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Jerome Murphy-O'Connor, Paul. Le récit définitif d’une vie cruciale.
Chapitre 9 : Partenariat à Philippes, p. 211-230 (selon l'édition anglaise)
(Résumé détaillé)
Philippes fut la première ville européenne évangélisée par Paul. Il y arriva à la fin de l'été ou au début de l'automne de l’an 48, après avoir traversé l'ouest de la Turquie depuis la Galatie. Son navire, parti de Troas, accosta à Néapolis, l'actuelle Kavalla (Ac 16, 11). Selon Luc, Paul ne s'attarda pas dans cette ville portuaire, mais poursuivit sa route vers l'intérieur des terres, jusqu'à Philippes (Act 16, 12). Ceci est confirmé par l'allusion de Paul lui-même, selon laquelle ses premiers convertis venaient de Philippes (Ph 4, 15).
- Philippes
- Une description de la ville
Appien (95-165) nous donne cette description de Philippes :
Philippes est une ville autrefois appelée Datus, et avant cela Crenides, en raison des nombreuses sources qui jaillissent autour d'une colline. Philippe II de Macédoine (en 356 av. JC) la fortifia, la considérant comme une excellente place forte contre les Thraces, et lui donna son propre nom : Philippes. Elle est située sur une colline escarpée et sa superficie correspond exactement à celle du sommet. Au nord s'étendent des bois que Rhascupolis traversa avec l'armée de Brutus et Cassius. Au sud se trouve un marais descendant jusqu'à la mer. À l'est se trouvent les gorges des Sapéens et des Corpiléens, et à l'ouest une plaine très fertile et magnifique. La plaine descend en pente douce, facilitant la descente depuis Philippes, mais rendant la montée depuis Amphipolis plus ardue. Non loin de Philippes se dresse une autre colline, la colline de Dionysos, où se trouvent des mines d'or appelées les Asiles (Les guerres civiles 4, 105-106)
Cette description sert de cadre à la bataille de Philippes en 42 av. JC quand Octave et Antoine vainquirent Brutus et Cassius. Après cette bataille, la ville connut une expansion pour accueillir les vétérans de l’armée de Marc Antoine et reçut le titre : Antoni Iussu Colonia Victrix Philippensium. Par la suite, quand Octave vainquit Antoine en 31 av. JC, la ville servit de refuge pour l’armée défaite, comme l’écrit Dion Cassius : « En expulsant les communautés italiennes qui avaient pris le parti d’Antoine, Octave put installer ses soldats aussi bien dans leurs villes que sur les terres de ses adversaires. Il indemnisa la plupart de ceux qui avaient été ainsi pénalisés en leur permettant de s’installer à Dyrrachium, à Philippes et ailleurs » (Histoire romaine 51, 4.6). Par la suite, le nom de la colonie devint : Colonia Iulia Augusta Philipp(i)ensis. Les colons conservèrent naturellement leurs privilèges de citoyens romains, et Philippes bénéficiait du droit italien (Ius Italicum). C'était comme si la ville avait été transférée sur le sol italien ; ses habitants n'étaient pas soumis aux impôts fonciers et personnels provinciaux et, en théorie du moins, étaient indépendants du gouverneur de la province de Macédoine. La ville était le centre civique et administratif d’un vaste territoire, et un lieu important d’arrêt sur la Via Egnatia reliant l’Adriatique à Néapolis. Son expansion attira des non-Romains venus de Grèce et d’Orient.
Le latin étant la langue de la classe dominante de la ville et de toute la colonie, mais la population indigène continuait à utiliser le grec. Tout cela se reflète dans l’utilisation par Paul du mot Philippesioi (Ph 4, 15) qui est dérivé du latin Philippenses, plutôt que du mot grec Philippeis ou Philippenoi. En dépit d’un vernis romain, l’ensemble de la population était essentiellement oriental. Quand on examine les inscriptions, on remarque que la moitié sont en grec et concernent le culte des dieux égyptiens qui avaient un temple sur les pentes de l’Acropolis. On trouvait aussi dans la ville des sanctuaires en bois des divinités romaines Silvanus et Diane, ainsi que des bas-reliefs de Magna Mater, Isis, Jupiter et Minerve. La religion d'État romaine dominait la région au sud de la Via Egnatia. L'empereur et la triade capitoline y étaient vénérés, ainsi que Diane et Mercure.
- La fondation de l'église
Autant les données archéologiques des préférences religieuses de la population païenne abondent, autant ils manquent pour une présence juive significative. En Ac 16, 13 Luc évoque un lieu de prière en dehors de la ville, le long d’une rivière, où Paul et ses compagnons sont allés le jour du sabbat. Ce lieu n’implique pas nécessairement un bâtiment, sans toutefois l’exclure. C’est un groupe composé uniquement de femmes que Paul rencontre (Ac 16, 13), dont Lydie, une craignant-Dieu; elle était originaire de Thyatire. Il est possible que ce lieu de prière servait surtout les voyageurs de passage sur la Via Egnatia, le jour du sabbat. Lydie elle-même était en voyage. À défaut de voyageurs, les craignant-Dieu locaux s’y rassemblaient peut-être, ou encore les femmes juives mariés à des païens. C’est donc parmi ce groupe que Paul fait se premiers convertis. Cela est confirmé par la mention de deux femmes d’origine païenne, Évodie et Syntychè, en Ph 4, 2.
Luc (Ac 16, 13-40) nous donne un récit détaillé des démêlés de Paul avec la justice et ses conséquences (coups, emprisonnement, excuses). Ces faits sont confirmés par 1 Th 2, 2 où Paul mentionne qu’il a souffert et a été insulté à Philippes. On ne peut mettre en doute l’affirmation que Philippes fut un lieu où Paul fut emprisonné et reçut des coups (2 Co 11, 23-25).
Combien de temps Paul a-t-il passé à Philippes? Luc nous dit que lorsque Paul sortit de prison, on lui ordonna de quitter la ville (Ac 16, 40). Selon lui, Paul et Silas furent jetés en prison sous l’accusation suivante : « Ces hommes jettent le trouble dans notre ville : ils sont Juifs et prônent des règles de conduite qu'il ne nous est pas permis, à nous Romains, d'admettre ni de suivre » (Ac 16, 20-21). Cette accusation présuppose une mission qui a duré un certain temps et qui a eu du succès. Tout cela est corroboré par la correspondance de Paul avec l’église de Philippe qui révèle une communauté bien organisée, généreuse, avec l’énergie nécessaire pour soutenir le travail missionnaire de Paul dans d’autres régions (Ph 4, 15-16). Dans aucune autre lettre ne mentionne-t-il des femmes qui ont lutté avec lui au service de l’évangile (Ph 4, 3). Nulle part ailleurs ne mentionne-t-il une communauté qui a « porté la parole de vie » (Ph 2, 16) et a pris part avec lui à l’évangile (Ph 1, 5). Un tel niveau de relation ne peut être obtenu après une brève visite. En conséquence, il faut assumer que Paul a passé l’hiver 48-49 à Philippe et y a fait un certain nombre de convertis parmi les païens.
- Une série de lettres
Le Nouveau Testament ne contient qu'une seule lettre canonique, adressée à Philippes, mais dès les débuts de l'étude critique du Nouveau Testament, de sérieux doutes ont été émis quant à son intégrité. Certains commentateurs distinguent deux lettres, tandis que la majorité en identifie trois. Pour mettre en doute l’unicité d’une lettre, il faut démontrer que certains passages sont incompatibles avec le style et l’approche de l’auteur. Dans ses lettres, Paul commence généralement par ce qui le préoccupe le plus, par exemple l'apostasie des Galates (Ga 1, 6) ou les divisions à Corinthe (1 Co 1, 10). Dans l'épître aux Philippiens, en revanche, il aborde le sujet de manière diamétralement opposée.
- Une expression ambivalente de gratitude
Deux choses étonnent d’abord. En Ph 2, 25-30, Paul mentionne le retour d’Épaphrodite auprès des siens après sa maladie sans exprimer sa gratitude pour les dons reçus. De plus, en Ph 4, 10-20, Paul assume que la communauté de Philippes avait été avertie de la maladie d’Épaphrodite, ce qui impliquerait que les messagers envoyés précédemment par Paul avec cette information n’auraient pas en même transmis sa gratitude pour les dons reçus. Toutes ces difficultés disparaissent si on assume que Ph 4, 10-20 était originellement une lettre indépendante, la première adressée aux Philippiens, que nous appelons : Lettre A.
Le ton défensif de la lettre nous permet de la situer dans le temps. En effet, Paul semble embarrassé par ce don des Philippiens, ce qui surprend, parce que ce n’est pas la première fois que les Philippiens l’ont soutenu financièrement, d’abord lorsqu’il était à Thessalonique (Ph 4, 16), puis à Corinthe (2 Co 11, 9). Mais cet embarrassas devient compréhensible s’il avait commencé à prêcher la collecte pour les pauvres de Jérusalem; il y avait le risque d’interpréter ce don personnel comme une appropriation de fonds pour un autre but. Il était donc devenu important de souligner qu'il n'avait pas sollicité de fonds auprès des Philippiens (Ph 4, 17) et qu'il n'avait besoin de rien de plus (Ph 4, 18). La Lettre A doit donc être datée d'après l'assemblée de Jérusalem. Cependant il n’est pas nécessaire d’assumer qu’il avait commencé son séjour en prison. Les Philippiens étaient suffisamment conscients que, malgré tous ses efforts pour être financièrement indépendant, Paul n’arrivait pas toujours à subvenir à ses besoins, et donc, quand ils pouvaient avoir un surplus d’argent, ils lui envoyaient des fonds peu importe où il se trouvait.
Le fait que l’église de Philippes pouvait envoyer des fonds sur une base régulière présuppose un minimum d’organisation. C’est ce qu’indique la salutation initiale de la lettre aux Philippiens alors que Paul s’adresse aux « épiscopes et diacres », i.e. aux superviseurs et à leurs assistants. Ces fonctions pouvaient être d’ordre financier. Concernant sa structure de direction, Philippes était identique aux autres églises pauliniennes. Paul ne choisissait pas de responsables ; il attendait d’eux qu’ils émergent de la communauté, leurs talents se manifestant au service des autres. Ce qu’il dit aux Philippiens, « Prenez pour modèles ceux qui vivent ainsi, comme vous l’avez en nous » (Ph 3, 17), fait écho à ce qu’il avait écrit aux Thessaloniciens (1 Th 5, 12) et préfigure ce qu’il demandera aux Corinthiens (1 Co 16, 15-18). Mais si les diverses églises pauliniennes ont à peu près la même structure, pourquoi l’église de Philippes est assez unique pour prendre l’initiative de subventionner Paul? Une église comme celle de Corinthe n’avait-elle pas des chrétiens beaucoup plus riches? On ne peut assumer qu’ils vivaient plus que les autres la charité fraternelle ou qu’ils étaient plus attachés à Paul que les autres. La réponse est probablement que leur esprit apostolique était plus développé; Paul nous indique qu’ils ont participé activement à l’évangélisation de leur ville (Ph 1, 5; voir Ph 1, 7; 4, 3). Ils pouvaient comprendre de l’intérieur les implications du travail missionnaire et ce que vivait Paul. Alors qu’eux pouvaient compter sur la rémunération d’un travail stable et sur un réseau de parents et amis, ils savaient que Paul, qui se déplaçait de ville en ville, ne bénéficiait pas de ces avantages. En se basant sur leur propre expérience, ils ont compris l’importance de soutenir Paul dans sa mission.
Avec le temps et l’intensification de son travail, Paul savait qu’il devrait de plus en plus compter sur l’aide financière des chrétiens. Mais avec son engagement pour ramasser des fonds en faveur des pauvres de Jérusalem, il devenait impératif de trouver une façon claire de montrer que ces fonds n’étaient pas pour ses besoins personnels. La tâche était d’autant plus difficile qu’il était habituel pour un fonctionnaire de l’époque de piger dans les fonds publics, dans la mesure où ça demeurait raisonnable et ne provoquait pas de questions. Aussi Paul, après réflexion, arriva à cette proposition détaillée en 1 Co 16, 1-4 :
Pour la collecte en faveur des saints, vous suivrez, vous aussi, les règles que j'ai données aux églises de Galatie. Le premier jour de chaque semaine, chacun mettra de côté chez lui ce qu'il aura réussi à épargner, afin qu'on n'attende pas mon arrivée pour recueillir les dons. Quand je serai là, j'enverrai, munis de lettres, ceux que vous aurez choisis, porter vos dons à Jérusalem ; s'il convient que j'y aille moi-même, ils feront le voyage avec moi.
Cette stratégie présentait plusieurs avantages.
- Les économies hebdomadaires garantissaient un montant supérieur à celui que quiconque aurait pu réunir à court terme.
- Paul n'était pas responsable de la gestion des fonds qui lui étaient confiés, et sa mobilité n'en était donc pas affectée.
- Une fois les contributions rassemblées, leur gestion incombait aux représentants des donateurs.
- Paul lui-même ne s'impliqua dans la transmission du don à Jérusalem que dans la mesure où la lettre d'accompagnement précisait que ce don accomplissait sa promesse aux trois piliers (Ga 2, 10).
Malgré ces précautions, environ un an plus tard, des rumeurs propagées par ses ennemis ternirent sa réputation à Corinthe.
- Deux autres lettres
Le texte qui reste, après avoir enlevé la Lettre A, à savoir Ph 1, 1 – 4, 9, ne forme pas un tout cohérent. Il se divise en deux parties, chacune imprégnée d'une atmosphère et d'une préoccupation différentes. En Ph 1, 28, Paul adopte une attitude de supériorité sereine face à la menace qui pèse sur la communauté de Philippes. Il pense manifestement à une persécution de la part des païens. Mais le ton sarcastique des propos délibérément insultants en Ph 3, 2.19 laisse transparaître un certain désespoir. De toute évidence, un danger est bien plus grave que l'autre. Dans ce dernier cas, la communauté est menacée par la judaïsation ; les allusions à la mutilation (Ph 3, 2) et à l'estomac comme objet de préoccupation suprême (« leur dieu, c'est leur ventre », Ph 3, 19) évoquent sans ambiguïté la circoncision et les lois alimentaires juives, respectivement. Confronté aux judaïsants, ici comme ailleurs (par exemple en Ga 3, 1), Paul craint que ses convertis ne soient détournés de la vraie foi.
De plus, dans la première partie, précisément en Ph 1, 7.13, mentionne son emprisonnement. Mais en Ph 3, 8-11, alors qu’il aurait été logique d’évoquer les souffrances de son emprisonnement, c’est le silence total, ce qui suggère qu’il est sorti de prison. Si on appelle la Lettre B la section de l'épître aux Philippiens dans laquelle Paul, emprisonné, se montre complaisant face aux effets de la persécution païenne, et la Lettre C la section dans laquelle il craint l'infiltration judaïsante, où commencent et où finissent les deux ? La clé réside en Ph 3, 1 : « Au reste, mes frères, réjouissez-vous dans le Seigneur. Il ne m'en coûte pas de vous écrire les mêmes choses, et pour vous c'est un affermissement ». Le v. 1a ressemble à ce qu’on trouve en 2 Co 13, 11a : « Au reste, frères, soyez dans la joie, travaillez à votre perfectionnement, encouragez-vous, soyez bien d'accord », qui sert de conclusion à la lettre constitué de 2 Co 10-13. Ainsi, Ph 3, 1a constitue un début de conclusion à une lettre. Mais à quoi faire référence v. 1b où Paul semble dire qu’il se répète : « de vous écrire les mêmes choses »? Cela semble introduire une exhortation. Et cette exhortation n’apparaît qu’à partir de Ph 4, 2 alors qu’il répète son appel à l’unité de Ph 1, 27 et Ph 2, 3, mais cette fois en référence à Évodie et Syntychè.
Bref, la Lettre B comprend Ph 1, 1 – 3, 1 et 4, 2–9, tandis que la Lettre C est composée de 3, 2 à 4, 1.
- La lettre de prison (Lettre B)
La lettre n’aborde pas de problèmes sérieux. La façon dont Paul évoque son emprisonnement (Ph 1, 7.12) semble indiquer que la communauté est déjà au courant. Il met plutôt l’accent sur son impact pour l’église et pour ceux qui prennent contact avec lui. Nous apprenons qu’il est sous enquête dans le « prétoire » (Ph 1, 13), la résidence officielle du gouverneur en Asie qui exerçait les fonctions judiciaires. Notons que la forme de détention était à la discrétion du magistrat et était déterminée non seulement par sa personnalité et la nature du cas, mais également par le degré d’influence des prisonniers et de leurs amis, ou encore de leur classe sociale; le traitement réservé aux riches, surtout dans leur propre ville, différait considérablement de celui infligé aux pauvres et aux étrangers. Le lieu de sa détention indique que Paul appartenait à cette dernière catégorie. Bien que Ph 1, 13 emploie le terme « chaînes » au sens d’« emprisonnement », conformément à l’usage de l’époque, il est presque certain qu’il faut le prendre au sens littéral. Paul a peut-être été enchaîné à un soldat (cf. Ac 28, 16.20), au mur de sa cellule, ou encore contraint de porter des menottes ou des fers aux pieds. En revanche, il ne fut pas placé en isolement. Il pouvait communiquer avec ses collaborateurs, détenus avec lui (Ph 2, 19 ; Phlm 1, 23 ; Col 4, 10). L'un d'eux lui servait peut-être de secrétaire pour la rédaction des lettres à Philippes, Colosses et Philémon, mais le fait que des personnes extérieures, comme Épaphrodite, aient pu lui rendre visite et recevoir des instructions de sa part (Ph 2, 25) laisse supposer qu'il avait accès à un secrétaire professionnel.
- Faire face à la possibilité d'être exécuté
Paul admet que la possibilité qu’il soit exécuté est réelle (Ph 1, 20-25), sachant qu’il n’a aucun moyen de s’opposer à l’arbitraire de l’autorité. Cette perspective l’amène à confesser que la mort serait un gain pour lui, car elle lui permettrait d’être immédiatement avec le Christ. Cette idée surprend, car en 1 Th 4, 16-17 Paul semble dire que cette réunification avec le Christ aurait lieu lors de sa seconde venue. L'incohérence ne tient pas à un changement de position, mais au fait que, si l'esprit humain peut envisager sa propre annihilation, il ne peut concevoir une interruption de son existence. D'où le paradoxe selon lequel, pour bénéficier de la résurrection, il faut continuer d'exister ; autrement, il s'agirait de la création d'un être entièrement nouveau. Quoi qu’il en soit, malgré son désir d’union avec le Christ, Paul sait que les besoins des Philippiens exigent qu’il choisisse de vivre et continuer à se battre; dans un jugement moral le critère ultime est ce qui peut aider le prochain.
C’est probablement ce sentiment qu’on avait encore besoin de lui qui a soutenu sa conviction que la divine providence s’assurerait de sa libération prochaine (Ph 2, 24). En même temps, il était conscient que tous les gens du prétoire avec lesquelles il a eu des contacts étaient convaincus qu’il n’était ni un révolutionnaire ni un criminel (Ph 1, 13). Aussitôt libéré, Paul planifiait se rendre à Philippes (Ph 2, 23-24). Mais il devait en même temps se préparer à la possibilité d’être expulsé de la ville d’Éphèse, comme il le fut auparavant de la ville de Philippe, puisqu’il n’était pas un citoyen avec des droits légaux garantis. Comme Juif, il pouvait seulement être représenté devant la société civile par le politeuma, la corporation qui représentait officiellement la communauté juive. Un mot de cette corporation et Paul pourrait être rejeté de son propre peuple.
- L'opposition à Éphèse
Finalement, une fois libéré, Paul fut autorisé à rester à Éphèse (1 Co 16, 8). Il ne réalisa pas son projet de se rendre à Philippes. Cette ville figurait toujours à son agenda lorsqu'il écrivit 1 Co 16, 5, mais une soudaine détérioration de la situation à Corinthe exigea sa présence sur place. Ce n'est qu'au retour, en traversant la Macédoine, qu'il retourna finalement à Philippes (2 Co 1, 16). Si Paul resta à Éphèse, c'est en raison de la situation difficile de la communauté locale. Son emprisonnement avait divisé l'église en trois factions (Ph 1, 14-15). Un groupe, terrorisé, se tut. Ses membres se demandaient sans doute s'il était sage de rester chrétiens. La majorité, en revanche, devint encore plus active dans l'œuvre missionnaire. Ce groupe n'était pas homogène. Selon Paul, la prédication d'une faction était inspirée par l'envie, la rivalité, l'ambition égoïste, la duplicité, le désir de nuire à Paul et empreinte d'hypocrisie. Pourtant, il ne les accuse pas de prêcher un autre Jésus (cf. 2 Co 11, 4). La proclamation des autres, au contraire, était fondée sur la bienveillance et l'amour, et se caractérisait par la vérité.
Pourquoi la prédication de l’une des factions était-elle inspirée par le désir de nuire à Paul? Rappelons-nous que Priscille et Aquilas était à l’œuvre à Éphèse depuis un an avant l’arrivée de Paul. Quand ce dernier arriva enfin, certains l’on probablement perçu comme un intru qui a pris trop de place. Son emprisonnement fut l’occasion de lui faire sentir qu’il n’était pas nécessaire à la vie communautaire et la mission ecclésiale. On ne peut accuser Priscille et Aquilas d’être à la source de ce ressentiment, puisque Paul fera leur éloge subséquemment quand il écrira sa lettre aux Romains (16, 3-4). Il est possible que la source de ce ressentiment soit l’attention que Paul a accordé à l’église de Philippes pendant son séjour à Éphèse. Les Éphésiens savaient que Paul bouillonnait d'anxiété à propose de l’église persécutée de Philippes et qu’il avait désespérément besoin de quelqu'un pour aller en Macédoine et rapporter des nouvelles de la situation de la communauté. Mais ils considéraient que les problèmes à Philippes n’étaient pas suffisamment graves pour justifier la présence d’un médiateur comme Paul. Pourquoi, argumentaient les croyants d’Éphèse, interrompre une œuvre missionnaire fructueuse dans leur propre ville simplement pour satisfaire le désir d’information de Paul ? Au contraire, n’était-ce pas égoïste de sa part de privilégier son propre confort à la propagation de l’Évangile ? L’accès de colère de ce dernier trahit une obstination qu’il ne supportait pas d’être contrarié. Si d'autres débordements de ce genre s'étaient produits alors qu'il tentait d'asseoir son autorité à Éphèse, la réticence naturelle de la communauté à accepter un nouveau venu se serait accentuée. L'hostilité que Paul a suscitée n'était pas uniquement due à ses positions théologiques ; ses propres traits de caractère ont également joué un rôle important.
- Tensions à Philippes
L’attention de Paul à ce qu’il vivait personnellement au point de révéler ses sentiments aussi franchement à ses amis est assez remarquable, mais en même temps compréhensible à ce stade de sa carrière. Car la Lettre B était adressée à une église elle-même en proie à un conflit de personnalités, en particulier entre Évodie et Syntychè (Ph 4, 2). Ces deux femmes ont participé à la propagation de l’Évangile avec Paul (Ph 4, 3), et bien sûr, leurs talents et leur engagement leur a valu un rôle d’autorité dans l’église naissante. Et il est normal d’assumer qu’elles avaient leurs sympathisants, et peut-être dirigeaient-elles chacune une maison-église, comme Phoebée à Cenchrées (Rm 16, 1-2). Leur attitude compétitive mettait en danger l’unité de la jeune église.
Paul lance donc un appel à l’unité : « Ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous » (Ph 2, 3). On peut se demander comment les Philippiens ont reçu cet appel, sachant comment Paul lui-même acceptait mal qu’on soit en désaccord avec lui à Éphèse? Ne se contredisait-il pas en écrivant : « Ce que vous avez appris, reçu, entendu de moi, observé en moi, tout cela, mettez-le en pratique » (Ph 4, 9)? Peut-être minimisait-il ces contradictions en se disant : « Il reste que de toute manière, avec des arrière-pensées ou dans la vérité, Christ est annoncé. Et je m'en réjouis ; et même je continuerai à m'en réjouir » (Ph 1, 18). Mais cette pensée était en tension avec cette affirmation que l’efficacité de la prédication évangélique exigeait qu’elle soit incarnée et reflétée par celui qui le prêche (1 Th 1, 6-8; Ph 2, 14-16).
- Un hymne liturgique
Une autre preuve de l'égocentrisme de Paul réside dans sa citation d'un magnifique hymne christologique, Ph 2, 6-11, qui constitue peut-être la condamnation la plus accablante, bien qu'implicite, de son attitude égocentrique. Cet hymne se détache de son contexte et provient d’un document préexistent. On peut regrouper ses éléments en trois strophes.
| I | v. 6a | Lui qui existant dans la forme divine, |
| v. 6b | Il n’a pas réclamé un traitement divin |
| v. 7a | Mais il s’est vidé lui-même |
| v. 7b | Prenant la forme d’un serviteur |
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| II | v. 7c | Étant né dans la similitude des hommes |
| v. 8a | Et ayant été trouvé dans une figure comme un homme |
| v. 8b | Il s’est abaissé lui-même |
| v. 8c | Devenant obéissant jusqu’à la mort |
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| III | v. 9a | C’est pourquoi Dieu l’a surélevé |
| v. 9b | Et lui a conféré le nom suprême |
| v. 10a | Afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse |
| v. 11a | Et que toute langue confesse que Jésus Christ est Seigneur |
Une structure si parfaite n’est pas apparue par accident. Le bel équilibre des deux premières strophes est délibéré.
La double mention de Dieu dans la première strophe est appariée à la double mention des hommes dans la deuxième strophe. À la troisième ligne de ces deux strophes, le verbe est suivi d’un pronom réfléchi, dont la signification est explicitée à la quatrième ligne. L’humiliation des deux premières strophes entraîne l’exaltation de la troisième. Dans celle-ci, l’élévation à la première ligne correspond la soumission de l’humanité à la ligne trois. Le nom conféré à Jésus à la ligne deux est proclamé à la ligne quatre.
Dans le texte actuel, cet arrangement unique est bousculé par l’ajout de quelques mots : « et la mort sur la croix » (8c), « au ciel, sur terre et sous terre » (10b), et « pour la gloire de Dieu le Père » (11b), des mots qui ne sont pas de l’auteur originel. Qui est responsable de ces ajouts? Probablement Paul lui-même. Cet hymne a probablement été composé par un croyant charismatique dans une communauté que Paul a fondé lui-même, car il reflète sa théologie. Mais en même temps, Paul a senti le besoin de la compléter, car il y voyait certaines lacunes.
D'un point de vue biographique, l'importance de ce cantique est double. Il nous renseigne sur la manière dont Paul interagissait avec ses communautés et révèle une évolution cruciale dans sa compréhension de la personne de Jésus-Christ.
- L'enseignant apprend : son adoption de la théologie adamique
Le message de Paul a toujours été très simple : il suffisait d’apprendre ce que le Christ a fait pour nous, et d’agir en conséquence. Dès lors, il revenait à chaque communauté de décider ce que cela signifiait en pratique. La conviction de Paul que la communauté locale devait être autonome dans son développement est souligné par son ouverture à apprendre d’elle. C’est le cas de l’hymne qui lui a offert une formulation mémorable de sa pensée, et qu’il reconnaît en la citant publiquement. Pour lui, c’est l’expression tangible de l’action de l’Esprit dans la communauté, et qui contribuera à sa vision de la communauté comme un temple spirituel (1 Co 3, 16-17; 6, 19), où la présence de Dieu se fait sentir à travers la multiplicité des dons (1 Co 12-14).
La christologie de l’hymne doit être comprise avec l’arrière-plan du récit d’Adam filtré à travers la littérature sapientielle. Déjà, en introduisant la figure d’Abraham, les judaïsants avaient forcé Paul à réfléchir sur la place du Christ dans l’histoire du salut. L’hymne va l’amener encore plus loin, et cela aura une grande influence sur sa sotériologie subséquente.
La vision christologique de l’hymne peut être résumée ainsi. En tant que juste par excellence, le Christ était l'image parfaite de Dieu. Il était ce qu'Adam aurait dû être, l'illustration inspirante de ce que Dieu voulait que l'être humain soit. Son absence de péché lui conférait le droit d'être traité comme un dieu, c'est-à-dire de jouir de l'incorruptibilité dans laquelle Adam avait été créé. Cependant, il n'a pas usé de ce droit à son avantage. Au contraire, il s'est abandonné aux conséquences d'un mode d'existence inauguré par Adam déchu. Il a librement choisi la vie d'esclave, faite de souffrance et de mort, l'état qu'Adam a connu comme châtiment. Bien que, par sa nature humaine, le Christ fût identique aux autres membres du genre humain, il s'en distinguait en réalité car il n'avait pas besoin d'être réconcilié avec Dieu. C'est ce qui lui a permis de devenir leur sauveur par l'obéissance et la mort. C'est pourquoi Dieu l'a exalté au-dessus de tous les justes à qui le royaume avait été promis, et lui a transféré le titre et l'autorité qui appartenaient auparavant à Dieu seul. Il est devenu le Seigneur, celui que toute voix doit confesser et devant qui tout genou doit fléchir.
Toutes ces idées, Paul les développera plus tard. Notre vie actuelle est la conséquence du péché d’Adam. Le salut consiste à réacquérir l’identité adamique telle qu’incarnée par Jésus quand il révèle que l’amour est l’élément constitutif et essentiel de l’humanité authentique.
- La lettre d'avertissement (Lettre C)
La Lettre C (Ph 3, 2 – 4, 1) commence par trois mises en gardes : « Prenez garde aux chiens ! prenez garde aux mauvais ouvriers ! prenez garde aux faux circoncis ! ». Rappelons que le terme « chien » était utilisé par les Juifs pour désigner les païens. Et bien sûr, les « circoncis » désignent les Juifs. Paul servirait donc une mise en garde contre les Juifs et leurs lois alimentaires en utilisant leur vocabulaire. C’est encore à eux que Paul fait allusion en Ph 3, 19 : « Leur fin sera la perdition ; leur dieu, c'est leur ventre, et leur gloire, ils la mettent dans leur honte, eux qui n'ont à cœur que les choses de la terre » : le « ventre » fait allusion aux restrictions alimentaires, et « honte » fait allusion à l’organe de la circoncision. La mise en garde contre les « mauvais ouvriers » en Ph 3, 2 ferait allusion aux Judaïsants et leur effort incessant pour contrer le travail de Paul, un effort commencé en Galatie et qui semble se poursuivre. Paul les considère comme « ennemis de la croix du Christ » (Ph 3, 18), car en présentant le Christ comme simplement inaugurant la fin des temps ils se trouvent à nier la valeur salvifique de la croix. Sa réponse ressemble beaucoup à celle offerte dans sa lettre aux Galates. Par exemple, dans les deux lettres, il introduit des éléments autobiographiques (Ph 3, 4-8 || Ga 1 – 2), même si dans le premier cas il met l’accent sur son observance de la Loi avant de trouver quelque chose de meilleur, alors que dans le deuxième cas il veut démontrer son indépendance de Jérusalem et d’Antioche. De même, dans les deux lettres il met en contraste la justification par l’obéissance à la Loi et celle donnée par Dieu par la foi du Christ (Ph 3, 9 || Ga 2, 16). Dans les deux lettres, on trouve une exhortation à mener le combat pour mettre en pratique le salut afin d’atteindre la récompense finale (Ph 3, 10-16 || Ga 5 – 6). Enfin, mentionnons que dans les deux lettres Paul exhorter son auditoire à l’imiter (Ph 3, 17 || Ga 4, 12).
Quand Paul a-t-il été mis au courant de la menace des Judaïsants à Philippes? Il est fort probable qu’il a été informé par ses partisans provenant de Galatie du plan des Judaïsants de se rendre également à Philippes et vers les autres églises qu’il avait fondées. À partir de ce moment, il a dû suivre l’évolution de leurs activités.
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