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Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 5 : Apprendre avec les Thessaloniciens, p. 102-129 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Nous avons déjà situé le ministère de Paul en Macédoine entre septembre de l’an 48 et avril de l’an 50, cette période de deux ans divisée également entre Philippes et Thessalonique. Ces deux communautés sont probablement celles qui lui ont procuré le plus de joie. La qualité de leur vie communautaire est devenue un modèle pour la Macédoine et l’Achaïe et une source de fierté pour Paul (1 Th 1, 6-8; Ph 2, 14-16). Pour qu’il en soit ainsi, il faut que Paul ait passé un certain temps avec ces communautés pour qu’ils assimilent bien son enseignement, ce qui contredit l’affirmation de Luc que Paul n’y serait resté que trois semaines avant d’être expulsé par des agitateurs (Ac 17, 2-10). L’affection profonde et la confiance exprimées en 1 Th 2, 13 – 4, 2 militent pour un séjour prolongé. Cela est confirmé par Ph 4, 16 où Paul exprime sa gratitude aux Philippiens en raison de leur aide financière à plusieurs reprises après qu’il les eut quittés pour se rendre à Thessalonique.
Les villes de Philippes et Thessalonique étaient reliées par la Via Egnatia, une voie romaine qui partait de l’Adriatique pour se rendre jusque dans le Bosphore. Elles étaient distantes de 150 km qu’on franchissait en trois jours en s’arrêtant en route dans deux auberges, ce qui signifiait des marches journalières de 46, 48 et 56 km.
Pour quelle raison Paul a-t-il quitté Thessalonique en avril de l’an 50? Ici, on ne peut se fier à Luc pour qui Paul a dû fuir la ville de nuit parce que des Juifs avaient soulevé la population contre lui (Ac 17, 1-10). On se souviendra de sa version plus tôt du départ de Paul de Damas à cause des Juifs (Ac 9, 23-25), une version contredite par Paul lui-même qui en attribue la cause aux Nabatéens (2 Co 11, 32-33). Car, à Thessalonique, la seule hostilité à son égard documentée par Paul lui-même provient des païens. D’ailleurs, c’était une ville à majorité païenne (1 Th 1, 9) et les persécutions vécues par les Chrétiens provenaient de leurs compatriotes (1 Th 2, 14). L’hostilité contre Paul a dû commencer avant son départ, et ce fut sans doute la raison principale pour quitter la ville.
Il n’est pas impossible que le plan de Paul était de suivre la Via Egnatia vers l’ouest jusqu’à l’Adriatique, et de là se rendre à Rome par bateau. Mais il aurait été imprudent de demeurer sur la grande voie où il pouvait tomber sur des cohortes romaines, car il avait été déclaré persona non grata. C’est probablement la raison pour laquelle il se dirigea vers la côte pour prendre le bateau en direction sud, vers une autre province romaine. C’est probablement un tel souvenir qu’évoque Ac 17, 14 où Paul, pour fuir Bérée, se dirige vers la côte. Paul se rendit ainsi à Athènes (1 Th 3, 1; Ac 17, 15) où il a pu prendre le temps de respirer et réfléchir sur la situation des ses convertis à Thessalonique.
- Les contacts avec Thessalonique
Le NT nous offre deux lettres aux Thessaloniciens. Chez les biblistes, il y a un débat où certains soutiennent qu’une seule lettre a été envoyée aux Thessaloniciens, mais d’autres vont jusqu’à soutenir quatre envois. Chaque lettre de Paul comporte habituellement une adresse, une action de grâce qui introduit doucement le thème que l’apôtre entend développer. Or, ce qui surprend en 1 Th est la présence de deux actions de grâce, d’une part 1, 1-10, et d’autre part 2, 13-14. De même, on note deux conclusions, d’une part 3, 11 à 4, 2, d’autre part 5, 23-28. Ainsi, nous serions en présence de deux lettres indépendantes, d’une part 2, 13 à 4, 2, et d’autre part 1, 1 à 2, 12, puis 4, 3 à 5, 8; l’une a été insérée au milieu de l’autre; 1 Thessaloniciens serait donc la compilation de deux lettres. Ce phénomène n’est pas unique, parce que par exemple la lettre aux Philippiens comprend trois lettres, et 2 Corinthiens deux lettres.
Quand deux lettres sont combinées, inévitablement certaines parties sont tronquées, l’introduction et la conclusion devenant parfois superflues. C’est ainsi que la lettre 2, 13 à 4, 2 n’a ni adresse ni conclusion normale, comme les souhaits de paix, les salutations et une bénédiction finale. Mais alors pourquoi avoir inséré 2, 13 à 4, 2 en plein milieu de la lettre qui va de 1, 1 à 2, 12, puis de 4, 3 à 5, 8, plutôt qu’à la fin comme la lettre 2 Co 10-13 a été ajoutée à la fin de 2 Co 1 – 9? C’est probablement que les dernières directives (4, 1-2) de la lettre insérée s’intégraient bien avec celles de 4, 3-12 de l’autre lettre. Cela permettait une harmonisation donnant l’impression d’une seule lettre.
Si nous avons deux lettres, laquelle a été écrite en premier? Même si le choix demeure subjectif, il y a des raisons de penser que 2, 13 à 4, 2 a été écrite en premier et que nous appellerons lettre A.
- La lettre A
Cette lettre est imprégnée d’un profond sentiment de soulagement. Paul craignait vivement (2, 17) que les persécutions (2, 14) ne contraignent les Thessaloniciens à renoncer au christianisme (3, 2-3, 5, 6, 7). Il aurait voulu leur venir en aide en personne, mais en avait été empêché (2, 17). Il a donc envoyé Timothée (3, 2), et la bonne nouvelle que ce dernier lui a apportée concernant la fermeté des Thessaloniciens (3, 6) était la cause de la joie que Paul éprouvait alors (3, 9), et l’occasion de cette lettre. Le ton général de la Lettre A suggère qu’il s’agissait de la première communication de Paul avec les Thessaloniciens depuis sa fuite. Elle trouvait son origine dans son besoin et n’était pas une réponse à une quelconque communication des Thessaloniciens. La persécution, qui avait commencé avant le départ de Paul, restait sa principale préoccupation. Son incertitude quant à l’issue est la seule explication du langage chargé d’émotion de pratiquement chaque verset. La Lettre A est précisément le genre de lettre que l'on aurait pu s'attendre à ce que Paul écrive en réaction aux bonnes nouvelles de Timothée, alors que 1 Thessaloniciens, dans sa forme actuelle, ne l'est certainement pas. Enfin, l’optimisme euphorique de cette lettre présente un contraste frappant avec non seulement le ton de la lettre B, mais également avec les directives éthiques de 4, 3-8 qui présupposent que tout ne va pas bien dans la communauté.
Quel intervalle de temps doit-on postuler entre le départ de Paul de Thessalonique et cette première lettre? Rappelons que Paul se trouve à Athènes, et sa distance de Thessalonique est de 500 km. En incluant l’aller-retour de Timothée et le fait que Paul est allé un peu au sud avant d’atteindre Athènes, il faut calculer un total de 1 500 km de route, donc environ 60 jours de marche à raison de 25 km par jour. Au total il faut donc compter un minimum de dix semaines.
Entre temps, Paul a prêché à Athènes. Son silence sur des convertis dans cette ville trahit son peu de succès, ce que confirme Luc en Ac 17. Il n’est pas impossible que son anxiété en attendant des nouvelles de Timothée ait nuit à son ardeur dans la prédication.
- Le départ pour Corinthe
Paul s’est dirigé vers Corinthe après avoir été rejoint par Timothée (2 Co 1, 19; Ac 18, 1), ce qui place Sylvain, Timothée et Paul, les co-auteurs de la lettre B, dans cette ville au moment de sa fondation. Pourquoi Corinthe? Peut-être Corinthe avait des avantages qui manquaient Athènes dans la planification missionnaire de Paul. En se déplaçant continuellement vers l’ouest, il pensait sans doute établir rapidement des communautés et partir ailleurs, laissant à l’Esprit Saint leur développement et leur orientation. Mais l’expérience de Thessalonique lui a fait prendre conscience de la nécessité d’un contact prolongé. Dès lors, la stratégie consistait à établir une base qui pouvait répondre à deux conditions : il doit y être facile d’établir une communauté en ce lieu, et les communications avec tout le milieu environnement doivent être excellentes.
Dans le cadre d’une telle stratégie, il fallait écarter Athènes et choisir Corinthe. En effet, la ville d’Athènes n’était que l’ombre de ce qu’elle avait été. Affaiblie par les guerres contre Mithridates au 1ier siècle av. JC, elle n’était plus productive et créative. Devenue une ville universitaire médiocre, elle se limitait à conserver son héritage et sa tradition, voyant toute nouveauté comme une menace. Même comme centre de formation, elle était maintenant surpassée par Tarse. La pauvreté de son économie se remarque à l’absence de nouveaux édifices. Par contraste, Corinthe était une ville en plein essor, ouverte sur le monde, un peu comme San Francisco à l’époque de la ruée vers l’or. La décision prise par Jules César en 44 av. JC de refonder la ville, que ses prédécesseurs avaient saccagée un siècle plus tôt, était motivée par la réputation légendaire de « richesse » dont jouissait la cité. La nouvelle colonie justifia rapidement ses attentes et, en l’espace de deux générations, elle était devenue le centre commercial le plus important de la Méditerranée orientale. Toute sa richesse était de l’argent frais. Même ceux qui, à l’époque de Paul, avaient hérité de richesses étaient suffisamment proches de leurs origines pour savoir d’où elles provenaient. En opposition à la complaisance d’Athènes, Corinthe remettait tout en question. C’était encore une ville de self-made-men, qui vivait pour l’avenir. Les nouvelles idées avaient la garantie d’être entendues, non pas nécessairement par curiosité intellectuelle, mais parce que le profit pouvait se trouver dans les endroits les plus inattendus.
Ainsi, la ville de Corinthe répondait à l’un des critères de sa stratégie, celle d’avoir d’excellents moyens de communication. Car c’était l’un des grands carrefours du monde antique et, même en faisant abstraction du langage fleuri, les louanges que Aelius Aristide prodigue à Corinthe recèlent une grande part de vérité :
[Corinthe] accueille toutes les villes et les renvoie, et elle est un refuge commun pour tous, telle une sorte de route ou de passage pour toute l’humanité, quelle que soit la destination, et c’est une ville commune à tous les Grecs, en effet, comme si elle était une sorte de métropole et de mère à cet égard (Discours 46, 24)
Le trafic entrant, sortant et traversant la ville était intense. Elle se trouvait sur le pont terrestre reliant la Grèce au Péloponnèse. Des bateaux faisaient la navette entre l’Asie et l’Europe. Paul avait la possibilité d’influencer des personnes issues d’une grande variété de régions différentes, et les convertis pouvaient rapporter l’Évangile à leur propre peuple. Les voyageurs partant dans toutes les directions offraient une certaine sécurité aux messagers de Paul.
Paul ne nous dit rien sur sa visite de fondation à Corinthe, sinon qu’il était accompagné de Sylvain et Timothée (2 Co 1, 19). Et c’est là qu’il écrivit sa lettre B aux Thessaloniciens, alors qu’il habitait chez Priscille et Aquilas.
- La lettre B
Dans cette lettre qui occupe 1, 1 à 2, 12 et 4, 3 à 5, 28 de 1 Th, où le ton calme a remplacé l’effervescence de la lettre A, Paul distribue parcimonieusement ses compliments. Son intérêt est d’abord centré sur la façon dont a perçu son travail missionnaire et dont il défend l’authenticité de ses motivations. Puis, quand son intérêt se porte sur les Thessaloniciens, il donne le détail de ce qu’est le comportement du véritable chrétien, avant d’aborder la question de ceux qui sont décédés avant le retour du Christ. On notera qu’en aucun moment dans cette lettre Paul manifeste le désir de revoir les Thessaloniciens. Il est facile de le comprendre dans le contexte où l’attention de Paul est absorbée par la communauté naissante de Corinthe, même s’il se sent toujours responsable de la communauté de Thessalonique.
La distance émotive entre la lettre A et la lettre B implique qu’un temps considérable sépare les deux. Cette hypothèse est confirmée par des indications, dans la Lettre B, selon lesquelles des contacts ont existé entre les églises de Thessalonique et de Corinthe, indépendamment de Paul : le fait que la vie communautaire de Thessalonique soit devenue visible aux Corinthiens, comme le mentionne 1 Th 1, 7-8, implique que des Corinthiens étaient vers le nord et avaient rapporté à Paul combien il était encore apprécié à Thessalonique (1, 9 ; cf. 3, 6). Ce sont vraisemblablement eux qui lui ont également transmis les informations qu’il développe dans le corps de la lettre.
- 2 Thessaloniciens
L’authenticité de 2 Thessaloniciens est débattue chez les biblistes. Pour certains, cette lettre n’aurait pas été écrite par Paul, mais par un de ses disciples vers la fin du premier siècle en se basant sur le style et le vocabulaire. On avance même que ce disciple aurait emprunté la structure et le langage de 1 Thessaloniciens, signe typique d’une contrefaçon. Cependant, utilisées objectivement, ces preuves démontrent que la deuxième épître aux Thessaloniciens trouve davantage sa place dans le corpus paulinien que la première épître aux Thessaloniciens ou la première épître aux Corinthiens. On a aussi évoqué la similitude entre 1 et 2 Thessaloniciens pour conclure à une contrefaçon. Mais quand on compare par exemple 2 Thessaloniciens avec la lettre B, les similitudes se limitent en fait à la référence au retour du Seigneur (2 Th 2, 1-12 || 1 Th 5, 1-11), suivie d’une exhortation éthique (2 Th 3, 6-15 || 1 Th 5, 12-22). Cet argument est si faible qu’il vaut mieux accepter l’attribution traditionnelle de 2 Th à Paul. Les similitudes avec les lettres précédentes s’expliquent par l’obligation d’aborder de nouveau les mêmes sujets, ce qui implique le même langage : des points doctrinaux suivis d’exhortations.
Vient maintenant la question : à quel moment fut écrite cette lettre? En 2 Th 2, 15 Paul écrit : « Ainsi donc, frères, tenez bon et gardez fermement les traditions que nous vous avons enseignées, de vive voix ou par lettre ». Paul fait référence à une Lettre précédente. Il ne peut s’agir de la lettre A qui ne contient rien concernant les traditions. Il s’agirait donc de la lettre B. Cela est confirmé par 2 Co 3, 17 : « La salutation est de ma main, à moi Paul. Je signe ainsi chaque lettre : c'est mon écriture »; les Thessaloniciens ont donc reçu auparavant au moins une lettre de Paul. Mais pourquoi cette nouvelle lettre? En 2 Th 2, 2 Paul écrit : « N'allez pas trop vite perdre la tête ni vous effrayer à cause d'une révélation prophétique, d'un propos ou d'une lettre présentés comme venant de nous, et qui vous feraient croire que le jour du Seigneur est arrivé ». Certains ont interprété cette phrase de Paul comme une allusion à des faussaires ayant forgé une lettre dite provenant de Paul. Mais il est plus probable que Paul ferait référence à une Lettre précédente qui aurait été mal interprétée. Et de fait on peut repérer deux passages de la lettre B susceptibles d’être mal compris. Par exemple, 1 Th 5, 2 : « Vous-mêmes le savez parfaitement : le jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit ». Alors que Paul fait certainement référence à un temps futur, certains ont interprété de présent « vient » comme affirmé que le Seigneur est déjà là, mais en secret, et que l’absence de persécution est signe de sa présence. De même, en 1 Th 5, 9-10 Paul écrit : « Car Dieu ne nous a pas destinés à subir sa colère, mais à posséder le salut par notre Seigneur Jésus Christ, mort pour nous afin que, veillant ou dormant, nous vivions alors unis à lui ». Certains Thessaloniciens ont pu conclure de cette phrase que leur salut était garanti, et qu’ainsi leur conduire morale n’avait plus d’importance. On comprend donc que Paul ne pouvait laisser passer ces mauvaises interprétations de ce qu’il avait écrit et il devait clarifier la nature des signes eschatologiques qui doivent précéder la parousie, et démolir l’idée d’une parousie déjà présente, d’où cette lettre appelée 2 Thessaloniciens.
En résumé, Paul a écrit trois lettres aux Thessaloniciens. La première, la Lettre A, a été écrite d'Athènes, environ dix semaines après sa fuite de Thessalonique, donc au printemps de l'an 50. La Lettre B a été écrite ensuite, mais de Corinthe. L'intervalle entre ces deux lettres est difficile à calculer, car il faut tenir compte du temps nécessaire aux Corinthiens convertis pour se rendre à Thessalonique et en revenir. Cela a pu se produire durant l'été de l'an 50. Il est impossible de déterminer comment et quand la nouvelle de la mauvaise interprétation de la lettre B, qui a rendu nécessaire l'envoi d'une troisième lettre, la deuxième épître aux Thessaloniciens, est parvenue à Paul, mais rien n'indique qu'un long intervalle les ait séparées. La deuxième épître aux Thessaloniciens a donc pu être écrite à la fin de l'été ou au début de l'automne de l'an 50, ou au plus tard au printemps suivant.
- Thessalonique et ses Chrétiens
Thessalonique doit son nom à Thessalonike, demi-sœur d'Alexandre le Grand. Son époux, Cassandre, fonda la ville en 316 av. JC en unissant plusieurs villages autour du meilleur port naturel du nord de la Grèce, à l'embouchure du golfe Thermaïque. Rome conquit la Macédoine en 167 av. JC. Celle-ci devint une province romaine en 146 av. JC, Thessalonique en devint la capitale. Sa prospérité économique s'accrut considérablement en 130 av. JC avec la construction de la Via Egnatia, qui la reliait à Néapolis à l'est et à la mer Adriatique à l'ouest. Strabon, le géographe grec, qualifiait Thessalonique de « ville mère de ce qui est aujourd'hui la Macédoine » en raison de sa population plus importante.
- L’esprit de la ville
Du printemps de 49 av. JC jusqu’en août de l’an 48, la ville était considérée comme une seconde Rome.
Car non seulement les consuls, avant même leur départ, mais aussi Pompée, en sa qualité de proconsul, avaient ordonné à tous les sénateurs de l'accompagner à Thessalonique, sous prétexte que la capitale était aux mains des ennemis et qu'eux-mêmes, constituant le Sénat, maintiendraient la forme de gouvernement où qu'ils se trouvent. C'est pourquoi la plupart des sénateurs et des chevaliers se joignirent à eux, certains immédiatement, d'autres plus tard, de même que toutes les villes qui n'avaient pas été contraintes par les forces armées de César (Dion Cassius, Histoire 41, 18, 4-5)
Jules César mit fin à de telles ambitions avec autant d'efficacité que les siennes furent anéanties par Brutus et Cassius. Ces derniers tombèrent à leur tour sous les coups d'Octave et d'Antoine. Thessalonique admirait tellement Antoine que ses dirigeants instituèrent une nouvelle ère en son honneur. Mais Antoine fut défait par Octave à Actium en 31 av. JC. Cependant, Octave, ne nourrit aucune rancune, et les honneurs que lui accorda la ville furent récompensés par la reconnaissance du statut de ville libre de Thessalonique.
La vitalité de la ville répara les dommages des guerres civiles. Octave-Auguste accéléra le processus en y installant des colonies romaines. Cette évolution ne pouvait que profiter à Thessalonique, compte tenu de son port à Néapolis et de sa position sur la Via Egnatia. La ville de Thessalonique avait une telle influence à Rome qu’en l’an 15 elle fit changer le système du gouvernement proconsulaire pour relever directement de l’empereur, sanctionnant par le fait même les gouverneurs rapaces qui s’étaient enrichis par les taxes. En l’an 44, l’empereur Claude redonna encore une fois son indépendance à la Macédoine, la détachant de la Moésie pour la remettre sous contrôle sénatorial.
Cette relation spéciale entre Thessalonique et Rome est illustrée par l’acceptation de la divinité de Jules César et la construction d’un temple à César dont le prêtre relevait directement de l’empereur. Au début du 1ier siècle, les bienfaiteurs romains étaient honorés par le clergé, et ils étaient perçus comme le canal de la déesse Roma. Dans toute cette structure cultuelle on pouvait percevoir une hiérarchie : d’abord le prêtre d’Auguste, le prêtre des différents dieux de la cité, et le culte à Roma. La prééminence des cultes d'inspiration romaine indique clairement que la vie civique était dominée par ceux que les habitants autochtones de la ville considéraient comme des étrangers.
Bien que les Romains exerçassent un contrôle politique et idéologique, ils ne constituaient qu'une composante de l'élite de la ville. Un culte municipal des dieux égyptiens y était également pratiqué, et ses fonctionnaires avaient créé un cercle de dîners aux allures de cercle social prestigieux, sous le patronage d'Anubis. Si Thessalonique entretenait de tels contacts avec l'Égypte, on peut supposer qu'elle entretenait des relations tout aussi étroites avec les autres cités marchandes de la Méditerranée orientale, dont les panthéons sont bien représentés. Le profit était le facteur unificateur d'une classe marchande dont les membres provenaient de partout sauf de la ville où ils gagnaient leur vie. La population autochtone se trouvait ainsi exclue du processus décisionnel par les étrangers et coupée des sources de la véritable richesse, à laquelle elle participait en tant que salariée, voire, plus indirectement, comme esclave.
- Convertir le prolétariat
Selon les données des lettres aux Thessaloniciens, les chrétiens de la communauté provenaient de la classe laborieuse (1 Th 4, 1 : « ayez à cœur de vivre dans le calme… et de travailler de vos mains »). Ce point est confirmé par 2 Th 3, 12 quand Paul interpelle ceux qui ont arrêté de travailler dans l’attente de la parousie : « qu'ils travaillent dans le calme et qu'ils mangent le pain qu'ils auront eux-mêmes gagné ». Cette grande pauvreté de la communauté expliquerait pourquoi Paul a dû travailler de ses mains « dans la peine et la fatigue, de nuit et de jour » (2 Th 3, 8; voir aussi 1 Th 2, 9) pour ne pas être à sa charge; et de plus, il a fallu également des subventions provenant de la communauté de Philippes (Ph 4, 16). On note l’absence d’un mécène fortuné qui pourrait recevoir la communauté dans sa villa, comme on le voit par exemple à Corinthe. Ainsi, quand la communauté se rassemble, chacun doit apporter sa contribution pour le repas commun; cela amène Paul à dire que si quelqu’un refuse de travailler, qu’il soit privé de nourriture lors de ces rassemblements (2, Th 3, 10).
Ainsi, l’atelier où travaillait Paul était son lieu de ministère. On assume qu’il y avait une bonne demande pour des tentes ou des articles de cuir dans la ville où beaucoup de marchands ambulants circulaient. Cet atelier devait se situer sur une rue passante ou sur la place du marché. Mais on ne sait pas si Paul était l’employé de quelqu’un d’autre ou travailleur autonome ou s’il avait des assistants. En revanche, on sait qu’un artisan travaillait habituellement douze heures par jour et sept jours sur sept, et cela pour un revenu qui assurait à peine sa subsistance et celle de sa famille.
Dans ce contexte, comment Paul a-t-il pu faire des convertis? Il a probablement comblé un vide spirituel chez cette classe laborieuse. Rappelons que le culte des Cabires, une religion à mystère, était très populaire à Thessalonique. Un récit légendaire de ce culte racontait qu’un jeune homme, tué par ses deux frères, retournerait pour venir au secours des sans pouvoir à Thessalonique. Symbolisé par le marteau, il était invoqué pour bénir le travail manuel, et donnait à cette classe laborieuse un sentiment de sécurité et de liberté. Mais à l’époque d’Auguste, l’élite pris le contrôle de ce culte et l’incorpora dans le culte officiel de la cité. Tout cela laissa la classe laborieuse orpheline, d’autant plus que l’élite était considérée comme un groupe étranger. Et non seulement ceux-ci ont refusé à la population indigène l'égalité démocratique que les Grecs considéraient comme leur droit inaliénable, mais ils ont monopolisé les sources de profit et, à présent, ils ont ôté aux pauvres le seul ami divin traditionnel.
On peut imaginer l’impact de la prédication de Paul qui parle d’un jeune homme mis à mort, puis ressuscité, et a maintenant la capacité de remplir le monde de ses bienfaits. Si une telle prédication a reçu un accueil favorable, il n’en fut pas ainsi du côté de l’autorité municipale. Car l'évocation d'un nouveau « dieu », susceptible de transformer radicalement le sort des plus démunis, a été perçue comme subversive. Si le mouvement avait pris racine et s'était développé, il aurait menacé le tissu social. Aussi ridicule que puisse paraître le Jésus crucifié de Nazareth comme « dieu » aux yeux des Romains ou des Grecs raffinés, la classe dirigeante était suffisamment avisée politiquement pour reconnaître le danger que représentait un « dieu » incontrôlable, échappant aux structures de la religion civique. Il pouvait servir de point de ralliement à un prolétariat insatisfait par définition. Son message pouvait amplifier les ambitions contrariées. Sous son impulsion, les prémices d'un malaise pouvaient se muer en action révolutionnaire.
L’impact de l’hostilité des autorités a dû surprendre les chrétiens qui s’attendaient à ce que leur nouvelle situation sous la protection du Christ ressuscité les rende exempts de la violence endémique d’autrefois. Leur réaction n’en était pas une de peur ou de lâcheté, mais d’incompréhension. La conscience des conséquences potentiellement désastreuses d'une telle désorientation, à savoir une déception si profonde qu'elle conduit à l'abandon de la foi, explique pourquoi Paul était si soucieux de la constance des Thessaloniciens. S'ils avaient le sentiment d'avoir été trompés, tout était perdu.
- La maintenance diffère de la mission
La lettre A exprime le soulagement de Paul après que Timothée l’eut informé combien la communauté, bien qu’elle ait été déroutée par les événements, est demeuré fidèle. Malheureusement, cette lettre ne nous apprend rien d’autre sur la situation communautaire. C’est seulement avec la lettre B que nous obtenons plus d’information. Comment Paul a été géré cette situation à cette étape de son ministère?
- En se remémorant sa propre expérience
Nous savons que lorsque quelqu’un rejoint un nouveau groupe, religieux ou social, il vit d’abord un moment de rupture et de bouleversement qui peut créer un sentiment de confusion, d’abattement ou de découragement. Ce sentiment de rupture d’autant plus important qu’il implique un éloignement de la religion et des mœurs ancestraux, tout comme de sa famille et de ses amis, et que cette rupture entraîne la critique publique. Il est alors important que le groupe ou la secte définisse son identité et sa façon d’intégrer les nouveaux membres. Paul devait être conscient de tout cela. Même si, par son éducation, il connaissait l’existence de groupes philosophiques et leurs techniques de recrutement, c’est probablement en se basant sur sa propre expérience que Paul a compris ce que vivait la communauté de Thessalonique. N’oublions pas que Paul a vécu deux expériences de conversion, d’abord en devenant Pharisien, ensuite en devenant chrétien. Ainsi, quand il dit aux Thessaloniciens qu’ils ont accueilli « la Parole en pleine détresse, avec la joie de l'Esprit Saint » (1 Th 1, 6), il peut se référer à sa propre ambivalence, d’abord le sentiment de la perte d’un monde qu’il doit quitter, et en même la satisfaction de faire la volonté de Dieu.
Qu’est-ce qui permet de passer à travers une période si difficile? Le soutien communautaire. C’est ce que Paul a vécu en devenant Pharisiens, et ensuite en devenant chrétien et en joignant la communauté de Damas. Aussi, il se présente aux Thessaloniciens comme un « père » (1 Th 2, 11) et comme une mère qui donne le sein (1 Th 2, 7), et insiste sur les liens fraternels qui les unit afin de communiquer un sentiment de sécurité. De même, il sait d’expérience l’importance d’avoir un modèle. Car ce choix d’une nouvelle vie n’est pas le résultat d’un raisonnement logique, mais d’un saut de la foi mu par une impulsion mystérieuse. Ce saut est justifié par l’exemple de vies qui démontrent les fruits de cette nouvelle orientation, mais incarnent ce qu’elle implique. Ainsi, Paul était tout à fait conscient de sa responsabilité d’être un modèle pour les Thessaloniciens (1 Th 1, 6 2, 9; 2 Th 3, 7.9).
Si Paul a cherché à être un modèle pour la communauté, pourquoi a-t-il été attaqué? On chercherait en vain le détails des critiques dans les deux lettres aux Thessaloniciens. La tension entre la défense péremptoire et le ton impassible dans ces lettres suggère que Paul avait conscience d'être la cible de critiques, sans toutefois en connaître les détails. Seule cette explication justifie son souci de réfuter toutes les accusations possibles sans en privilégier aucune. Son insistance face à ce qui devait être une simple allusion plutôt qu'un rapport formel révèle une sensibilité à la critique, assez curieuse chez un homme de cinquante ans qui exerçait activement le ministère missionnaire depuis plus de dix ans. Il s'agissait peut-être d'un trait de caractère, mais c'était aussi l'autre facette de son identification à son message. S'il incarnait l'Évangile (2 Co 4, 10-11), toute attaque à son encontre était un affront à la parole de Dieu, ce qui justifiait – voire imposait – une réponse.
- Apprendre sur le tas
La source la plus probable de la critique à l’égard de Paul chez les Thessaloniciens concerne son enseignement sur la fin des temps, l’eschatologie. La lettre B est incompréhensible si Paul ne leur a pas enseigné une eschatologie réalisée. Bien sûr, ils ont entendu ce qu’ils voulaient entendre. Et on imagine que s’ils ont été si réceptifs à la prédication de Paul, c’est qu’il y avait un lien entre cette prédication et leurs désirs profonds, même si leur interprétation de ce qu’il a dit était en partie faussée. Et Paul lui-même, avec son tempérament impétueux, a pu utiliser un langage ambigu et exagérer certains points.
La possibilité d’une interprétation erronée peut être illustrée par ce passage de 1 Th 1, 9b-10 qui reflète la teneur de sa prédication et est composé de deux strophes avec trois lignes chacune :
vous vous êtes tournés vers Dieu en vous détournant des idoles,
pour servir le Dieu vivant et véritable
et pour attendre des cieux son Fils
Qu'il a ressuscité des morts,
Jésus, qui nous arrache
à la colère qui vient.
À première vue, la signification de ce passage semble claire. Mais tout dépend où on met l’accent. Si on met l’accent sur « attendre des cieux son Fils », nous sommes dans le contexte d’une eschatologie future. Mais si on met l’accent sur « arrache à la colère », nous sommes dans le contexte d’une eschatologie réalisée. Quelqu’un pourrait même affirmer que la deuxième strophe interprète la première, et donc que le thème dominant est la libération déjà apportée par Jésus ressuscité, présent dans le monde. C’est ce qu’on pu comprendre les Thessaloniciens, guidés par l’enthousiasme de Paul.
De même, le décès de quelques membres de la communauté à qui on avait promis une assomption glorieuse a dû créer un problème intolérable pour les membres laissés derrière (1 Th 4, 13); ce n’était pas ce qu’on avait anticipé. Puis, le sentiment d’être dans les derniers temps a amené d’autres à délaisser leur vie normale, se permettant peut-être des excès d’ordre sexuel, en tout cas certainement en arrêtant de travailler (1 Th 4, 11; 2 Th 3, 6-12). Il était alors important pour Paul d’empêcher que la communauté perde sa réputation et d’orienter l’attention vers ce qui était encore à venir, d’insister que le credo chrétien n’implique pas nécessairement une eschatologie réalisée. C’est ainsi que la lettre B contient une série d’allusions à une Parousie future (1 Th 1, 10; 5, 2.23) où Paul rassure ses lecteurs que les êtres chers qui sont décédés ne seront pas oublié et seront réunis avec les vivants (1 Th 4, 13-18). Les correctifs de Paul se font néanmoins dans le contexte où on avait la conviction que la Parousie aurait lieu au cours de la présente génération. Tout cela lui facilitait la tâche dans son appel à « attendre ».
Mais il reste que Paul n'a pas perçu à quel point les Thessaloniciens étaient imprégnés de l'eschatologie réalisée, qu'ils considéraient comme son message. Leur réaction fut de ramener au présent le futur proche sur lequel l'apôtre voulait désormais attirer leur attention (2 Th 2, 2). Une autre lettre – la deuxième aux Thessaloniciens – devint donc nécessaire, dans laquelle Paul est contraint d'exposer les signes qui précéderont l'avènement des derniers temps (2 Th 2, 3-12). Contrairement à ce qu'il avait affirmé en 1 Th 5, 2-3, le Jour du Seigneur ne viendra ni soudainement ni discrètement ; il sera précédé de bouleversements sociaux majeurs.
- Un comportement exemplaire
Dès sa première visite, Paul a donné un enseignement sur le comportement attendu dans la communauté. Et ce comportement était essentiel dans la mission apostolique, peu importe le délai de la Parousie. Car la parole de Dieu n’est pas simplement un beau discours, mais une parole efficace, une parole transformatrice : elle se manifeste par un comportement renouvelé. Ainsi, en demandant aux Thessaloniciens de l’imiter, Paul espère que la communauté sera le prolongement de son travail missionnaire (1 Th 1, 6). Elle est appelée à être un modèle (1 Th 1, 7) et la démonstration de la puissance de l’Esprit dans leur vie (1 Th 2, 13; 2 Th 1, 4.11).
Dans sa lettre A, Paul assume que les Thessaloniciens ont bien compris ses instructions. Dans sa lettre B, il est moins optimiste et doit fait un rappel résumé par la section 1 Th 4, 3-7 où il met en contraste le comportement des croyants et celui des païens.
3 La volonté de Dieu, c'est votre sanctification, que vous vous absteniez de l’immoralité (porneia), 4 que chacun d'entre vous sache acquérir sa propre femme dans la sainteté et l'honneur, 5 sans se laisser emporter par le désir comme font les païens qui ne connaissent pas Dieu, 6 que nul n'agisse au détriment de son frère et ne lui cause du tort en cette affaire, car le Seigneur tire vengeance de tout cela, comme nous vous l'avons déjà dit et attesté. 7 En effet, Dieu ne nous a pas appelés pour que nous demeurions dans l'impureté (akatharsia), mais il nous a appelés à la sainteté.
Le style de vie du croyant est donc qualifié d’état de sanctification (1 Th 4, 3.7). Le terme n’a pas avant tout de connotation morale, mais désigne le fait d’avoir été mis à part par Dieu et donc d’avoir une vie dédiée à Dieu. L’alternative à la sanctification est désignée par deux termes, porneia (immoralité) et akatharsia (impureté). Ce dernier terme n’a pas un sens sexuel, mais cultuel. Ensemble, ces deux termes désignent pour un Juif le monde païen, un monde déréglé. Pour Paul, les incroyants ne sont pas leurs propres maîtres, mais ils sont manipulés par les forces sociales et économiques de leur environnement, si bien qu’ils sont sous le pouvoir du Péché (voir Rm 3, 9) et esclaves du Péché (voir Rm 6, 17). Le croyant vit dans un autre environnement exprimé par le mot « frère » (1 Th 4, 6), un environnement où la convoitise n’a pas de prise.
Les directives données dans la section 1 Th 4, 3-7 demeurent très générales : elles donnent une direction sans imposer d’obligations spécifiques. Il revient aux Corinthiens de découvrir le style de vie approprié à leur nouvel être dans le Christ. Ainsi, dans la Lettre B, Paul n'impose ni n'interdit aucun acte précis. Plus significativement encore, sa liste de commandements comprend l'injonction essentielle de « tout examiner » (1 Th 5, 21a), qui renvoie aux Thessaloniciens la responsabilité de leurs choix moraux. En fin de compte, c'est leur jugement qui compte. L'implication que les Thessaloniciens sont eux-mêmes responsables de la gestion de leur propre communauté est également significative. Paul ne considérait pas qu'il lui appartienne de leur dicter leur conduite.
Cette approche libérale de la moralité a été soumise à de fortes pressions lorsqu'il est devenu évident que certains membres de la communauté continuaient à mener une vie désordonnée. On notera que l’adjectif « désordonné » et le verbe « donner l’instruction » reviennent plus souvent dans la deuxième lettre aux Thessaloniciens. Paul indique clairement la ligne de conduite qu'il souhaite voir adopter par la communauté : ostraciser les indisciplinés. Il montre ainsi sans équivoque aux non-initiés que les vrais chrétiens ne se comportent pas de manière condamnable. Cependant, cette retenue s'estompe à la toute fin de la lettre. La corrélation entre l'impératif infinitif « ne vous mêlez pas à eux » et « si quelqu'un n'obéit pas » en 2 Thessalonicien 3, 14 indique clairement que Paul attend d'eux qu'ils fassent exactement ce qu'il leur demande. Imposer une décision morale concernant l'exclusion effective d'un membre de la communauté constitue une déviation nette par rapport à la pratique de Paul telle qu'elle apparaît dans les deux lettres précédentes.
Le fait que Paul n'installe pas de représentant à Thessalonique pour lui rendre compte et veiller à l'exécution de ses volontés témoigne de sa compréhension de la nature de son autorité et de la manière dont elle doit être exercée. Cela souligne sa reconnaissance de l'autonomie de l'église locale, responsable d'elle-même. Par conséquent, elle doit développer ses propres responsables. Paul peut tout au plus suggérer les qualités qu'il juge nécessaires chez ces responsables. Les Thessaloniciens doivent « reconnaître ceux qui travaillent parmi vous, qui prennent l'initiative de vous servir dans le Seigneur et de vous exhorter » (1 Th 5, 12). Un tel dévouement total au bien d'autrui ne peut être que le fruit de l'amour. Dès lors, la seule réponse appropriée est l'amour (1 Th 5, 13). Les responsables que Paul espère voir émerger ne se distinguent ni par leur position sociale ni par des compétences particulières, et la relation qu'ils entretiennent avec les autres n'est pas fondée sur l'obéissance ou la déférence. On perçoit ici un autre indice de la conscience qu'a Paul de la nature radicalement différente de l'église chrétienne par rapport à tout groupe laïque. Sa perception de sa véritable identité s'affinera. À ce stade de son ministère, il ressort seulement qu'il s'agit d'une communauté d'amour qui rayonne d'amour (1 Th 3, 12 ; 4, 9-10).
- Le Paul des premières lettres
Les problèmes reliés à l’eschatologie à Corinthe révèlent certains traits du caractère de Paul, et d’abord celui de ne pas être très bon à saisir ce qui se passe dans la tête des gens. Il n’a probablement pas eu le temps de développer une compréhension profonde de la mentalité des Thessaloniciens. Il est possible que le plaisir qu’il a vécu devant l’accueil de sa prédication initiale l’a empêché de se rendre compte exactement de l'impression qu'il donnait. Il n’est donc pas surprenant qu’il fut abasourdi d’apprendre l’impact de sa prédication et profondément blessé par la réaction devant sa tentative de rectifier le tir. Sa première tentative pour nuancer la vision de l’eschatologie réalisée chez les Thessaloniciens ne fut pas un succès. Car l’alternative de la dimension future de l’eschatologie ne fut pas présentée avec assez de vigueur et de clarté. Pour éviter de changer complètement son message, il s’est contenté d’insinuer la nouvelle perspective par une allusion sous forme de parenthèse à la Parousie (1 Th 1, 10; 3, 13; 5, 2.23), tout en donnant aux Thessaloniciens la latitude de persévérer dans leur erreur avec des phrases comme : « Quant aux temps et aux moments, frères, vous n'avez pas besoin qu'on vous en écrive » (1 Th 5, 1).
La naïveté de Paul dans les relations interpersonnelles est mise en évidence par son étonnement face à l'absence de réponse des Thessaloniciens à ce qu'il considérait comme son invitation, à la fois douce et ferme, formulée dans la Lettre B. Il en avait toutefois tiré une leçon, et son discours en 2 Thessaloniciens est plus clair et bien plus convaincant. Mais pour se sortir d'une situation délicate, il dut recourir à un scénario apocalyptique (2 Th 2, 1-12) comme argument ad hominem.
L'assurance de son enseignement moral, au contraire, est remarquable et révèle une vision claire de la nature de la communauté chrétienne. De toute évidence, il se souciait bien plus des actes de la communauté que de ses pensées, et avait élaboré une stratégie à l'avance. Dès le début, il comprit que pour que l'Église de Thessalonique puisse témoigner de sa mission de manière à la renforcer et à la prolonger, ses membres devaient adopter un mode de vie exemplaire et librement choisi. Cette intuition fut bientôt confortée par la conviction qu'imposer des préceptes contraignants reviendrait à recréer la loi mosaïque pour les croyants, ce qu’il ne voulait absolument pas.
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