|
Les différentes bibles en langage courant sont toutes une traduction du texte original en Grec. Où trouver ce texte grec est une question complexe.
- Les données manuscrites du texte
Il existe environ 3 000 manuscrits (complets ou partiels) du NT grec copiés entre le 2e et le 17e siècle, à quoi il faut ajouter 2 200 lectionnaires manuscrits organisés selon la liturgie de l’église à partir du 7e siècle. Tous ces textes ne s’entendent pas toujours entre eux, mais ces différences sont rarement importantes. Aucun manuscrit original ou autographe n’a été préservé. Les différences proviennent soit des erreurs d’un copiste, soit d’une modification délibérée, car le copiste voulait améliorer le texte grec, ou encore moderniser le vocabulaire, ou encore introduire une explication, ou encore harmoniser avec un autre passage, ou encore omettre quelque chose qui lui semblait douteux. Ce n’est pas parce qu’un manuscrit est très ancien qu’il est meilleur qu’un autre, car un texte du 6e siècle peut être le seul exemplaire restant d’une copie plus ancienne mais perdue, et qui était plus proche de l’autographe qu’une copie du 2e siècle.
- Les familles des différents textes
Les biblistes ont organisé en groupes ou familles les manuscrits qui partagent des particularités similaires, mais aucun de ces regroupements de textes n'a une descendance non contaminée des originaux. Les plus communément reconnus sont les suivants :
- Le texte alexandrin.
À la fin du 2e siècle, l'érudition chrétienne était florissante à Alexandrie, et au cours des siècles suivants, les manuscrits y ont été copiés avec soin par des scribes qui avaient une appréciation sophistiquée du grec, au point où on se demande s’ils n’ont pas amélioré le texte. Il est caractérisé par des recensions plus courtes.
- Le texte occidental
Il s'agit d'un groupe fourre-tout, nommé d'après la circulation occidentale (Afrique du Nord, Italie, Gaule) de certains des manuscrits grecs. Pourtant, à côté d'eux, on trouve des manuscrits grecs qui peuvent être mis en relation avec l'Égypte et les églises syriacophones de l'Est. Souvent, les textes sont une paraphrase, de telle sorte qu’ils sont plus longs que les recensions alexandrines concises et économes, comme si des mots avaient été ajoutés (interpolations) ; mais dans un certain nombre de cas significatifs pour l’évangile de Luc, le texte occidental omet ce qui se trouve dans l'alexandrin. Dans les Actes, le texte est presque un dixième plus long que celui que l'on trouve dans la tradition alexandrine.
- Le texte césaréen
Aux 3e et 4e siècles, Césarée, sur la côte méditerranéenne, était le centre chrétien le plus important de Palestine, et s'enorgueillissait d'une grande bibliothèque et des biblistes qui l'utilisaient. Le texte de base de ce groupe, datant du début du 3e siècle, y a probablement été apporté d'Égypte ; il s'est ensuite répandu à Jérusalem, puis, par l'intermédiaire de missionnaires arméniens, en Géorgie, dans le Caucase. Dans son développement, la tradition textuelle césarienne se situe entre la tradition alexandrine et la tradition occidentale.
- Le texte byzantin (ou Koinē)
Ce texte, qui est en fait une combinaison de textes aplanissant les difficultés et harmonisant les différences, a été utilisé dans la liturgie de l'église byzantine (devenant presque normatif à partir du 6ème siècle), et est généralement considéré comme un développement assez tardif et secondaire. Pourtant, certaines de ses recensions sont anciennes et remontent à l'église d'Antioche vers l'an 300.
- Les témoins textuels
Chez les biblistes, on distingue trois types de témoins textuels
- Les papyrus (sigle: P)
C’est en Égypte qu’on a découvert les documents les plus anciens sur papyrus. Depuis 1890, une centaine ont été découverts, que la paléographie date du 2e au 8e siècle. Parmi les plus anciens, nommons :
- P52 : constitué d'un débris plus petit qu'une fiche sur lequel est inscrite une partie de Jean 18, 31- 34. Sa date d'environ 135 rend impossible les théories d'une datation très tardive de Jean.
- P46 : daté vers l’an 200 ou plus tôt, il contient les épîtres pauliniennes, y compris Hébreux (suivant Romains, un ordre basé sur la longueur décroissante), mais pas les Pastorales. Il appartient au groupe césarien.
- P66 : daté vers l’an 200, il contient un texte fortement corrigé d'une grande partie de Jean. Il appartient au groupe alexandrin, proche du texte du Codex Sinaïticus
- P75 : daté de l’an 225, il contient Luc 2, 18 - 18, 18 et Luc 22, 4 ainsi que Jean 15, 8. Il appartient au groupe alexandrin, proche du Codex Vaticanus.
- Les grands codex onciaux
Le codex ou livre est constitué de feuilles de parchemin sur lesquelles on a écrit en caractère d’imprimerie (majuscule). Il a connu son apogée entre le 3e et le 9e siècle. La légalisation du christianisme au 4e siècle sous Constantin a rendu possible l'existence publique de centres d'apprentissage et de monastères où de nombreux codex ont été copiés et conservés. Ils contiennent souvent l'intégralité de la Bible grecque et, parfois, certaines des premières œuvres chrétiennes non canoniques. Parmi les quelque 300 codex onciaux connus, les plus importants (désignés par des lettres majuscules), en commençant par les plus anciens, sont :
- B (Codex Vaticanus), milieu du 4e siècle, auquel manque la dernière partie du NT. Il illustre le type de texte alexandrin et est considéré par la plupart des spécialistes comme le meilleur témoin du texte original du NT.
- S ou א (Codex Sinaïticus), milieu du 4e siècle, contenant l'ensemble du NT plus l'Épître de Barnabé et le Pasteur d'Hermas. Il suit la tradition alexandrine dans l'Évangile et les Actes, bien qu'ailleurs il présente des lectures occidentales.
- A (Codex Alexandrinus), début du 5e siècle, contenait autrefois l'ensemble du NT plus 1 et 2 Clément et les Psaumes de Salomon ; malheureusement, des pages ont été perdues. Dans les Évangiles, le texte est byzantin, mais alexandrin dans le reste du NT.
- D (Codex Bezae), 5e siècle, contient Matthieu, Jean, Luc, Marc, 3 Jean et les Actes en latin et en grec sur des pages en regard. Il est le principal représentant de la tradition textuelle occidentale.
- Les minuscules
Vers le 9e siècle, un style d'écriture cursive (lettres reliées) commença à supplanter les textes onciaux, et il existe près de 2 900 manuscrits du NT dans cette écriture. Deux familles d'entre eux, nommés f1 et f13 (d'après les biblistes K. Lake et W. H. Ferrar) sont des témoins de la tradition des textes césariens.
En plus de tous ces témoins, on peut ajouter des traductions dans d'autres langues anciennes, car elles témoignent d'un texte grec qui a servi de base à la traduction. Vers l’an 200 des traductions ont été faites en latin et en syriaque, appelées « vieilles latines » et « vieilles syriaques » pour les distinguer respectivement de la traduction latine de la Vulgate par saint Jérôme à la fin du 4e siècle, et de la traduction syriaque du 4-5e siècle (la Peshitta), qui est devenue la Bible standard de l'Église syriaque. Ces vieilles traductions appartiennent à la tradition textuelle occidentale. Enfin, les Pères de l’église fournissent également des informations sur le texte ou la traduction grecque qui leur a été soumis.
- Observations sur l'utilisation des données textuelles
- De nombreuses différences dans le texte biblique qu’on note dans les grands codex onciaux des 4e et 5e siècles existaient déjà vers l’an 200, comme le montrent les papyrus et les premières traductions. Comment tant de différences ont-elles pu apparaître moins de cent ans après la rédaction des textes originaux ? La réponse réside peut-être dans l'attitude des copistes à l'égard des livres du NT qu'ils copiaient. Pour eux, il n'y avait pas de dévotion servile à leur formulation exacte. Aussi ne se gênaient-ils pas pour commenter et interpréter ce qu’ils copiaient. C’est plus tard, lorsque des idées plus arrêtées sur le canon et l'inspiration ont façonné l'état d'esprit, que l'attention s'est portée sur le maintien de la formulation exacte.
- Parfois, face à des recensions concurrentes, on ne peut prendre une décision simplement sur la base des manuscrits, car le poids des témoins textuels est divisé de manière égale. Il faut alors se demander pourquoi un copiste aurait modifié un texte, et cette question peut nous donner un aperçu de sa théologie. Par exemple, certains manuscrits occidentaux ne contiennent pas les paroles de Jésus de Luc 23, 34a, "Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font". Un copiste pieux a-t-il ajouté cette phrase au texte original lucanien qui en était dépourvu parce qu'il pensait que Jésus aurait sûrement pensé de cette façon? Ou bien un copiste l'a-t-il supprimée de l'original parce les Pères de l'Église enseignaient qu'on ne pouvait pas pardonner à ceux qui avaient mis à mort le Fils de Dieu?
- La Réforme a donné une impulsion majeure à l'obtention de traductions vernaculaires du grec original, car elles seraient plus précises et plus accessibles aux gens que la Vulgate latine. Ainsi la version de la traduction anglaise standard de la King James, version de 1611, a été réalisée sur la base de l'édition d'Érasme du NT grec désignée comme le NT grec accepté ou reçu, le Textus Receptus. Malheureusement, Érasme s'est fortement appuyé sur des manuscrits du 12ème et 13ème siècle de la tradition byzantine ; il n'avait aucun papyrus disponible et n'a utilisé aucun des grands codex énumérés plus tôt. Ironiquement, la Vulgate latine, traduite 1100 ans plus tôt, était basée sur de meilleurs manuscrits grecs.
- A la fin du 19ème siècle, la science a finalement gagné la bataille pour remplacer le Textus Receptus, de qualité inférieure, par de nouvelles éditions du NT grec basées sur les grands codex onciaux et autres témoins textuels disponibles depuis l'époque d'Erasme, et ces éditions ont subi des corrections depuis lors à la lumière de nouvelles découvertes. La plus connue des étudiants est l'édition Nestle-Aland (constamment mise à jour), qui est également utilisée dans l'édition du NT grec des United Bible Societies. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un texte éclectique, s'inspirant d'une tradition pour un verset et d'une autre tradition pour un autre verset, un texte qui n’a jamais existé telle qu’elle en tant qu'unité dans l'Antiquité et n'a jamais été lu dans aucune communauté chrétienne. Un corollaire est que si les livres du NT sont canoniques, aucun texte grec particulier ne devrait être canonisé ; et le plus que l'on puisse réclamer pour un NT grec préparé de manière critique est l'acceptation par les biblistes.
- L'Église catholique romaine a décidé de la canonicité sur la base d'un usage régulier de longue date dans la liturgie, et non sur la base de jugements des biblistes concernant l'auteur ou le copieur. Ainsi, l'histoire de la femme prise en flagrant délit d'adultère en Jean 7, 53 - 8, 11 et la longue finale de Marc (16, 9 - 20) ont été désignées par le Concile de Trente comme appartenant à l'Écriture, même si elles sont absentes de nombreux témoins textuels du NT. Les catholiques restent libres d'accepter le jugement de biblistes compétents selon lequel ces passages ne faisaient pas partie du texte original des évangiles respectifs.
- La critique textuelle demeure un exercice difficile. Les traductions récentes du NT incluent parfois en bas de page des indications sur des recensions qui diffèrent de celles choisies dans le texte. Pour découvrir le côté intéressant de la critique textuelle, voici des exemples où on peut vérifier le choix qu’a fait le traducteur du texte du NT que nous avons entre les mains :
- Jean 1, 18 : « Dieu Fils unique » ou « C'est le Fils unique »; dans le premier cas, le fils est appelé : Dieu
- Luc 24, 12, décrivant la course de Pierre vers le tombeau de Jésus, manque chez certains témoins. Si cette version est originale, elle constitue un lien très étroit entre Luc et Jean, le seul autre Évangile où Pierre court vers le tombeau (20, 3-10).
- Ep 1, 1 : Certains témoins ne font pas référence à Éphèse. Une suggestion est qu'il s'agissait d'une missive générale comportant un espace vide qui pouvait être rempli avec le nom de la congrégation à laquelle elle était lue.
- Jean 7, 53 - 8, 11, l'histoire de Jésus pardonnant à la femme adultère est absente de nombreux manuscrits et a probablement été insérée dans Jean longtemps après l'achèvement de l'Évangile original. Par contre, certains biblistes pensent plutôt que cette histoire a été enlevée du texte originel parce qu'elle allait à l'encontre de la pratique chrétienne primitive consistant à refuser le pardon public aux adultères?
- Marc 16, 9-20 et deux autres finales alternatives auraient apparemment été ajoutés par les scribes pour atténuer le caractère abrupt de la fin de l'Évangile avec 16, 8 (où les femmes ne dirent rien à personne). Quelles sont les implications si Marc terminait à l'origine sans décrire une apparition post-résurrection? Puisque Marc 16, 9-20 se trouve dans la plupart des Bibles, quel est l'impact lorsque 16, 1-20 est lu séquentiellement?
|
Prochain chapitre: 4. Le monde politique et social de la période du Nouveau Testament
Liste de tous les chapitres |