Raymond E. Brown, Introduction au Nouveau Testament,
Partie I : Préliminaires pour comprendre le Nouveau Testament

(Résumé détaillé)


Chapitre 2 : Comment lire le Nouveau Testament


Cette question nous fait entrer sur un territoire où on trouve beaucoup d’activité dans l’érudition moderne, et qu'on appelle : herméneutique, ou la quête de sens. Différentes approches aux documents écrits sont utilisées et elle portent toutes le nom de « critique », non pas au sens d’un jugement négatif, mais au sens d’une analyse attentive.

  1. Étude des méthodes d'interprétation (l’herméneutique)

    Dans la présentation qui suit, nous donnerons des exemples tirés du Nouveau Testament. Mais les différentes approches s’appliquent à un domaine beaucoup plus large.

    1. La critique textuelle

      Les évangiles ont été écrits il y a presque 2 000 ans, et malheureusement nous ne possédons aucun des manuscrits originaux. Les copies manuscrites que nous possédons s’étendent de l’an 150 jusqu’à l’invention de l’imprimerie au 15e siècle. Comme on peut l’imaginer, on trouve des variations entre ces différentes copies, quoiqu’elles soient habituellement mineures, dues à des erreurs de copistes ou parfois à des modifications volontaires. La comparaison de ces diverses copies en Grec, ainsi que certaines traductions anciennes en d’autres langues, est appelée : critique textuelle.

    2. La critique historique

      Les évangélistes veulent transmettre un message à leur auditoire. Ce message est appelé : sens littéral, i.e. ce que l’auteur voulait dire. Cette compréhension est un des aspects de la critique historique. L’obtention de cette compréhension est parfois aisée, mais parfois elle exige une bonne connaissance de la langue, de la grammaire, ou des coutumes de l’époque. Un exemple typique est le récit de Mc 7, 11-12 autour de la coutume du qorbân (consacré à Dieu).

    3. La critique des sources

      Il s'agit de l'étude des antécédents dans lesquels les auteurs du NT ont puisé leur information. N’oublions pas que les auteurs des évangiles n’ont fort probablement pas été les témoins oculaires de la vie de Jésus. Après le départ de Jésus, des prédicateurs proclamant la bonne nouvelle nous ont laissé avant tout une tradition orale, et ce n’est que progressivement que cette tradition a été mise par écrit. Peut-on retrouver ces diverses traditions dans la composition des évangiles? Une approche possible est de comparer les évangiles, en particulier les évangiles synoptiques, et de repérer des éléments communs. Et il y a la question connexe : un évangéliste a-t-il réutilisé l’œuvre d’un autre évangéliste? Cela pose la question de dépendance : Matthieu dépend-il de Marc, ou à l’inverse, Marc dépend-il de Matthieu?

    4. La critique des formes

      Les livres du NT appartiennent à différents genres littéraires : évangiles, lettres, apocalypse, proclamations, hymnes. Nous faisons également l’expérience aujourd’hui de différents genres littéraires qui modifient notre approche à leur égard : par exemple, devant les titres d’un grand journal, nous assumons que l’information est exacte et fiable, alors que nous sommes beaucoup plus prudent devant une annonce publicitaire; lorsque l'on achète un livre en librairie, il est généralement accompagné d'une jaquette ou d'une couverture indiquant qu'il s'agit d'un ouvrage de fiction, d'une histoire, d'une biographie, etc. Ces différents genres littéraires conditionnent nos attentes. Cette étude qui permet de classifier ainsi les écrits du NT est appelée : la critique des formes.

      Au-delà de cette classification générale des évangiles, des lettres ou de l’apocalypse, les biblistes ont étudié les composantes de ces grands genres littéraires pour arriver à une classification beaucoup plus pointue. Parfois elle est assez évidente quand elle touche les paraboles, les récits de miracle ou les récits de l’enfance. Mais parfois elle devient assez technique quand elle comprend les maximes de sagesse, les paroles prophétiques ou apocalyptiques, les règles ou lois de la vie communautaire, les paroles en « Je », les métaphores, les petites anecdotes, les légendes, etc. Chacun de ces genres a ses caractéristiques propres, et l’absence de l’une ou l’autres de ces caractéristiques dans une composante peut amener le bibliste à tirer certaines conclusions pour déterminer leur originalité. Mais ces conclusions ne peuvent qu’être hautement hypothétiques. Notons que la critique des formes ne dit rien sur leur caractère historique. Par exemple, qu’une composante soit un récit de miracle ne nous aide pas répondre à la question : ce miracle a-t-il vraiment eu lieu?

    5. La critique de la rédaction

      Ce qui intéresse le lecteur du Nouveau Testament, c’est la signification du produit final, non pas simplement la compréhension des petites unités révélées par la critique des formes. C’est ce dont s’occupe la critique de la rédaction, ou du moins l’une de ses branches : la critique de l’auteur. Car l’auteur n’est pas un simple compilateur de matériel préexistent. Il a refaçonné de manière créatrice ses sources. Quand on connait ses sources, il devient facile de déterminer ses accents théologiques propres. Par exemple, dans le récit de la confession de Pierre, Marc (8, 27-33) met dans la bouche de Jésus cette parole à l’égard de Pierre : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes »; quand Luc reprend à son compte ce récit (9, 18-22), il élimine ces paroles dures à l’égard de Pierre, car il tient à toujours présenter une image favorable des disciples; Matthieu (16, 13-23), par sa part, met dans la bouche de Jésus ce commentaire à la suite de la confession de Pierre : « Heureux es-tu, Simon fils de Jonas, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux », car pour lui Pierre joue un rôle spéciale et unique dans la communauté chrétienne. Par contre, lorsqu’on ne peut pas reconstituer la source d’un passage, la détermination des accents théologiques propres est plus hypothétique. Mais il reste que l’ensemble de l’œuvre d’un auteur révèle des intérêts et des préoccupations théologiques.

    6. La critique canonique

      Nous avons vu plus tôt comment divers écrits en sont venus au fil du temps à constituer un group normatif de livres sacrés pour exprimer le cœur de la foi chrétienne. Même si chaque livre individuel a sa propre signification, le fait d’être intégré dans un tout plus large lui donne une signification nouvelle. C’est le rôle de la critique canonique d'examiner les différents passages du NT à la lumière de tout le NT, et même de toute la Bible.

    7. Le structuralisme

      Comme dans la critique de la rédaction, le structuralisme (ou la sémiotique) a comme point de départ le produit final, ou plutôt, la structure du produit final. Mais cette structure va plus loin que l’établissement des lignes générales ou du plan d’un texte, si bien qu’elle relève d’une étude très technique qui s’apparente aux mathématiques. Car les structures les plus profondes ne sont pas apparentes, et il importe de les mettre en lumière pour que le texte devienne un tout cohérent. Les structuralistes proposent parfois des structures d’une complexité effrayante, amenant les non-structuralistes à se questionner sur leur utilité et à se demander si on ne pourrait pas arriver aux mêmes résultats avec l’exégèse ordinaire.

    8. La critique narrative

      Quand elle se penche sur les évangiles, la critique narrative les considère sous forme de récits. C’est ainsi qu’elle distingue l’auteur réel (celui qui l’a vraiment écrit) de celui qu’on assume être l’auteur (celui qu’on peut inférer à partir du récit), tout comme elle distingue l’auditoire réel (ceux du 1ier siècle qui ont entendu/lu le récit ou encore ceux d’aujourd’hui) de l’auditoire implicite (ceux que l’auteur envisageait). Cette approche donne de bons résultats dans l’analyse de récits continus comme ceux de la naissance et de la mort de Jésus. Par exemple, même si Marc ne dit rien dans son récit comment Pilate a été informé pour dire à Jésus : « Es-tu le roi des Juifs? », l’approche de la critique narrative permet de reconnaître que l’auditoire de l’évangile assumait que les autorités juives avaient préalablement informé Pilate. De même, sur le plan logique il est impossible que les chefs des prêtres puissent avoir amené Jésus à Pilate, tout en étant en même temps au temple pour accueillir Judas avec ses 30 pièces d’argent; mais l’intention de Matthieu n’était-il pas de créer un effet de simultanéité? Quand on lisait à voix haute les récits évangéliques, l’auditeur ne faisait-il pas ce gendre d’hypothèse d’interprétation qu’avait en tête l’écrivain? La critique littéraire permet de considérer les évangiles comme une œuvre littéraire, telle une pièce de théâtre, et en cela fait contrepoids aux excès de l'enquête historique et permet de mettre en évidence l'intérêt principal de l'auteur.

    9. La critique rhétorique

      Très proche de la critique narrative, la critique rhétorique analyse la stratégie de l’auteur pour atteindre son but : le choix du matériel du récit, son organisation, la sélection des mots. Elle assume que le texte écrit dévoile le contexte à la fois de l’auteur et du lecteur, et donc s’intéresse non seulement au but et à la méthode de l’écrivain, mais aussi aux intérêts, valeurs et émotions du lecteur. Tout comme la critique narrative, la critique rhétorique considère les évangiles comme une pièce de littérature. Autrefois, en regard de la littérature grecque classique, on avait classifié les évangiles comme une production littéraire « mineure ». Aujourd'hui, cependant, les études de critique littéraire rendent davantage justice à un fait historique indéniable : la puissance narrative des évangiles centrés sur la personne de Jésus a été d'une efficacité unique pour convaincre des millions de personnes de devenir des chrétiens. Et il n’y aucun équivalent aux évangiles dans la littérature juive de l’époque.

    10. La critique sociale

      La critique sociale étudie un texte en assumant qu’il reflète un environnement socioculturel particulier et entend y apporter une réponse. Différents groupes ayant des positions politiques, économiques et religieuses différentes auraient façonné le texte pour répondre à leurs préoccupations particulières.

    11. La critique de l’action sociale

      La critique de l’action sociale est un titre générique parfois donné aux études libérationnistes, afro-américaines, féministes et autres études connexes, car leurs auteurs préconisent que les résultats soient utilisés pour changer la situation sociale, politique ou religieuse actuelle. Cette approche se base sur l’idée que les auteurs bibliques et leurs écrits n'étaient pas exempts d’une tendance à propager une vision du monde, et donc reflètent un point de vue patriarcal ou ecclésiastique spécifique. En conséquence, il faut examiner les moindres indices pour retrouver ce qui a pu être supprimé consciemment ou inconsciemment. Certains biblistes voient dans cette approche le danger de lire dans les Écritures ce qu’on aimerait y trouver, sans reconnaître que la situation sociologique du NT n’est effectivement pas très favorable aux causes modernes. Reconnaissons néanmoins que cette approche a permis de soulever des questions importantes que les biblistes traditionnels n’ont jamais posées, ce qui a permis d’apporter un nouvel éclairage à la situation du NT.

    12. Une vue d’ensemble

      Les différentes approches du texte doivent être combinées afin qu'aucune "critique" ne devienne le mode exclusif d'interprétation. Les biblistes qui emploient les diverses formes de critique de manière complémentaire parviendront à une signification beaucoup plus complète du texte biblique. Pour illustrer ce point, on peut considérer qu’il existe trois mondes entourant les évangiles :
      • Le monde derrière le texte comprendrait à la fois la vie de Jésus et la réflexion religieuse sur lui à travers la foi, la prédication et l'expérience religieuse communautaire.

      • Le monde du texte contient le témoignage écrit des évangélistes, qui reflète leur propre compréhension et expérience de Jésus et leur capacité à exprimer ce témoignage. Notons que les évangélistes ont pu intégrer à leur évangile non seulement des sources écrites, mais aussi des sources orales qu’ils connaissaient. Notons aussi qu’une fois publié, le texte évangélique a eu une vie propre, de sorte qu'il peut y avoir des significations transmises qui vont au-delà de ce que l’auteur a envisagé ou de ce que les premiers lecteurs ont compris.

      • Le monde avant le texte concerne l'interaction des évangiles avec les lecteurs qui, par l’interprétation, y entrent, s'approprient leur sens et en sont transformés. Ici, les commentaires bibliques jouent un rôle important, tout comme l'engagement spirituel du lecteur.

        Ces différentes approches seront illustrées lorsque nous analyserons les livres individuels du NT.

  2. Questions particulières soulevées par les points de vue sur l'inspiration et la révélation

    Le fait d’appliquer les diverses méthodes littéraires et scientifiques à la Bible en général, et au NT en particulier, pourrait choquer celui pour qui ces textes sont sacrés et inspirés. Alors se pose la question : la croyance en l’inspiration, si elle est valide, modifie-t-elle les règles d'interprétation ? Et comment l'opinion selon laquelle l'Écriture est un élément unique et important de la révélation divine affecte-t-elle l'interprétation ?

    1. L’inspiration

      Il existe quatre positions différentes sur l’inspiration.

      1. Selon certains, l’inspiration des Écritures est une croyance pieuse sans validité aucune. Cette position, née en Allemagne à la fin du 18e siècle pour réagir aux partisans d’une lecture littérale de la Bible, entend juger les textes du NT sur le plan de leur impact sociologique comme un mouvement religieux mineur de l’empire romain.

      2. Sans s'engager dans un point de vue positif ou négatif sur l'inspiration, de nombreux interprètes considéreraient les références à celle-ci comme totalement inappropriées dans une étude savante des Écritures. Lorsque des passages ayant une importance théologique présentent des difficultés, on ne peut faire appel à l'inspiration ou à tout autre facteur religieux pour les interpréter.

      3. À l’opposé, d’autres considèrent l’inspiration divine comme le facteur si dominant que les limites de l’écrivain humain deviennent non pertinentes. Dieu connaît toutes choses et Dieu communique à travers les Écritures ; par conséquent, les Écritures répondent aux problèmes de tous les temps, même ceux auxquels les auteurs humains n'ont jamais pensé. Cette insistance sur l'inspiration est souvent corrélée à une vaste théorie de l'inerrance selon laquelle les données bibliques relatives aux questions scientifiques, historiques et religieuses sont considérées comme infaillibles et indiscutables.

      4. Un certain nombre d'interprètes adoptent une position intermédiaire. Ils acceptent l'inspiration, la jugeant importante pour l'interprétation de l'Écriture, mais ils ne pensent pas que le rôle de Dieu en tant qu'auteur supprime les limites humaines. Dieu est responsable des événements racontés, mais ceux qui ont écrit le récit chrétien étaient des gens conditionnés par le temps du 1er et du début du 2e siècle, qui s'adressaient à des publics de leur époque dans la vision du monde de cette période. Ils ne connaissaient pas l'avenir lointain, même si ce qu’ils ont écrit est pertinent pour tous les siècles.

        Même dans le cadre de cette position intermédiaire, les attitudes varient face à la question de l’infaillibilité.

        1. Certains l’éliminent tout simplement comme une déduction erronée de l’inspiration des Écritures
        2. D’autres limitent cette infaillibilité aux questions religieuses
        3. D’autres encore, en raison de la grande diversité dans le contenu des Écritures, limite l’infaillibilité à quelques questions religieuses
        4. Enfin, chez d’autres, la limite à l’infaillibilité signifie que cette dernière est impliquée seulement quand elle concerne le but pour lequel Dieu a voulu un passage de l’Écriture pour notre salut (voir Dei Verbum 3.11). Mais cela ne fait que reporter le problème : comment préciser ce but? Deux critères ont été proposés, l’un provenant du monde protestant où l'Esprit guide le lecteur individuel de la Bible vers la vérité religieuse ou théologique, c'est-à-dire l'"interprétation privée" de la Bible, l’autre provenant du monde catholique où l'Esprit fournit une orientation à travers l'enseignement de l'Église. Mais chaque critère présente des difficultés. Dans l’interprétation privée, comment faire face à toutes les interprétations contradictoires. Dans l’interprétation catholique, comment éviter à s’en tenir à de grandes généralités en ne se prononçant jamais sur la signification de passages particuliers, ou encore d’utiliser l’Écriture avant tout pour soutenir l’enseignement du magistère.

      Une certaine forme de la position (d.) sur l’inspiration obtient le plus de partisans chez ceux qui s’intéressent aux implications religieuses du NT. Dans notre présentation des différents livres du NT. nous soulignerons les interprétations théologiques différentes qui ont émergé de points de vue divergents sur le rôle de l'Esprit et/ou de la tradition dans l'interprétation de la parole inspirée de Dieu.

    2. La révélation

      La question de l’inspiration soulève la question connexe de la révélation, i.e. les Écritures présentent-elles une révélation de Dieu qui affecte la vie et la destinée des humains? Sur ce point, on trouve quatre positions parallèles aux quatre positions sur l’inspiration.

      1. Les chrétiens radicaux nient l'existence de toute révélation venant de Dieu autre que celle déjà implicite dans la création. Toute communication prétendue venant d'en haut ne peut être qu’une superstition.

      2. Certains, qui peuvent croire en la révélation divine, ne lui attribuent aucun rôle dans l'interprétation, car seule la logique plutôt que la foi détermine la valeur ce qu’affirme l’Écriture.

      3. De nombreux chrétiens, plus conservateurs, considèrent l'Écriture comme le produit de la révélation, de sorte que chaque mot constitue une communication divine de la vérité aux êtres humains. Dans cette approche, Écriture et révélation sont équivalentes, si bien que même les choses triviales comme les listes de nom, les mesures du temple ou des descriptions poétiques font partie de la révélation.

      4. D'autres chrétiens, ne trouvant pas de révélation dans chaque passage biblique, soutiennent que l'Écriture n'est pas la révélation mais qu'elle la contient. Mais sur ce point, les chrétiens sont divisés sur la réponse à la question : l'Écriture est-elle le seul témoignage normatif de la révélation? Les Protestants répondent : oui, les Catholiques : non. Le développement historique a modifié le cadre de cette question, en mettant en relief l’écart entre la vision du monde des auteurs du NT, et le nôtre, et donc l’interprétation des réalités spirituelles. C’est ainsi que certains Protestants reconnaissent le besoin d’une reformulation de la révélation biblique. Du côté des Catholiques, certains ont voulu soutenir certains dogmes non appuyés par le NT soit en se référant à un sens caché dans le texte de l’Écriture, soit en faisant appel à une deuxième source de révélation, la tradition, connue au 1ier siècle et transmise oralement. Le concile Vatican II a rejeté cette approche.

        Une vision catholique modifiée considère deux facettes à la révélation, l’action elle-même de Dieu, et l’interprétation de cette action avec l’aide de l’Esprit de Dieu. Et justement, l’Écriture décrit cette action de Dieu pour Israël et en Jésus, et en fournit également l’interprétation par les prophètes et les Apôtres. Cependant, il faut reconnaître que cette interprétation est limitée dans le temps en s’étendant de l’an 1 000 av. JC jusque vers l’an 125 de l’ère moderne. Dans la foi chrétienne, l’action de Dieu a atteint son sommet en Jésus, si bien qu’on considère qu’avec la mort des derniers apôtres la révélation est close. Pourtant, rien ne permet de penser que Dieu aurait cessé par la suite de fournir son aide. En effet, le rôle ultérieur de l'Esprit dans l'histoire humaine, dans l'histoire de l'Église et ses déclarations, dans les écrits des Pères et des théologiens, entre dans une Tradition qui incarne l'interprétation post-scripturale de l'action salvifique de Dieu décrite dans l'Écriture. Ainsi, il peut y avoir une interprétation normative ultérieure de cette action décrite par l’Écriture, mais qui ne se trouve pas dans l'Écriture, par exemple, la résurrection de la mort à la gloire de tous les disciples fidèles du Christ.

  3. Le sens littéral

    Retournons maintenant à une des méthodes d’interprétation que nous avons décrite plus tôt : la critique historique, qui joue un rôle fondamental dans l’interprétation de l’Écriture en déterminant la valeur historique d’un texte, les circonstances de composition, son auteur et son contenu objectif. Elle cherche donc à déterminer le sens littéral d’un texte, i.e. ce que les auteurs bibliques ont voulu transmettre et ont effectivement transmis à leur public par ce qu'ils ont écrit. Mais l’atteinte de ce but représente un défi quand on considère chacune de ses composantes.

    1. Le langage qu’ils ont utilisé.

      Les livres du NT ont été écrits il y a environ 1 900 ans en grec. Du point de vue de la langue, même la meilleure traduction en langage courant ne peut rendre toutes les nuances du grec original. Du point de vue de la culture et du contexte, les auteurs et leur public avaient une vision du monde très différente de la nôtre : un contexte différent, des connaissances différentes, des suppositions différentes sur la réalité. Et parmi les différents auteurs du NT qui appartenaient à des époques et des milieux différents, ils n'avaient pas nécessairement tous les mêmes antécédents ou les mêmes perspectives. Par exemple, il semble probable qu’une grande part des auteurs du NT étaient de naissance juive, mais dans quel mesure connaissaient-ils le Judaïsme, et avec quelle perspective? Le grec dans lequel ils écrivaient était-il une langue avec laquelle ils avaient grandi, ou l'araméen ou l'hébreu étaient-ils leur langue maternelle, de sorte qu'ils (ou un secrétaire) traduisaient mentalement en grec ? Les auteurs connaissaient les Écritures juives, mais dans quelle langue, l’Hébreu ou dans la traduction grecque de la Septante? Les Évangiles et les Actes situent des scènes à Jérusalem, en Judée, en Galilée, à Antioche et dans d'autres parties du monde antique ; combien d'auteurs avaient déjà été dans les lieux qu'ils mentionnent et donc parlaient en connaissance de cause, ou à défaut d’y être allés devaient recourir à leur imagination ou à ce qu’ils avaient entendu?

    2. Les auditoires à qui ils s’adressaient

      Comment ces publics ont-ils compris ce qui était écrit ? Nous ne pouvons pas répondre avec certitude, mais certains facteurs doivent être pris en compte.

      1. Premièrement, l'intention de l'auteur et la compréhension de l'auditoire peuvent différer. Par exemple, nous pouvons nous demander comment un public composé de chrétiens de naissance païenne qui n'avaient acquis qu'une familiarité partielle avec le judaïsme a compris ce qu’un auteur a écrit. Nous n’avons qu’à penser à un Paul qui fait référence à Jésus fils de Dieu en se basant sur la promesse d’une progéniture royale par Nathan à David (2 S 7, 14), alors qu’il s’adresse à des gens d’origine païenne qui avaient rendu un honneur public aux dieux mâles et femelles et à leurs enfants divins. Rappelons-nous que les lettres et les évangiles étaient avant tout connus que par proclamation orale.

      2. Deuxièmement, nous avons une connaissance limitée de cet auditoire, sauf dans le cas de certaines lettres de Paul. Par exemple, Mc 7, 3 doit expliquer la coutume juive d’ablutions d’eau avant de manger et boire : on peut donc présumer que l’auteur était juif ou connaissait les coutumes juives, alors que son auditoire semble les ignorer. Cette présomption peut jouer un rôle dans l'appréciation du sens d'un passage difficile de Marc, tel que 15, 38, concernant le voile déchiré du sanctuaire du Temple (voir aussi Mt 27, 51 ; Lc 23, 45b). Car il y avait un certain nombre de voiles du Temple avec des fonctions et des décorations différentes. Les évangélistes, l'un ou l'autre ou tous, savaient-ils qu'il existait différents voiles de sanctuaire? L'un d'entre eux avait-il déjà vu le bâtiment du Temple ou le voile décoré? La réponse à cette question entraîne une compréhension différente du déchirement du voile. Et les auditeurs de Marc ont-ils compris une référence récurrente à un voile spécifique du Temple de Jérusalem s'ils n'avaient pas une connaissance élémentaire du judaïsme? Sur le plan du sens littéral, peut-on parler correctement de la "signification" d'un passage lorsqu'il y a peu de chances que le public visé à l'origine ait compris une telle signification? On ne peut probablement pas interpréter le déchirement du voile du sanctuaire comme signifiant plus que ce que toute personne ayant déjà été dans un temple aurait compris, i.e. que le déchirement du voile séparant le lieu sacré du temple privait ce lieu de ce qui en faisait le sanctuaire de Dieu et le distinguait par sa sainteté des autres lieux de l'enclave.

      3. Dans quelle mesure l’auditoire avait une certaine familiarité avec l’Écriture juive? Les publics visés auraient-ils saisi les allusions subtiles? Si un passage est cité, auraient-ils été conscients du contexte de l'AT, de sorte qu'une partie plus importante de la péricope que la ligne citée leur serait venue à l'esprit ? Le vocabulaire utilisé par l'auteur dans un passage cité de l'Écriture aurait-il évoqué dans l'esprit des lecteurs d'autres passages de l'Écriture contenant le même vocabulaire ou encore son sens élargi véhiculé par la tradition juive vivante?

      4. Connaître le milieu sociologique de l’auteur et l’auditoire représente un immense défi. La sociologie moderne, renforcée par une application plus astucieuse de la technique archéologique, nous a fait prendre conscience des différences centrées sur la citoyenneté, la richesse, l'éducation et le statut social au sein des églises concernées. Le diagnostic de la situation sociopolitique des auditeurs de l'Évangile dépend généralement de preuves internes et est une quête hautement spéculative.

    3. Ce que les auteurs bibliques ont voulu dire et ont transmis.

      Les auteurs du NT connaissaient certainement plus de la tradition chrétienne qu'ils n'ont pu ou voulu en transmettre dans leurs écrits ; Jean 21:25 est spécifique à ce sujet. Ainsi, ce n’est pas parce qu’un auteur n’a pas abordé un point qu’il l’ignorait. Mais une exégèse qui englobe ce que les évangélistes n'ont pas réellement transmis par écrit devient très spéculative.

      Une question plus délicate est la relation entre ce que les mots écrits transmettent et ce que les auteurs ont voulu dire. Il existe un éventail de possibilités : selon le talent de l'auteur, un écrit peut transmettre ce que l'auteur souhaitait, ou quelque chose de moins, ou le contraire, ou quelque chose d'autre que ce que l'auteur souhaitait ou prévoyait. Cependant, pour interpréter une œuvre, il faut commencer par supposer une correspondance générale entre ce que l'auteur voulait dire et ce qu'il a transmis et ce n’est qu'exceptionnellement qu’il faut attirer l'attention sur les cas où ce que les mots semblent transmettre n'est peut-être pas ce que l'auteur voulait dire. Ce dernier cas est illustré par Lc 23, 26 qui utilise le pronom « ils » comme sujet de l’action de ceux qui amènent Jésus pour être crucifié : grammaticalement, les personnages mentionnés juste auparavant sont les « chefs des prêtres », et donc on devrait comprendre que ce sont eux qui amène Jésus, ce qui contredit le reste du récit où ce sont les soldats romains qui amènent Jésus pour être crucifié; nous avons ici une cas typique chez Luc d’utilisation négligente des antécédents, et donc un cas où le sens grammatical de qu’il a écrit n'était pas ce qu'il voulait transmettre.

      Il faut bien faire attention quand on détecte ce qui semble une contradiction chez un auteur, car ce qui est une contradiction pour nous n’est pas nécessairement une contraction pour lui. Par exemple, certains commentateurs trouvent une contradiction entre Marc 14, 50 qui dit des disciples : « Et l'ayant quitté, ils s'enfuirent tous », et Marc 14, 51 où un certain jeune homme suit encore Jésus, et Marc 14, 54 où Pierre le suit de loin. Dans ce type de récit, sont-ils vraiment contradictoires, ou s'agit-il de manières cumulatives d'illustrer l'échec des disciples ? Tous ont fui ou se sont éloignés en reniant Jésus, y compris finalement ceux qui, en continuant à suivre, ont tenté de ne pas fuir.

      Enfin, quand on parle de l’intention de l’auteur on fait référence au produit final. Tous les évangélistes utilisent des sources qui n’existent plus. Par exemple, Matthieu et Luc se servent dans leur évangile d’un Document écrit en Grec, que les biblistes ont appelé Q, qui ressemble un cartable de feuilles volantes de paroles de Jésus. Il s’est développé autour de ce document toute une industrie pour analyser l’ordre exact des paroles, sa théologie, son auditoire, sa proximité au Jésus historique. Une telle analyse est valable et le discernement des origines complexes d'un livre biblique devrait entrer dans le diagnostic de la signification de ce livre ; mais le NT canonique à l'autorité duquel les chrétiens sont attachés est constitué de livres entiers, et non de sources reconstituées, aussi fascinantes soient-elles.

  4. Des significations plus larges que le sens littéral

    Même si la signification littérale offerte par la critique historique est fondamentale, la nature même de la Bible ouvre la porte à d’autres significations plus larges.

    1. Une signification plus large en reconnaissant Dieu comme auteur

      La quatrième position sur l’inspiration présentée plus tôt concevait l'inspiration comme une double paternité biblique, divine et humaine - "paternité" non pas dans le sens où Dieu aurait dicté la Bible à des copistes humains, mais dans le sens où la composition des livres bibliques par des écrivains humains faisait partie de la providence de Dieu, afin de fournir une orientation durable au peuple de Dieu. En raison du rôle actif de Dieu dans la production des Écritures, il n'est pas illogique de proposer qu'au-delà du sens littéral voulu et transmis par les auteurs humains, il puisse y avoir un sens plus complet voulu par Dieu. Un exemple typique est l’utilisation de l’AT par les premiers chrétiens : ceux-ci ont reconnu dans l'AT des anticipations de Jésus qui allaient au-delà de ce que les auteurs humains originaux avaient prévu, tout comme des croyances d’aujourd’hui vont au-delà de l’enseignement spécifique du NT.

      Le principal problème auquel se heurte cette exégèse plus que littérale est l'établissement de critères pour lire l'intention de Dieu dans les Écritures, afin qu'elle reste distincte de la simple ingéniosité humaine dans la réflexion sur les Écritures. Dans la période 1925-70, en particulier dans les cercles catholiques romains, une approche plus technique s'est développée en termes de sensus plenior ("sens plus complet") de l'Écriture qui apparaîtrait à la lumière de la révélation ultérieure ou du développement de la compréhension de la révélation. L'un des critères est que le sensus plenior doit être homogène avec le sens littéral. Ce mouvement a trouvé sa voix dans les deux approches herméneutiques qui suivent.

    2. Une signification plus large obtenue par l’insertion d’un livre dans le canon

      Un livre du NT a une signification non seulement par lui-même mais en relation avec les autres livres bibliques. En effet, un livre n'est véritablement biblique que parce qu'il fait partie d'une collection qui fait autorité, c'est-à-dire le NT ou même l'ensemble de la Bible. Aucun auteur du NT ne savait que ce qu'il avait écrit serait inclus dans une collection de vingt-sept livres et lu comme un message durable des siècles ou même des millénaires plus tard. Quelqu’un comme Paul aurait pu trouver étrange de trouver sa lettre aux Galates dans le même Testament que deux épîtres attribuées à Pierre et une attribuée à Jacques, alors qu’il a écrit (Ga 2, 11-14) s’être opposé à Céphas et aux gens envoyés par Jacques, tout comme Luc aurait pu être ennuyé de voir son deuxième livre (les Actes) séparé du premier (l'Évangile) et placé comme s'il était d'un autre genre.

      Nous avons présenté plus tôt la critique canonique. En fait, il y a différentes nuances dans cette approche. Prenons l’exemple du livre du prophète Isaïe. Ce livre est constitué de trois grandes divisions composées sur une longue période de temps : le protoIsaïe (8e siècle av. JC), le deutéroIsaïe (milieu du 6e siècle) et le tritoIsaïe plus d'autres segments (à partir de la fin du 6e siècle). Les biblistes écrivent des commentaires sur chacune de ces parties ; mais le "sens canonique", d’une certaine façon, serait le sens que les passages de ces parties ont dans le contexte du livre entier. Avec d'autres nuances, il s'agirait du sens que le passage a dans le contexte du corpus prophétique, puis dans l'AT, puis dans l'ensemble de la Bible, y compris le NT - en d'autres termes, le sens canonique pourrait inclure jusqu'à 800 ans d'interprétation.

      On oublie cette dimension canonique de deux façons.

      1. On l’oublie en s’imaginant que le message biblique est uniforme. Il ne l’est pas. On peut difficilement imaginer que l'attitude de Paul (Rm 8, 28 : « justifié par la foi, en dehors des œuvres de la loi ») était la même que celle de Jacques (Jc 2, 24 : « justifié par les œuvres et non par la foi seule »). En le mettant dans un même corpus, on a alors une image plus complète de ce que le NT dit de la relation du chrétien à la Loi. Bref, la réponse au canon n'est pas de supprimer ou de sous-évaluer le point de vue tranchant d'un auteur biblique individuel, mais de se faire une opinion face aux divers points de vue existant en les mettant côte à côte.

      2. On l’oublie également en privilégiant certains livres et en écartant les autres. Chez les biblistes, il y a parfois une poussée vers la définition du "centre du canon" ou du "canon dans le canon". Tous doivent reconnaître que certains livres bibliques, par leur longueur et leur profondeur, sont plus importants que d'autres ; on ne peut mettre sur le même pied par exemple la lettre aux Romains et la lettre de Jude, tout comme on donne une plus grande importance dans l’AT au Pentateuque (les cinq premiers livres) et dans le NT aux évangiles. Mais pousser en marge certains écrits comportent des dangers. C’est ainsi qu’avant 1970 le lectionnaire catholique romain négligeait massivement Marc au profit de Matthieu et de Luc - un choix qui privait les auditoires chrétiens de l'acuité unique du témoignage marcien. Aujourd’hui, des chrétiens cherchent à prouver qu’ils ont raison et que les autres ont tort en faisant appel à certains passages et livres du NT. Certains chrétiens ont cherché à prouver qu'ils avaient raison et que les autres avaient tort en faisant appel à certains passages et livres du NT, ignorant inconsciemment les autres passages et supposant qu'ils suivaient l'ensemble du NT. Par sa diversité, n’est-ce pas le rôle du canon de défier les diverses opinions? Il devient alors pour le chrétien à la fois sa conscience et son correcteur.

    3. Une signification plus large provenant des lectures subséquentes

      Au fils des siècles, les gens ont continué à trouver dans le NT une signification pour leur propre vie alors qu'ils étaient confrontés à de nouveaux problèmes ; ils ont demandé ce que les livres du NT signifient, et pas simplement ce qu'ils signifiaient. Mais il serait naïf de penser que des écrits du 1ier siècle qui tentaient de répondre à des questions du 1ier siècle peuvent directement solutionner des problèmes du 21e siècle. Par contre, selon les approches contextuelles modernes de l'herméneutique, l'œuvre littéraire n'est pas simplement le texte écrit une fois achevé ; elle naît de l'interaction entre l'écriture et le lecteur. Le texte n'est pas simplement un objet dont on extrait un sens univoque permanent ; il est une structure qui engage les lecteurs dans le processus de réalisation du sens et qui est donc ouverte à plus d'un sens valide. Une fois écrit, un texte n'est plus sous le contrôle de l'auteur et ne peut jamais être interprété deux fois à partir de la même situation. Le NT a donné lieu à une réflexion théologique, spirituelle et artistique qui, si elle va au-delà de ce que l'auteur avait envisagé, n'est pas une simple adaptation à l'esprit d'une époque ultérieure.

      Mais le problème majeur devant ce développement de la signification réside une fois de plus dans les critères permettant de distinguer un développement authentique d'une déformation. Par exemple, François d’Assise est devenu l'interprète le plus important de l'histoire sur les récits de l'enfance de Matthieu et de Luc en introduisant la crèche de Noël. On peut apprécier cette énorme contribution tout en étant obligé de se demander si, en favorisant une sentimentalité larmoyante, la crèche ne risque pas, dans certaines circonstances, de s'écarter des principaux objectifs théologiques de ces récits. De même, l'Église occidentale s'est divisée sur des questions telles que celle de savoir si le Christ avait prévu deux ou sept sacrements. Il faut reconnaître d’emblée que le NT ne parle jamais de "sacrement" et qu'il n'existait probablement pas de terme générique au 1er siècle pour couvrir diverses actions sacrées comme le baptême et l'eucharistie. La meilleure approche est peut-être d’étudier les éléments communs dans les conceptions du NT du baptême et de l'eucharistie qui conduiraient au développement après le NT du terme "sacrement" comme terme générique, et l'existence possible dans la période du NT d'autres actions sacrées qui, d'une manière ou d'une autre, partageaient les mêmes éléments communs.

Prochain chapitre: 3. Le texte du Nouveau Testament

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