva en Arabie. En raison de la susceptibilité romaine quand la paix était menacée, ce roi vivait beaucoup d’anxiété, en particulier en raison d’expérience passée. Environ 40 ans avant l’arrivée de Paul, il avait vécu un conflit avec Hérode le Grand qui était intervenu sur son territoire pour arrêter des criminels, et l’escarmouche avec ses soldats était parvenue aux oreilles de l’empereur Auguste. La violation de la paix à l’est de l’empire lui déplut et Hérode perdit son titre d’ami pour devenir sujet. Ce n’est qu’après de multiples ambassades qu’il retrouva la faveur de l’empereur. Pendant ce temps, Arétas IV passe par une période incertaine, ayant succédé sur le trône à Obodas III sans avoir sollicité l'accord de Rome, alors qu’Auguste planifiait confier l’Arabie à Hérode. Ce n’est qu’après le refus ce dernier qu’Arétas est confirmé dans son poste, non sans une réprimande sur sa précipitation.
Ainsi, Arétas savait d’expérience que Rome avait peu de patience pour toute action belliqueuse. Au moment où Paul entre en scène en Arabie, c’est l’empereur Tibère qui est sur le trône de Rome. Même si en l’an 26 il s’est retiré à l’île de Capri, il n’en demeure pas moins vigilant concernant la sécurité aux frontières orientales de l’empire. Par exemple, lors du décès d’Hérode Philippe, tétrarque d’Iturée, Trachonitide, Gaulanitide, Batanée et Auranitide, en l’an 34, Tibère intervint immédiatement pour rattacher ces territoires à la province romaine de Syrie.
Arétas savait donc qu’au moindre faux il devra faire face aux quatre légions du gouverneur de Syrie. De plus, ses relations avec les Juifs étaient tendues depuis les guerres avec Hérode le Grand. C’est dans ce contexte que Paul arrive en Arabie en l’an 33. Ce n'était assurément pas le moment propice pour un Juif de commencer à prêcher ce qui, pour un étranger, n'était qu'une nouvelle forme de judaïsme. Aux yeux des Nabatéens, destinataires de son ministère, cela ne pouvait apparaître que comme une tentative d'infiltration, de division et d'affaiblissement. Ce qu'ils considéraient comme une incitation à la trahison aurait provoqué une réaction immédiate et violente. C’est ce qui expliquerait que par la suite, à Damas, l'ethnarque du roi Arétas faisait garder la ville pour arrêter Paul qui dû s’enfuir de nuit par une fenêtre (cf. 2 Co 11, 32-33).
Il est peu probable que Paul ait pénétré profondément en Arabie. Il n'a peut-être même pas atteint Bosra (Syrie) ; il y avait trois villes nabatéennes plus au nord (aujourd’hui en Syrie) : Philippopolis (Chahba), Kanatha (Qanaouat) et Soueïda . Si Arétas envisageait une résistance armée contre Rome, il aurait certainement déployé des troupes dans la région, et Paul aurait suscité la suspicion dès qu'il aurait pris la parole. Cela rend improbable un séjour prolongé.
- Damas
Paul ne nous dit rien sur ses trois ans passés à Damas. Selon Luc, le ministère de Paul était consacré aux Juifs de la synagogue. Mais une telle affirmation est incompatible avec la conviction de Paul que sa mission concernait les païens (2 Co 11, 32-33).
- Apprendre un métier
Avant d’explorer d’avantage le séjour de Paul à Damas, demandons-nous : comment Paul assura-t-il sa subsistance? Il est peu probable que l’Église assurait la subsistance des nouveaux convertis tout comme il est peu probable que Paul était indépendant de fortune; il semble Paul ait dû lui-même voir à sa subsistance.
Paul lui-même écrit qu’il a dû travailler de ses mains jour et nuit pour subvenir à ses besoins (1 Th 2, 9; 2 Th 3, 7-9; 1 Co 4, 12). Et il l’évoque indirectement quand il parle des épreuves injustes de sa vie (1 Co 4, 12; 2 Co 6, 5; 11, 23.27) et la qualifie de « servile » (1 Co 9, 19) et d’« humiliante » (2 Co 11, 7). Certains textes juifs affirment que les rabbins exerçaient un métier, mais tous ces textes datent de la période postérieure à l'an 70., lorsque les conditions à Jérusalem s'étaient radicalement dégradées; on avait alors transformé une nécessité en vertu. Mais aucune donnée ne suggère que Paul, alors étudiant à Jérusalem, ait eu besoin d’apprendre un métier; son engagement intense envers ses études (Ga, 1, 14) l'empêchait d'être distrait par d'autres intérêts, et même s'il ne recevait rien de sa famille (ce qui semble peu probable), il n'aurait pas péri de faim, car nombreux étaient ceux qui cherchaient à se valoriser par l'aumône.
Mais à la suite de sa conversion, Paul ne pouvait plus compter sur cette charité institutionalisée. C’est durant son séjour à Damas, et peut-être aussi grâce à ses voyages en Arabie, que Paul a vraisemblablement pris conscience de la nécessité d’être autonome et indépendant. Sa mission exigeait une grande mobilité afin d’aller à la rencontre du monde païen tout entier. Seule l’indépendance financière pouvait lui offrir une telle liberté, et celle-ci était impossible sans la compétence d’un métier. Selon Luc, Paul devint un fabricant de tentes (Ac 18, 3), ce qui est tout à fait plausible. Car cette compétence était en demande partout dans l’empire romain et lui permettait d’entrer en contact avec toutes les couches de la population. De plus, il pouvait facilement transporter ses outils avec lui dans ses voyages, et c’était un travail qui s’exerçait assis, et donc lui permettait de travailler et prêcher à des individus en même temps.
À Rome, au 1er siècle, plusieurs inscriptions attestent l'existence d'une organisation appelée « Association des fabricants de tentes ». Pline l’Ancien décrit ainsi leur activité :
Des toiles de lin servaient de couvertures aux théâtres, une idée initialement conçue par Quintus Catulus lors de la dédicace du Capitole. … Par la suite, même en l'absence de jeux, Marcellus, fils d'Octavie, sœur d'Auguste, fit installer, dès le 1er août, des auvents de toile à voile sur le Forum durant son mandat d'édile au 11e consulat de son oncle, afin que les personnes engagées dans des procès puissent s'y rendre dans des conditions plus saines. Quel changement par rapport aux mœurs sévères de Caton l'ancien censeur, qui avait estimé que le Forum devait être pavé de pierres pointues [pour éloigner les badauds!]. Plus récemment encore, des auvents d'un bleu ciel constellé d'étoiles furent tendus par des cordes, même dans les amphithéâtres de l'empereur Néron. Des auvents rouges sont utilisés dans les cours intérieures des maisons pour protéger la mousse qui y pousse du soleil (Histoire naturelle 19, 23-24)
Les fabricants de tente ne produisaient pas seulement des auvents. Ils produisaient aussi des tentes pour héberger des gens quand les auberges ne suffisaient plus lors d’événements spéciaux, comme le rapporte Suétone (César 39, 4) pour la célébration d’une victoire de César. Ces tentes pouvaient être faites de lin léger, comme pour les pavillons de plage d'été, conçus pour offrir de l'ombre sans entraver la brise, ou de lin beaucoup plus épais utilisé pour les voiles et les étals des marchands ambulants. Il y avait également des tentes beaucoup plus robustes faites de cuir. Ainsi, Paul pouvait exercer son métier toute l’année. Tout ce dont il avait besoin était d’un poinçon pour percer le trou dans une couture repliée de toile, comme dans le cuir, et dans les deux cas, de l'aiguille courbe qu’on glisse avant que le trou ne se referme, d'un couteau en forme de croissant de lune, d'aiguilles et de fil ciré. Il pouvait ainsi renforcer une voile et refaire les tentes qui servaient d'abri aux passagers et à l'équipage sur le pont et de logement à terre pour la nuit. Il pouvait réparer la toile d'un chariot ou le harnais des animaux de trait. Il pouvait faire un point ou deux sur n'importe quel article de cuir, parmi les plus divers, utilisé par les voyageurs : sandales, guêtres, ceintures, manteaux et gourdes. Comme chaque ville d'une certaine importance organisait sa fête, pour laquelle des stands et des tentes étaient indispensables, Paul pouvait toujours se trouver des clients s’il choisissait le bon moment. À Corinthe, par exemple, Paul trouva du travail chez Priscille et Aquilas (Ac 18, 3), qui répondaient au besoin constant d'auvents, mais qui profitaient également du fait que les Jeux isthmiques, organisés tous les deux ans, assuraient un travail continu pour la réparation et la fabrication de tentes.
C’est ainsi que Paul a pu assurer sa subsistance en travaillant jour et nuit (1 Th 2, 9; 2 Th 3, 9). Mais il n’a pas pu s’enrichir, car il se déplaçait constamment, et donc ne pouvait se garantir une clientèle stable. C’est pourquoi il lui a fallu parfois recevoir des subventions de communautés (Ph 4, 15-16; 2 Co 11, 9). En revanche, l'inconvénient du choix de Paul était qu'il le stigmatisait comme appartenant à un groupe méprisé par l’élite. Dans une lettre adressée à son fils alors étudiant à Athènes, Cicéron écrit que « Les moyens de subsistance de tous les ouvriers salariés que nous payons pour un simple travail manuel, et non pour un talent artistique, sont également indignes d'un homme de bien et vulgaires ; car, dans leur cas, le salaire même qu'ils reçoivent est un gage de leur esclavage… Tous les artisans exercent des métiers vulgaires, car aucun atelier ne saurait être véritablement libéral » (De Officii 150-151). Malgré ces préjugés, Paul a réussi à se faire des amis même parmi l’élite, comme on le voit à Corinthe où ses premiers convertis avaient des maisons assez grandes pour accueillir la communauté.
- Ministère auprès des païens
Damas était une ville païenne fortement hellénisée, même s’il devait y avoir une communauté juive importante. Elle était une ville prospère et un carrefour important sur les routes commerciales menant de l’Anatolie à Babylone à l’est, et vers l’Égypte au sud. On peut imaginer que Paul n’a rencontré aucune difficulté à y trouver un lieu de mission tout en y apprenant son métier. Le fait même qu’il y soit demeuré trois ans suggère qu’il y a trouvé beaucoup de travail. Il a dû être très déçu quand les Nabatéens ont pris le contrôle de la ville à la fin de l’an 37, le forçant à s’enfuir.
- Jérusalem
Paul a donc quitté Damas pour ne plus y revenir. Il se rend à Jérusalem, un voyage d’environ une semaine. Pourquoi? Paul écrit : « Je suis monté à Jérusalem pour historēsai Céphas et je suis resté quinze jours auprès de lui » (Ga 1, 18). Il y a deux traductions possibles de historēsai, soit a) rendre visite à ou faire la connaissance de ; soit b) interroger ou obtenir de l’information de. La majorité des biblistes optent pour la première traduction, car Paul a toujours affiché son indépendance par rapport à Pierre et aux autres apôtres. Mais il est aussi possible que Paul a choisi délibérément un terme ambigu.
- La connaissance du Jésus historique
Étant donné la place centrale du Christ dans l’expérience de sa conversion et de sa théologie, et la curiosité qu’a suscité les bribes d’information recueillie lors de son séjour dans la communauté chrétienne de Damas, il est donc extrêmement improbable que Paul n'ait pas profité au maximum des connaissances de Pierre sur le Jésus historique. Ce dernier ayant prêché depuis plus de sept ans, on peut penser que ses récits avaient pris la forme de petits évangiles. Aussi, pendant ces deux semaines avec Pierre, Paul a pu apprendre beaucoup sur le Jésus historique.
Certains éléments de détail dans les lettres de Paul confirment cette conclusion. Le Jésus historique est fondamental à sa théologie. L’auteur de la lettre aux Éphésiens a très bien saisi ce point : « Si du moins c'est bien de lui [le Christ] que vous avez entendu parler, si c'est lui qui vous a été enseigné, conformément à la vérité qui est en Jésus » (Ep 4, 21). Pour Paul, on ne peut séparer le Seigneur en gloire du Jésus crucifié (1 Co 2, 6). C’est pourquoi il condamne tous ceux qui prêchent un Jésus différent de celui qu’il prêche (2 Co 11, 4).
Il y a deux références explicites à des paroles de Jésus :
A ceux qui sont mariés j'ordonne, non pas moi, mais le Seigneur : que la femme ne se sépare pas de son mari – si elle en est séparée, qu'elle ne se remarie pas ou qu'elle se réconcilie avec son mari –, et que le mari ne répudie pas sa femme (1 Co 7, 10-11)
De même, le Seigneur a ordonné à ceux qui annoncent l'Évangile de vivre de l'Évangile (1 Co 9, 14)
Si ces deux références sont explicites, il n’en reste pas moins que l’enseignement du Jésus historique a certainement imprégné sa pensée au point qu’il était difficile de distinguer s’il citait la tradition ou s’il exprimait sa pensée. Paul devait connaître non seulement les paroles de Jésus, mais également leur contexte. Par exemple, la référence au pasteur qui doit vivre de l’Évangile se retrouve également en Lc 10, 7 (« Demeurez dans cette maison, mangeant et buvant ce qu'on vous donnera, car le travailleur mérite son salaire ») qui se situe dans un contexte semblable de mission. On remarque aussi que Paul utilise une proportion étonnement élevé de métaphores reflétant le monde rural et la culture agraire, alors que lui-même est un homme de la ville; c’est l’indice que Paul était familier avec le langage des paraboles de Jésus.
Malgré tout, quand on essaie de rassembler de ses écrits tout ce que Paul savait du Jésus historique, on obtient une récolte assez maigre : il était juif (Rm 9, 4-5), de la lignée de David (Rm 1, 3), qui a eu une mère (Ga 4, 4), qui a été trahi (1 Co 11, 23) et fut crucifié (1 Co 2, 2), et par la suite est mort et fut enseveli (1 Co 15, 3-4). Cela soulève la question : Pourquoi Paul n’a-t-il pas partagé toutes ses connaissances sur le Jésus historique? Tout cela vient de sa christologie, comme nous le verrons.
- Un accord missionnaire
Dès sa conversion, Paul l’a toujours interprété comme un envoi auprès des païens. Et c’est ainsi qu’il a agi de fait, soit en Arabie, soit à Damas. Ce qui est un état de fait n’a été qu’officialisé que plus tard. C’est ce que révèle ce passage de la lettre aux Galates qui a été l’objet de nombreux débats chez les biblistes :
6 Mais, en ce qui concerne les personnalités – ce qu'ils étaient alors, peu m'importe : Dieu ne regarde pas à la situation des hommes – ces personnages ne m'ont rien imposé de plus. 7 Au contraire, ils virent que l'évangélisation des incirconcis m'avait été confiée, comme à Pierre celle des circoncis, – 8 car celui qui avait agi en Pierre pour l'apostolat des circoncis avait aussi agi en moi en faveur des païens – 9 et, reconnaissant la grâce qui m'a été donnée, Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de communion, afin que nous allions, nous vers les païens, eux vers les circoncis (Ga 2, 6-9)
Paul fait référence à son séjour à Jérusalem. Mais l’ensemble 7b-8 ne semble pas appartenir au même contexte que le v. 9. Car en 7b-8 Paul utilise le nom de « Pierre » et semble faire référence à un accord entre lui et Pierre seul lors de sa première visite à Jérusalem, entérinant en quelque sorte une situation de fait où Dieu l’a envoyé auprès des païens comme il a envoyé Pierre auprès des Juifs, mais au v. 9 et partout ailleurs dans ce chapitre il utilise le nom de « Céphas », et celui-ci est entouré de Jacques et Jean, comme ce fut le cas lors de sa 2e visite à Jérusalem. Paul amalgamerait donc ici deux différents séjours à Jérusalem. Dans quel but aurait-il fait cet amalgame? Tout d’abord, en séparant la mention de son premier séjour à Jérusalem (Ga 1, 18) du contenu de ce séjour (Ga 2, 7-8), il évite de donner l’impression que son travail missionnaire à la suite de sa conversion a été faite sous l’égide de la conférence de Jérusalem; ainsi peut-il insister sur son indépendance et présenter son séjour à Jérusalem comme un simple désir de faire connaissance avec Pierre. Ensuite, en juxtaposant le contenu des deux séjours à Jérusalem, il pouvait insinuer que l’égalité entre Pierre et lui lors de la 2e rencontre s’appliquait également lors de la première rencontre, même si Paul n’avait pas la même autorité dans l’Église que Pierre.
La base de toute l’argumentation de Paul était pragmatique : l’observation de l’action de Dieu à travers Pierre et à travers lui (Ga 2, 8 : « car celui qui avait agi en Pierre pour l'apostolat des circoncis avait aussi agi en moi en faveur des païens »). Chaque ministère était authentifié de la même manière, à savoir par l'efficacité de la grâce, la puissance de Dieu rendue visible.
- Les années manquantes
- Un trou dans les données
Selon Ga 1, 21, Paul quitta Jérusalem lors de son premier séjour en l’an 37 pour se rendre dans les régions de Syrie et Cilicie. On peut en déduire qu’il visita Antioche sur l’Oronte, capitale de la province romaine de Syrie, et sa ville natale de Tarse. Mais à partir de ce point, il y a une absence de données jusqu’au début de l’an 46 quand ses lettres nous offrent un peu d’information. Les Actes des Apôtres comblent cette absence par une mission de Paul et Barnabas à Chypre et au sud de l’Asie Mineure (Ac 13 – 14). 2 Tm 3, 11 confirme cette information par des allusions à Antioche (de Pisidie), Iconium et Lystre. De plus, les lettres de Paul confirment qu’il a travaillé un certain temps avec Barnabas. Il le mentionne lors de la conférence à Jérusalem comme représentant de la mission auprès des païens (Ga 2, 1). Il le mentionne encore en 1 Co 9, 6 quand il abord sa situation financière où il a dû travailler de ses mains pour subvenir à ses besoins, suggérant que Barnabas a eu la même attitude dans les mêmes circonstances. L’incident d’Antioche raconté en Ga 2, 11-21 suggère également que lui et Barnabas étaient membres de cette communauté. Quand on lit les lettres de Paul, on a l’impression que ses premiers voyages missionnaires l’ont été en tant qu’émissaire de la communauté d’Antioche, tout comme l’écrit Luc (Ac 13, 1-3). D’ailleurs le fait que dans ses deux lettres aux Thessaloniciens Paul n’a besoin de justifier son intervention implique qu’il agissait avec un mandat missionnaire d’Antioche.
Bref, quand on considère l’ensemble de lettres de Paul, on note qu’il se considérait comme seul responsable des communautés qu'il avait fondées lors du grand voyage qui avait débuté au plus tard en l’an 46. Il n'éprouvait pas la même responsabilité envers les autres convertis qu'il avait faits auparavant et auxquels il n'avait pas écrit. Pourquoi ? De manière claire, la responsabilité des missions précédentes durant les années 37 à 46 relevait de quelqu’un d’autre, fort probablement de Barnabé.
On arrive donc à ce portrait pour la période de 37 à 46. Paul a d’abord rejoint la communauté d'Antioche, d'où il fut envoyé comme assistant de Barnabé pour évangéliser le sud de l'Asie Mineure, notamment les villes d'Antioche de Pisidie, d'Iconium et de Lystre. Cette mission était parfaitement conforme à sa conception de sa responsabilité envers les païens. Mais elle a probablement duré tout aux plus deux ans. Qu’a-t-il fait le reste de son temps? On ne le saura peut-être jamais.
- Les dangers de la route
Paul a beaucoup voyagé, et donc a été souvent sur la route. Il nous en donne cette description :
Voyages à pied, souvent, dangers des fleuves, dangers des brigands, dangers de mes frères de race, dangers des païens, dangers dans la ville, dangers dans le désert, dangers sur mer, dangers des faux frères ! (2 Co 11, 26)
Le contexte de ces voyages aura un impact sur sa théologie. Ce qui surprend dans la description de ses voyages n’est pas sa difficulté, mais la liste des dangers. Ces dangers n’étaient pas si grands sur les grandes voies romaines où existaient des routes pavées, des ponts et une certaine protection de l’armée. Mais la situation était différente sur les voies secondaires, et surtout dans les provinces romaines de l’est : par exemple, ces routes étaient construites pour la longue saison sèche, lorsque les lits des cours d'eau étaient presque à sec; au printemps, la fonte des pluies hivernales transformait les passages en gués dangereux.
En revanche, les voleurs représentaient un danger à l’année longue. Dans les provinces sénatoriales, le proconsul se déplaçait avec des unités auxiliaires et présidait des cours de justice dans diverses villes, mais sa présence ne se faisant sentir que dans certaines localités, et la majorité des petites villes et les villages étaient laissés à eux-mêmes. Et les pauvres n’avaient aucun recours. Apulée brosse ce portrait à travers cette lettre d’un ami à Lucius d’Hypata (aujourd’hui Ipati) en Thessalie :
Ne t’attarde pas trop à la fête. Reviens dès que possible, car aux premières heures du jour, Hypata est terrorisée par une bande de jeunes voyous qui s'amusent à assassiner quiconque passe par là et à joncher les rues de cadavres. Ils appartiennent aux premières familles de la ville, et la caserne romaine est si éloignée qu'il est impossible de mettre fin à ces troubles ( Les Métamorphoses 2, 18).
La situation était pire à la campagne. La pauvreté pouvait amener plusieurs à faire du brigandage. Ceux qui devaient voyager seuls le faisaient en tremblant de peur. De plus, il y avait le danger des animaux sauvages. Apulée mentionne le danger des ours, des sangliers et des loups.
Les autorités nous ont demandé de ne pas poursuivre notre voyage cette nuit-là, ni même le lendemain matin, car la région était infestée de meutes de loups gigantesques, devenus si audacieux qu'ils se comportaient en bandits de grand chemin, abattant les voyageurs sur les routes ou prenant d'assaut les fermes, sans plus de respect pour les occupants armés que pour leurs troupeaux sans défense. On nous a avertis que la route que nous souhaitions emprunter était jonchée de cadavres à moitié dévorés et de squelettes dépecés, et qu'il nous fallait avancer avec la plus grande prudence, en voyageant uniquement en plein jour – plus le soleil est haut, moins les loups sont agressifs – et en groupe compact, sans nous éparpiller ( Les Métamorphoses 8, 15).
Les gens voyageaient donc en groupes autant que possible. On peut imaginer que certains se munissaient d’un gros bâton pour se défendre. Mais ce geste avait parfois certaines conséquences comme nous dit encore Apulée.
Lorsque nous sommes arrivés dans un petit village, les habitants nous ont tout naturellement pris pour une bande de brigands. Pris de panique, ils ont détaché une meute de gros mastiffs, qu'ils gardaient comme chiens de garde – des bêtes féroces, pires que n'importe quel loup ou ours – et les ont lâchés sur nous en hurlant, en gloussant et en poussant des cris discordants ( Les Métamorphoses 8, 17).
Ainsi, inévitablement, tout étranger était l’objet de soupçon, et cette suspicion était inversement proportionnelle à la taille du lieu. Il ne s'agissait pas de xénophobie, mais du fruit d'une dure expérience.
Les propriétés n’étaient pas en sécurité. Une absence d'un instant d'une chaumière comportait le risque d'un vol, et ceux qui tentaient de défendre leurs maigres possessions mettaient leur vie en danger. Malgré leurs murs, leurs robustes portes et la présence de nombreux esclaves, armés en cas d'urgence, les grandes demeures n'étaient pas à l'abri. Les voleurs employaient toutes sortes de ruses pour s'y introduire, à la fois pour repérer les objets de valeur et pour ouvrir des portes à leurs complices. Les auberges étaient encore moins sûres. Dans toute la province romaine d'Asie, elles étaient espacées d'une journée de marche (25 milles romains, soit 35 km), avec un petit établissement où les estafettes pouvaient changer de cheval à mi-chemin entre deux auberges. Les chambres étaient regroupées autour d'une cour intérieure, avec des salles communes au rez-de-chaussée et des chambres à l'étage. Les plus aisés pouvaient s'offrir une chambre privée, mais les plus modestes devaient partager leur chambre avec des inconnus ; leur nombre dépendait du nombre de lits que l'aubergiste pouvait y caser, ou de son attitude envers les clients dormant à même le sol. À moins de vouloir emporter leurs bagages avec eux, les clients devaient les laisser sans surveillance lorsqu'ils se rendaient aux thermes et au restaurant. Inutile de préciser que le vol était monnaie courante.
Dans un tel environnement, on peut imaginer les tensions vécues par Paul au cours de ses nombreux voyages. D’une part, devenu disciple de Jésus qui a aimé jusqu’à donner sa vie, et Paul a fait de Jésus son modèle. Mais d’autre part, chaque route qu'il empruntait le contraignait à s'inquiéter pour sa sécurité. Chaque auberge où il s'arrêtait l'obligeait à considérer les autres comme des voleurs potentiels, du moins dans la mesure où il devait prendre des mesures pour protéger les précieux outils dont dépendait sa subsistance. Les circonstances s'acharnaient à placer le moi au centre de sa conscience, alors qu'il aspirait à se concentrer entièrement sur autrui. Sa vie était devenue une lutte perpétuelle contre le miasme insidieux de l'égocentrisme.
Dans cette tension vécue par Paul on peut trouver l’origine de sa notion de « péché ». Quand il écrit : « tous, Juifs comme Grecs, sont sous l'empire du péché » (Rm 3, 9), il ne fait pas référence aux fautes personnelles, mais à la situation d’un monde où les individus sont contraints d'être autres qu'ils ne le souhaitent ; leur véritable nature était aliénée par leur environnement (Rm 7, 20). De par sa propre expérience de missionnaire itinérant, Paul a appris que l'égoïsme n'était pas un choix, mais une nécessité pour survivre. Les comportements sont dictés par d'irrésistibles pressions sociales et sont soumis à une force qui les dépasse : le système de valeurs propre à leur société. Paul a pris pleinement conscience du pouvoir de ce système face à la difficulté qu'il éprouvait à rester fidèle à l'exemple de Jésus (1 Co 11, 1).
|
Table des matières |