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Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 7 : Les années à Éphèse, p. 158-184 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Paul ne nous dit pas qui fut gagnant dans le conflit avec Pierre à Antioche. Mais son silence révèle que ce ne fut pas lui. Car s’il avait gagné, il l’aurait certainement mentionné aux Galates et le fait que Pierre se serait alors rangé à ses côtés aurait été un argument puissant contre les tendances judaïsantes dans l’église galate. Mais, à l’inverse, le fait même que Barnabas se soit rangé du côté de la délégation de Jérusalem l’a laissé complètement isolé. Il n’était alors plus chez lui à Antioche, car il ne pouvait s’identifier à cette église qui opérait une séparation entre chrétiens juifs et non-juifs, une église qui ne mettait plus au centre le Christ, mais le nationalisme juif. En se basant sur son expérience de Pharisien, il devinait très bien que la vie communautaire serait désormais marquée par un certain légalisme. Donc, en toute conscience, il ne pouvait plus être son représentant, comme ce fut le cas dans sa mission précédente. En même temps, il ne pouvait renier son appel à la mission reçu lors de sa conversion : il était un « apôtre, non de la part des hommes, ni par un homme, mais par Jésus Christ et Dieu le Père » (Ga 1, 1). Aussi, quelque part au cours du printemps de l'an 52, lorsque les gorges des monts Taurus, connues sous le nom de Portes de Cilicie, furent praticables et que la majeure partie de la neige avait fondu sur le plateau, Paul quitta Antioche, pour n’y jamais revenir.
- Deux voyages à travers l'Asie Mineure vers l'Occident
Paul avait déjà traversé l'Asie Mineure au moins une fois, lors du voyage à partir d’Antioche, en l’an 46, qui l'avait conduit sur la côte de la mer Égée, qu'il traversa pour débarquer à Néapolis, le port de Philippes. À ce moment, il n’était pas nécessaire de calculer le temps et la route, car les distances étaient similaires. Mais ce n’est plus maintenant le cas, car il faut déterminer où a pu s’arrêter Paul.
- La Galatie et les Galates
Fig.: Carte de l'Asie Mineure au temps de saint Paul
Où vivent les Galates? Paul ne nous donne que l’information suivante :
et tous les frères qui sont avec moi, aux églises de Galatie (Ga 1, 2)
Pour la collecte en faveur des saints, vous suivrez, vous aussi, les règles que j'ai données aux églises de Galatie (1 Co 16, 1)
O Galates stupides, qui vous a envoûtés alors que, sous vos yeux, a été exposé Jésus Christ crucifié (Ga 3, 1)
Vous le savez bien, ce fut à l'occasion d'une maladie que je vous ai, pour la première fois, annoncé la bonne nouvelle (Ga 4, 13)
Au 3e siècle avant notre ère, des tribus celtes des Pyrénées vinrent s’installer en Anatolie. En l’an 25 av. JC, à la mort du dernier chef Celte, Amyntas de Galatie, l’empereur Auguste réunit la Galatie avec la Lycaonie et une partie de la Pamphylie pour en faire une province sous un gouverneur romain. Cela signifie que les quatre villes évangélisées par Paul dans son premier voyage missionnaire selon Luc (Ac 13, 13 – 14, 28), Antioche de Pisidie, Iconium, Lystre et Derbé, appartenaient à la province de Galatie. Mais ils se situaient au sud de la Galatie. La lettre aux Galates fait-il référence à la partie sud de la province romaine de Galatie ou au territoire tribal au nord de la Galatie? En principe, le terme « Galates » peut désigner un groupe de communautés n'importe où dans la province romaine. Mais il est peu probable que les Galates dont parle Paul soit ceux du sud de la province romaine. D’une part, les quatre villes qu’il a déjà visitées sont dispersés et représentent des mondes différents, et on comprendrait mal qu’il leur adresse une lettre commune. D’autre part, en Ga 4, 13 Paul révèle que c’est la maladie qui l’a amené chez les Galates, mais en 2 Tm 3, 11, quand il parle des épreuves endurées dans les villes du sud de la Galatie, jamais il ne mentionne cette maladie.
Il faut donc écarter le sud de la Galatie. En Ac 18, 23, Luc nous dit que Paul, après avoir quitté Antioche, « parcourut successivement la région galate et la Phrygie », ce qui ressemble à son voyage précédent quand Luc écrivit : « Paul et Silas parcoururent la Phrygie et la région galate » (Ac 16, 6). Le fait même que Luc puisse inverser les deux régions signifient qu’ils désignent à peu près le même lieu, ce qui correspond parfaitement au territoire où se situaient Antioche de Pisidie et Iconium, mais il est peu probable que ce soit ce que Luc avait en tête. Paul a dû atteindre Antioche de Pisidie, la dernière grande ville de Galatie, lorsqu'il a compris qu'il ne pourrait pas traverser en Asie. Il a alors choisi de passer par le territoire phrygo-galatien, c'est-à-dire la zone frontalière entre l'Asie et la Galatie au nord d'Antioche de Pisidie, ce qui les amènerait à un point situé à l'est de la Mysie et au sud de la Bithynie (Ac 16, 7 : « Arrivés aux limites de la Mysie, ils tentèrent de gagner la Bithynie, mais l'Esprit de Jésus les en empêcha »). Mais pourquoi Paul se retrouve-t-il à l’est de la Mysie et près du sud de la Bithynie, alors que le chemin normal pour se rendre à Troas dans l’ouest aurait été de passer par la Phrygie? Pourquoi cette déviation si à l’est? De plus, ce n'est qu'au sud-est de Pessinus (l'actuelle Balahisar) qu'il aurait été aisé de faire un détour vers l'est, ce qui l'aurait amené en territoire galate. Un événement a dû contraindre Paul à abandonner temporairement son projet de contourner l'Asie. La maladie qu'il mentionne (Ga 4, 13) pourrait expliquer ce changement. Il semble donc fort probable que les Galates auxquels Paul écrivait habitaient l'angle nord-est de la Galatie, ce territoire presque carré bordé sur trois côtés par l'immense méandre du fleuve Sangarios (l'actuelle Sakarya).
- De la Galatie à Troas
Après la Galatie, Paul est parti évangéliser en Macédoine. Mais comment s’y est-il rendu? Il ne nous donne aucune indication. Luc écrit simplement : « Ils traversèrent alors la Mysie et descendirent à Troas ». Trois routes sont possibles. À partir de Cotiaeum (voir la carte), il y a d’abord la route du nord qui rejoint la mer de Marmara à l’est de la ville de Cyzique, puis on peut se déplacer vers l’ouest grâce aux différents ports; mais Paul pourrait avoir évité cette route en raison d’une pénurie de navires ou en raison des vents contraires. L’autre route, une route que Paul n’a probablement pas empruntée, passe au centre à partir de Cotiaeum, traverse Hadrianutherae et Scepsis avant d’atteindre la côte : c’est un terrain difficile et connu pour ses brigands. Enfin, il y la route du sud, qui semble la meilleure, qui passe par la ville d’Aezani, le cours supérieur du fleuve Macestus pour atteindre la ville d’Adramytium, ou encore d’Assos, et de là on peut prendre la mer jusqu’à Troas au nord. La ville de Troas était le lieu habituel de passage pour qui voulait se rendre en Europe et rejoindre la ville de Néapolis, d’où commençait la Via Egnatia, ou inversement, pour qui voulait atteindre l’Asie à partie de l’Europe.
Comme Paul ne nous a laissé aucune lettre adressée à des gens de Mysie, on peut émettre l’hypothèse que Paul a traversé la région sans s’arrêter pour prêcher. Cela signifie qu’en quittant la Galatie, il avait décidé de se rendre à Troas pour traverser en Europe.
- La consolidation plutôt que la mission
Les communautés d'Antioche de Pisidie, d'Iconium, de Lystre et de Derbé étaient bien établies. Paul fondait de grands espoirs sur ses nouvelles fondations autour de Pessinus. La foi, selon lui, était solidement implantée en Galatie, province centrale de l'Asie, d'où elle pouvait rayonner dans toutes les directions. La meilleure solution pour lui était donc de se diriger vers l'ouest, au-delà de la portée missionnaire des églises galates. Rappelons-nous de sa stratégie en Grèce : il fonda les églises de Philippe et Thessalonique au nord, et Corinthe au sud, mais il ne fit aucune tentative pour évangéliser la Thessalie; selon lui, la Grèce centrale relevait de la responsabilité missionnaire des églises qui l'encadraient au nord et au sud.
De plus, l’expérience qu’avait Paul des difficultés de croissance de l’église de Thessalonique lui avait fait prendre conscience que fonder des églises ne suffisait pas. Il fallait les faire grandir. Les nouveaux convertis avaient besoin de temps pour mûrir, et dans ce processus, la proclamation devait être complétée par l’enseignement. Ce qui s’était passé à Antioche-sur-Orontes lui avait encore plus clairement démontré que le développement d’une église ne pouvait être tenu pour acquis. Ainsi, lorsqu’il traversa l’Asie Mineure pour la deuxième fois, la consolidation de la foi était devenue plus importante que l’évangélisation, du moins dans un premier temps.
D'après les lettres, nous savons que Paul a traversé la Galatie au moins deux fois (Ga 4, 13) avant d'écrire l'épître aux Galates. Il y a fondé des églises avant le concile de Jérusalem (Ga 2, 5) et a ensuite organisé la collecte pour les pauvres de Jérusalem, décidée lors de ce concile (1 Co 16, 1). Et c’est fort probablement en personne qu’il a invité les Galates à participer à la collecte. Puis, selon 1 Co 16, 1.8, en quittant la Galatie, Paul planifie se rendre à Éphèse. Il a fort probablement atteint cette ville en prenant la route montagneuse autour du fleuve Cayster. Et pour prendre cette route, il devait partir des alentours de Pessinus.
- Éphèse
Fig. : Carte basée sur le livre de Jerome Murphy-O’Connor, Paul. A Critical Life.
Le choix d’Éphèse par Paul est judicieux, car cette ville est équidistante à vol d’oiseau entre Thessalonique et la Galatie (environ 480 km), de même par rapport à Corinthe (400 km), Philippe (445 km) et Antioche de Pisidie (330 km). Selon Luc, Paul y serait demeuré deux ans et trois mois (Ac 19, 8-10).
Les plus vieux vestiges remontent au milieu du 2e millénaire avant JC. Selon Pausanias, la ville fut nommée d'après Ephesos, qui était considéré comme le fils du fleuve Cayster. Vers 286 av. JC elle reçut son emplacement actuel de la part de Lysimaque (360-281 av. JC), un compagnon et successeur d'Alexandre le Grand. Le fait qu’elle fut déplacée plus à l’ouest visait à compenser l’ensablement de l’embouchure du Cayster. Tout cela forçait le drainage périodique du port. En 133 av. JC, Rome acquit le royaume de Pergame qui constitua alors la province d’Asie. Même si Pergame demeurait la capitale, c’est Éphèse qui devint la ville la plus importante. L’empereur Auguste en fit le siège du proconsul et s’assura que la ville soit florissante en faisant construire des édifices magnifiques qui marquèrent la période de Paul. Ainsi, dans la partie sud on trouvait l’hôtel de ville (Pritanée), le temple de Jules César, et la basilique à ère ouverte de 200 mètres qui jouxtaient la face nord de l’Agora d’état. Trois nouveaux aqueducs s’ajoutaient à l’aqueduc Sextilius Pollio pour hausser la qualité de vie et permettre une augmentation de la population, ainsi que la présence de bains et de gymnases. Le théâtre offrait 25 000 places. Il n’était rivalisé que par le temple d’Artémis, construit un peu en dehors de la ville, à l’est, et considéré à l’époque comme l’une des sept merveilles du monde. Érigé au 7e s. av. JC, il fut reconstruit plusieurs fois. Il mesurait 115 × 55 m, et les 98 colonnes de la double rangée qui l'entouraient atteignaient 17,65 m de hauteur. Les pèlerins qu'il attirait à Éphèse constituaient un facteur important pour l'économie locale. Il subsista jusqu'au 3e siècle de notre ère.
Les fouilles effectuées dans le quartier des maisons en paliers sur le flanc rocheux, au sud de la rue reliant l’Agora carrée à l’Agora d’état ont révélé un complexe d’habitation datant du 1ier siècle av. JC. La qualité de construction était telle qu’elle était encore utilisée 600 ans plus tard, même si la maison avait connu plusieurs rénovations. Le rez-de-chaussée de la partie orientale du complexe s'étendait sur 3 000 m² et abritait une seule famille très riche. En revanche, les maisons plus modestes du complexe ouest représentent sans doute mieux ceux qui avaient les moyens d’accueillir les assemblées chrétiennes, comme ce complexe de sept habitations à deux étages.
Fig. : Plan basé tiré du livre de Jerome Murphy-O’Connor, Paul. A Critical Life.
La surface au rez-de-chaussée de la Maison A est de 380 m². À droite du vestibule, une porte mène aux thermes romains, qui servaient également à chauffer la maison. En face se trouve l'atrium (7,5 × 5 m) avec son impluvium (3 × 3,75 m). Une petite pièce latérale donne accès à la salle à manger (3 × 5,5 m) ; la cuisine est à proximité. Une pièce beaucoup plus grande (6,5 × 4,25 m) est accessible directement depuis l'autre côté de l'atrium par une grande porte cintrée. Il s'agissait des pièces publiques ; le reste de la maison était interdit aux visiteurs occasionnels. La taille des pièces impliquait que, dès que la communauté chrétienne atteignait une certaine taille, des complications étaient inévitables. Lorsqu'il devint impossible de réunir tout le monde dans une même pièce, le risque de créer des membres de première et de seconde classe apparut, ce qui se produisit effectivement à Corinthe (1 Co 11, 17-34). Inévitablement, on eut tendance à se réunir en petits groupes, comme l'église de maison qui se réunissait chez Prisca et Aquila (1 Co 16, 19). L'hétérogénéité de la population d'Éphèse est indéniable. Porte d'entrée vers l'Occident pour l'arrière-pays anatolien, elle était aussi l'ouverture vers l'Asie pour la Grèce et Rome. Éphèse était un véritable creuset de cultures, à l'instar de Rome elle-même. On estime sa population à un quart de million d'habitants. Les citoyens au sens strict (c'est-à-dire dotés du droit de vote) représentaient peut-être un quart de ce chiffre.
- La fondation de l'église
- Priscille et Aquilas
Paul se rendit à Éphèse au cours de l’été de l’an 52. Ce n’était pas la première fois. Rappelons-nous que, selon Luc, Paul y fit un bref arrêt en quittant Corinthe, en route vers la Palestine (Ac 18, 19). De plus, il y laissa Priscille et Aquilas pour préparer son retour (Ac 18, 24-28), tout comme ils lui avaient fourni un point d’ancrage à Corinthe (Ac 18, 2-3). Cela signifie qu’au moment du retour de Paul, après la conférence de Jérusalem, ils étaient à Éphèse depuis un an. Il est hautement improbable que pendant ce temps ils aient limité leurs activités à leur entreprise de fabrication de tentes. Tout comme ils ont été les partenaires de Paul dans l’évangélisation de Corinthe, on peut assumer qu’ils firent de même à Éphèse; ils sont en quelque sorte les véritables fondateurs de l’église d’Éphèse. L’information fournie par Luc est d’autant plus fiable que c’est un peu embarrassant pour lui que Paul, son héros, ne soit pas celui qui a établi les bases de cette église. On sent cet embarras quand il tient à ajouter en Ac 18, 19 que, lors de son bref arrêt, Paul est allé à la synagogue prêcher aux Juifs : il fallait absolument pour lui que Paul soit le premier à prendre la parole à Éphèse. Les lettres de Paul confirment notre hypothèse. Les salutations de 1 Co 16, 19 révèlent que Priscille et Aquila sont avec Paul : « Les églises d'Asie vous saluent. Aquilas et Priscille vous envoient bien des salutations dans le Seigneur, ainsi que l'église qui se réunit chez eux »; pour lui, le rôle de ce couple est si important qu’il les nomme personnellement et mentionne l’église qui se réunit chez eux.
- Ceux qui avaient reçu le baptême de Jean
Quand la mission commença à Éphèse, on rencontra un phénomène inhabituel que mentionne Luc en Ac 18, 24 – 19, 7 : des gens qui connaissaient Jésus, mais n’avaient reçu que le baptême de Jean-Baptiste, dont Apollos était l’exemple. Comment expliquer ce phénomène? C’est l’évangéliste Jean qui nous fournit la réponse en affirmant que Jésus a d’abord été disciple de Jean-Baptiste, qu’il a baptisé (Jn 3, 22) et qu’il a connu un grand succès, si bien que beaucoup de personnes allaient vers lui pour se faire baptiser (Jn 3, 26). Ce sont donc des gens qui sont devenus disciples de Jésus de Nazareth, l’associé de Jean-Baptiste, et ont accueilli son baptême de conversion, mais sans rien connaître de sa passion et de sa résurrection. On peut assumer que Priscille et Aquilas les invitèrent à devenir pleinement croyant et à recevoir le baptême chrétien. Luc présente cette scène comme une nouvelle Pentecôte (Ac 19, 5-7). L’un d’eux fut Apollos, un Juif très éduqué originaire d’Alexandrie.
À part ce groupe particulier, nous ne connaissons rien de spécifique sur cette église. Étant donné que la ville ressemblait à Corinthe à bien des égards, on peut supposer avec une certaine assurance que les deux communautés étaient comparables en taille et en composition (1 Co 1, 26-29). Chacune était une ville en miniature : quelques membres relativement aisés, la majorité des commerçants et des esclaves, et peut-être plus de femmes que d’hommes.
- L'expansion missionnaire
En 1 Co 16, 19, Paul mentionne dans les salutations envoyées à Corinthe « les églises d’Asie ». Il faut donc assumer d’autres communautés chrétiennes fondées autour d’Éphèse dans cette province romaine. Les seules qui nous sont connues, car mentionnées par Paul, sont Colosses, Laodicée et Hiérapolis (Col 4, 13). Mais il est fort probable que cette liste n’est pas exhaustive. Pourtant, Paul n’a pas fondé ces églises de la vallée du Lycus. De fait, en Col 1, 7 Paul fait référence à l’enseignement que la communauté a reçu d’Epaphras, originaire de cette communauté, et qu’il présente comme son compagnon et ministre du Christ, et en Col 4, 13 comme celui qui se donne également beaucoup de peine pour les chrétiens de Laodicée et de Hiérapolis. On peut déduire de tout cela qu’il est le fondateur des trois églises.
Epaphras aurait-il agi de lui-même ou comme délégué de Paul? Le fait qu’en Col 1, 7 Paul le présente comme fidèle ministre du Christ suggère qu’il agit comme missionnaire autorisé, envoyé par Paul (voir l’expression « ministre du Christ » en 2 Co 11, 23). Cela est confirmé par l’utilisation de l’expression « co-esclave bien-aimé » pour désigner Epaphras (Col 1, 7), une expression qu’il utilise également pour Tychique (Col 4, 7). Et le fait même qu’il fut emprisonné avec Paul (Phlm 1, 23) signifie que les autorités ont bien compris qu’il était l’agent de Paul. Ainsi, il représente le missionnaire typique envoyé dans la province d’Asie.
Le fait que Paul ne se soit pas rendu lui-même dans la vallée du Lycus confirme son engagement à consolider les communautés déjà existantes. Toutefois, si les exigences de son séjour à Éphèse et les restrictions à sa liberté de mouvement l'empêchaient de voyager pour poursuivre sa mission, il pouvait charger d'autres personnes de prêcher en son nom. Paul avait enfin compris qu'il ne pouvait pas tout faire. Il est peu probable qu'Épaphras ait été le seul missionnaire envoyé d'Éphèse, et il est fort probable que la plupart, sinon la totalité, des églises d'Asie occidentale aient été établies dans le cadre du plan d'évangélisation de la communauté d'Éphèse, guidé par Paul. Si Éphèse et Laodicée, deux des sept églises de l'Apocalypse (Ap 2, 1 – 3, 22), étaient des fondations pauliniennes (cette dernière au moins indirectement par l'intermédiaire d'Épaphras), alors rien ne s'oppose à attribuer la création des communautés de Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes et Philadelphie à l'initiative missionnaire d'Éphèse. On pourrait ajouter également Magnésie et Tralles à qui s’adresse Ignace d’Antioche dans ses lettres. Toutes ces villes sont à l’intérieur d’un rayon de 192 km d’Éphèse et reliées par des routes majeures. Colosses est la ville la plus éloignée, mais peut être atteinte facilement en une semaine.
Mais à part Colosses, pourquoi n’a-t-on pas de lettre de Paul adressée à ces communautés, puisqu’elles sont considérées comme le résultat de la mission paulinienne? La réponse la plus simple est que Paul a adopté une politique de délégation. Il faisait donc confiance au missionnaire responsable d’une église de régler les problèmes qui pouvaient survenir. L’exception de Colosses s’explique par le fait que lorsqu’Epaphras s’est rendu à Éphèse pour informer Paul du problème de l’enseignement erroné donné par certains et discuter de la stratégie pour y répondre, il a retrouvé un Paul en prison et fut lui-même incarcéré (Col 4, 10.18). La défection d'un membre du groupe de la direction locale rendait impératif de régler la situation rapidement. Et aucun des collaborateurs de Paul ne possédaient l'autorité nécessaire. La lettre était donc la seule solution, et Paul la rédigea afin de lui conférer le plus grand poids possible.
- L'emprisonnement
Le scénario qui vient d’être élaboré assume que Paul fut emprisonné à Éphèse. Pourtant, selon Luc, le séjour de Paul à Éphèse fut pacifique, à l’exception de l’émeute des orfèvres (Ac 19, 23-40); les seuls emprisonnements qu’il mentionne sont ceux de Philippes (Ac 16, 23), Césarée (Ac 23, 23 – 26, 32) et Rome (Ac 28, 16). Mais selon Paul lui-même, il a dû « combattre des bêtes » à Éphèse (1 Co 15, 32). Il faut donc choisir entre Éphèse et Rome le lieu où Paul a écrit ses lettres de prison.
Les lettres aux Colossiens et à Philémon semblent avoir été écrites dans des circonstance semblables à des groupes de personnes qui se chevauchent.
- Paul est prisonnier (Col 4, 10-18; Phlm 1, 1.9.23)
- Timothée l’accompagne (Col 1, 1; Phlm 1, 1)
- Epaphras l’accompagne également (Col 4, 12; Phlm 1, 23)
- Aristarque l’accompagne également (Col 4, 10; Phlm 1, 24)
- Marc l’accompagne également (Col 4, 10; Phlm 1, 24)
- Luc l’accompagne également (Col 4, 14; Phlm 1, 24)
- Démas l’accompagne également (Col 4, 14; Phlm 1, 24)
- Onésime l’accompagne également (Col 4, 9; Phlm 1, 10-12)
- Archippe semble être le récipiendaire (Col 4, 17; Phlm 1, 2)
Trois faits indiquent que la maison-église de Philémon était à Colosses.
- Épaphras, originaire de Colosses, connaît assez bien les récipiendaires pour envoyer ses salutations (Phlm 1, 23)
- Onésime était de Colosses (Phlm 1, 23)
- Archippe est l’un des récipiendaires des deux lettres
Selon l'interprétation dominante de la lettre à Philémon, Onésime, l'un des porteurs de l'épître aux Colossiens, était un esclave fugitif qui, après avoir rencontré Paul dans la ville où ce dernier était emprisonné, fut renvoyé à Colosses. Mais où s’était-il réfugié lors de sa fugue? Certains biblistes ont émis l’hypothèse de Rome. Mais cela est peu probable, étant donné la distance impliquant deux voyages en bateau, ce qui serait une fugue très dispendieuse. Il n’était pas nécessaire d’aller si loin pour passer inaperçu : à moins que le maître soit un homme d’influence et distribue partout un avis de recherche, l’esclave pouvait se rendre dans la grande ville d’Éphèse et passer inaperçu. Mais qu’est-ce qui l’a amené chez Paul? Une disposition du droit romain autorisait un esclave menacé de châtiment à solliciter l'aide d'un ami de son maître afin de rétablir de bonnes relations. Dans ce cas, l'esclave n'était pas considéré comme un fugitif au sens juridique du terme. S'il se rendait chez un ami de son maître, on ne pouvait présumer de son intention de s'enfuir. Dans une lettre à Sabinianus, Pline le Jeune raconte une situation similaire :
L'affranchi que tu as rencontré et contre lequel tu disais être en colère est venu me trouver, s'est jeté à mes pieds et s'est accroché à moi comme si j'étais toi. Il a imploré mon aide en pleurant à chaudes larmes, tout en omettant beaucoup de choses ; en bref, il m'a convaincu de sa sincère repentance. Je crois qu'il s'est amendé, car il a compris son erreur. Je sais que tu es en colère, et je sais aussi que ta colère était justifiée, mais la miséricorde est la plus louable lorsqu'il y a eu juste motif de colère. (Lettres 9, 21)
D’après Phlm 1, 18, Onésime a causé quelque dommage sérieux à Philémon. Il a donc besoin d’une personne qui aurait une grande influence sur son maître. Même s’il est païen, il semble conscient que Paul est cette personne de grande influence. Cela expliquerait pourquoi il se serait rendu à Éphèse plutôt que de chercher un ami de Philémon à Colosses. Ce scénario présuppose que les gens de Colosses savaient que Paul n’était pas très loin, à Éphèse, et non prisonnier à Rome. Et la situation d’Onésime devait être réglée rapidement.
Ce n’est donc que dans l’hypothèse d’une incarcération à Éphèse que le projet de Paul de se rendre à Colosses, concrétisé par une demande d’hébergement (Phlm 1, 22), prend tout son sens. Rien n’est plus naturel que son désir de constater par lui-même l’impact de sa lettre sur les communautés, perturbées par de faux enseignements d’origine juive. Les églises de la vallée du Lycus n’étaient pas tout à fait à mi-chemin entre Éphèse et la Galatie. Si elles avaient manifesté une préférence pour la doctrine d’inspiration juive, n’auraient-elles pas pu tomber sous l’influence des judaïsants, qu’il avait dû combattre en Galatie ? De même, la lettre aux Colossiens a été écrite dans la même prison que celle de la lettre à Philémon. De plus, au moins deux des trois lettres qui furent combinées pour créer ce qu’on appelle la lettre aux Philippiens, i.e. lettre A (Ph 4, 10-20) et lettre B (Ph 1, 1 – 3, 1; 4, 2-9), auraient été écrites à Éphèse. La référence au prétoire en Ph 1, 13 correspond à Éphèse qui, en tant que ville du proconsul, avait un prétoire. Il en est de même de la référence à la maison de César (Ph 4, 22), car les grands domaines impériaux d'Asie exigeaient la présence de membres de la maison de César, ce qui est confirmé à Éphèse par des inscriptions. Enfin, les contacts fréquents entre Paul et Philippes suggèrent un lieu d’emprisonnement plus rapproché que Rome. Et dès qu'il aurait recouvré sa liberté, Paul projetait de se rendre à Philippes (Ph 1, 26 ; 2, 24). Il ne peut s'agir que de la visite évoquée en 1 Co 16, 5-9, écrite à Éphèse. Ph 1, 26.30 donnent l'impression que cette visite sera la première depuis la fondation de l'église de Philippes.
Le droit romain de cette époque ne prévoyait pas de peine d'emprisonnement ; la détention n'était pas utilisée comme châtiment. Les individus étaient mis à l'écart de la société pour des périodes plus ou moins longues par l'exil. Ils étaient placés en détention dans deux situations : soit pendant l'enquête, soit après le prononcé de la peine de mort et dans l'attente de son exécution. D'autres peines (par exemple, la flagellation, les amendes) étaient appliquées immédiatement. En pratique, bien sûr, la détention pouvait se prolonger indéfiniment. Les Actes des Apôtres illustrent cette pratique. Ainsi, en Ac 16, 19-35, après que les magistrats eurent accepté les charges contre Paul et Silas, ceux-ci furent punis immédiatement en étant battus de verges, puis jetés en prison en vue d’être expulsés le lendemain. De même, en Ac 21, 33 – 23, 22 Paul séjourne en prison dans l’attente de son procès. Dans aucune de ses lettres, il n’y a un quelconque indice que Paul attendait son exécution. Au contraire, il espère être bientôt libéré (Ph 2, 24; Phlm 1, 22). Il faut assumer que l’emprisonnement ne durait que le temps de l’enquête.
- La datation de l'épître aux Galates
Pour établir cette date, nous disposons de balises : la lettre fut écrite après la conférence de Jérusalem à l’automne de l’an 51, et avant la lettre aux Romains écrite au cours de l’hiver 55-56, pour laquelle il a servi de première ébauche avec des arguments un peu fragmentés et personnels, avant d’arriver à un traitement systématique et une approche générale dans cette dernière. En Ga 1, 6 Paul écrit : « J'admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ ». Il est abasourdi par le fait que la résistance aux judaïsants fut de si courte durée. En Ga 5, 7 il écrit : « Vous couriez bien ». Il s’est donc écoulé peu de temps entre le « vous couriez bien » et le « détournement ». Mais quand Paul a-t-il pu observer que les Galates « couraient bien »? La seule réponse plausible est que Paul a appris la situation des églises de Galatie lors de son passage dans cette région, où il a prêché la collecte pour les pauvres de Jérusalem, en route vers Éphèse, un voyage que nous avons daté au printemps et à l'été de l'an 52. Il n'est pas impossible que les judaïsants aient suivi de près Paul lorsqu'il a quitté Antioche, et qu'ils soient ainsi arrivés en Galatie peu après son départ. On peut assumer que les judaïsants ont passé l’hiver en Galatie et que la nouvelle de leurs méfaits n'est parvenue à Paul à Éphèse qu'après la fonte des neiges et la réouverture des routes à la circulation. On peut être certain que Paul a réagi immédiatement ; l'emploi du participe présent « qui vous troublent et qui veulent pervertir l'Évangile du Christ » (Ga 1, 7) indique que les fauteurs de troubles sont toujours à l'œuvre au moment où il écrit et qu'ils n'ont pas encore totalement réussi (cf. Ga 5, 10). Par conséquent, l'épître aux Galates devrait être datée du printemps de l'an 53.
- Chronologie éphésienne
Nous avons déjà établi que Paul serait arrivé à Éphèse en août 52 et serait parti en octobre 54, ce qui fait un séjour de 27 mois. Sa première année semble s’être passée sans problème spécifique. Après avoir informé les églises de Macédoine et d’Achaïe sur le lieu où on pouvait le rejoindre, il a pu consacrer son énergie au développement de l’église locale. La période de l’emprisonnement de Paul doit se situer entre la composition de la lettre aux Galates au printemps 53, dans laquelle on ne trouve aucun indice d’un emprisonnement, et la première lettre aux Corinthiens écrite en mai 54 où il est libre de planifier son voyage à Corinthe en passant par la Macédoine.
L’envoi de deux sections de ce qui constitue la lettre aux Philippiens doit s’être fait entre le printemps et l’automne 53. Considérons d’abord cette relation de Paul avec les Philippiens. Comme les vents prévalents venaient du nord, on pouvait facilement voyager en bateau de Philippes à Éphèse en passant par Troas, ce qui pouvait prendre environ 9 jours, tout dépendant de la météo et de l’arrêt à Troas. Par contre, pour le chemin inverse, en raison de la direction du vent, il valait mieux voyager à pied d’Éphèse à Troas (environ 350 km), un voyage de deux semaines. Ensuite, la traversée vers Néapolis pouvait prendre deux jours, puis la marche vers Philippes (15 km) une autre journée. Pour l’aller-retour il fallait donc compter un mois. Aussi, si la lettre aux Galates a été écrite en avril ou mai de l’an 53, à l’été 53 Épaphrodite arrive à Éphèse avec des dons pour Paul de la part de l’église de Philippes (Ph 4, 18). Mais alors qu’il séjourne à Éphèse, Épaphrodite tombe malade (Ph 2, 26). Paul doit donc trouver un autre messager pour exprimer sa gratitude aux Philippiens (la Lettre A : Ph 4, 10-20). Il n’est pas certain que Paul était en prison à ce moment. Son arrestation est probablement liée à l’arrivée du nouveau proconsul le 1ier juillet 53 (Ph 1, 13) et à son zèle, voulant affirmer son autorité face aux groupes subversifs. Paul a probablement été libéré avant la fin de l’été. En raison des limitations des voyages en hiver, la Lettre B (1, 1 – 3, 1; 4, 2-9) aux Philippiens, ainsi que la lettre aux Colossiens et la lettre à Philémon ont fort probablement écrites avant la fin de l’été 53. Une fois libéré, Paul a-t-il fait la visite promise dans la vallée du Lycus? On ne le sait pas.
Selon Ac 19, 1, Apollos avait quitté Éphèse pour Corinthe au moment où Paul arrive à Éphèse. C’est ce que semble confirmer Paul en 1 Co 3, 6. Mais Apollos est certainement revenu à Éphèse avant que Paul n’écrive sa première lettre aux Corinthiens, car il est avec lui à ce moment en mai de l’an 54. Mais comme la lettre provenant des Corinthiens, qui est la source de la réponse de Paul à travers sa première lettre aux Corinthiens, demande le retour d’Apollos (1 Co 16, 12), il faut assumer qu’Apollos était à Éphèse depuis l’été 53. Il est probablement celui qui a apporté cette lettre qui a amené Paul à écrire cette Lettre précédente perdue (1 Co 5, 9). On peut établir la chronologie suivante :
| Été 52 | Paul en Galatie |
| Apollos à Corinthe. |
| Septembre 52 | Paul arrive à Éphèse. |
| Les judaïsants arrivent en Galatie. |
| Hiver 52-53 | Consolidation de l'Église d'Éphèse et début de son action missionnaire en Asie |
| Printemps 53 | Épaphras commence sa mission dans la vallée du Lycus |
| Mauvaises nouvelles de Galatie. |
| Paul écrit l'épître aux Galates (avril-mai) |
| Été 53 | Don des Philippiens |
| Paul écrit la Lettre A aux Philippiens |
| Paul et ses collaborateurs sont arrêtés |
| Épaphras retourne à Éphèse |
| Depuis sa prison, Paul écrit la Lettre B aux Philippiens, la lettre aux Colossiens et la lettre à Philémon |
| Apollos retourne à Éphèse |
| Paul écrit la Lettre précédente à Corinthe |
| Automne 53 | Paul se rend dans la vallée du Lycus ? |
| Hiver 53-54 | Paul passe l'hiver à Éphèse |
| Printemps-Été 54 | Contacts intenses avec Corinthe |
| Première Lettre aux Corinthiens (mai) |
| Octobre 54 | Paul quitte Éphèse |
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