L’établissement des parallèles


  1. Le but
    1. Marc
    2. Matthieu et Luc
    3. Jean
  2. Une technique d’analyse des parallèles
    1. Passages de Marc dans les autres évangiles sont soulignés
    2. Les parallèles entre Matthieu et Luc sont marqués par la couleur bleue
    3. Les parallèles entre Jean et les autres évangiles sont marqués en couleur rouge
  3. L’application de cette technique au texte de la traduction française
    1. Les mots identiques en grec
    2. Les mots partiellement identiques en grec
  4. Observations générales sur l'analyse des parallèles
    1. Repérer des changements d'ordre littéraire
    2. Repérer des changements d'ordre théologique
    3. Repérer les sources de l'évangéliste
    4. Repérer le milieu à qui s'adresse l'évangéliste
    5. Le récit sans parallèle
    6. Les parallèles au sein du même évangile
    7. Parallèles de Jean avec les autres évangiles
    8. L'utilisation de l'Ancien Testament dans les parallèles

  1. Le but

    On cherche à établir des parallèles entre les récits évangéliques quand il existe des passages se référant à des scènes semblables ou des paroles semblables de Jésus. Le but est d’identifier les touches proches de chaque évangéliste en regard du récit semblable, et par là identifier des éléments de sa théologie ou de son style littéraire qui lui sont particuliers.

    L’analyse des parallèles est marquée par la théorie des deux sources. Selon cette théorie, Marc est le premier à avoir publié un évangile vers les années 65 à 70, et Matthieu, qui aurait publié le sien vers l’an 80-85 et Luc, vers l’an 85-90, auraient tous deux utilisé l’évangile de Marc comme leur source première et leur canevas de base, tout en l’enrichissant d’une source, appelée Q (de l’allemand Quelle = source), une source écrite vers les années 50 et 60 et qui contient surtout des paroles de Jésus; Matthieu et Luc disposaient également d’un certain nombre de sources qui leur sont propres. Enfin, l’évangile de Jean, écrit entre l’an 90 et 100, ignore totalement les évangiles de Marc, Matthieu et Luc et utilise une source qui lui est propre.

    On tient compte de cette théorie dans l’établissement des parallèles, ce qui nous amène à trois situations différentes.

    1. Marc

      Des passages de Marc se retrouvent également se manière similaire chez l’un ou l’autre évangéliste.

      Comme Matthieu et Luc suivent le canevas de Marc (i.e. un ministère de Jésus uniquement en Galilée et une montée à Jérusalem à la fin de son ministère pour y mourir) et utilisent son contenu comme source, alors le but dans l’établissement des parallèles est de montrer comment Matthieu et Luc ont édité ce qu’ils ont reçu de Marc. On note alors les accents de leur théologie et de leur style littéraire.

    2. Matthieu et Luc

      Matthieu et Luc présentent des passages similaires, la plupart du temps absents de Marc.

      Dans la perspective de la théorie des deux sources, cela signifie que Matthieu et Luc reprennent une source qu’eux seuls connaissent, appelée Q. Rappelons que cette source n’est pas un évangile complet, mais un cartable de paroles de Jésus dans lequel Matthieu et Luc ont pigé et placées à divers endroits de leur évangile selon leur besoin théologique. L’étude des parallèles comporte ici certaines difficultés, car on n’a pas de copie originelle de cette source. Il est admis que Matthieu et Luc, lorsqu’ils reprennent cette source ont pu la modifier, mais une étude de détail montre que Luc semble le plus souvent respecter sa formulation. L’analyse des parallèles essaie, d’une part, de repérer les éléments les plus anciens, et donc les plus originaux, par une analyse du détail, et d’autre part, de montrer quel rôle chaque évangéliste fait jouer à cette source, surtout par la place où il l’insère dans son évangile. Notons que lorsqu’il y a un parallèle entre la source Q et Marc, c’est l’indication que nous sommes devant deux variantes d’une tradition très ancienne qui pourrait remonter au Jésus historique.

    3. Jean

      Jean présente des passages similaires à ce qu’on trouve chez Marc ou Matthieu ou Luc.

      Il est généralement admis chez les biblistes que Jean n’a connu aucun des autres évangélistes, ce qui explique qu’il nous présente un schéma très différent des autres évangiles (i.e. Jésus fait plusieurs allers-retours entre la Galilée et la Judée). Néanmoins on trouve certains passages semblables avec les Synoptiques (Marc, Matthieu et Luc), comme l'intervention de Jean-Baptiste, la marche sur les eaux, les vendeurs chassés du temple, la multiplication des pains, la pêche miraculeuse. Cette situation s’expliquerait par le fait que la source de Jean serait une variante d'une ancienne tradition qu’a également connu Marc et qui a eu des parcours différents. On peut faire aussi certains parallèles entre Jean et Luc, comme la pêche miraculeuse, ce qui impliquerait que Jean et Luc ont eu accès à une tradition similaire. Le but de l’établissement des parallèles est alors de montrer à la fois les éléments différents, un reflet possible de la théologie de chaque évangéliste, et à la fois les éléments communs à cette ancienne tradition qui pourraient remonter à la période du Jésus historique.

  2. Une technique d’analyse des parallèles

    Dans l’analyse des parallèles, on cherche à mettre côte à côte les versets semblables. On essaie autant que possible de respecter la séquence qu’a voulu l’évangéliste. Mais pour fin de comparaison, on peut parfois doubler un verset ou une partie de verset afin d’établir une comparaison dans la séquence de l’évangile de référence. Dans ce cas, le verset déplacé est mis entre parenthèse carrée. Par exemple, dans scène de la marche sur les eaux, Jean place dans la scène précédente le départ de Jésus pour la montagne, alors que chez Marc et Matthieu ce départ survient après la mention que Jésus ait congédié la foule. Si Marc est notre évangile de référence, alors on copie le verset de Jean pour le mettre en regard du verset de Marc, mais en le mettant entre parenthèse carrée. Dans l’exemple suivant, Jn 6, 15b, hors séquence, est mis entre parenthèse carrée.

    • Mc 6, 46 « il partit vers la montagne pour prier » et Mt 14, 23 « il monta vers la montagne par lui-même pour prier » et [Jn 6, 15b « il se retira de nouveau vers la montagne »]

    Je propose trois types de notation dans l’établissement des parallèles en utilisant les trois situations précédentes :

    1. Le soulignement de mots : il est utilisé pour indiquer les mots ou parties de mots de Marc présents également chez les autres évangélistes; dans ce cas, le texte de Marc est le texte de référence et on cherche à voir quel autre évangéliste présente les mêmes mots
    2. La coloration en bleu de mots : il est utilisé pour indiquer les mots ou les formes de mots communs seulement à Matthieu et Luc
    3. La coloration en rouge : il est utilisé pour indiquer les mots ou les formes de mots chez Jean qu’on trouve également soit chez Matthieu, soit chez Luc

    Nous présentons cette technique en deux étapes, d’abord dans la présentation du texte grec, puis dans la présentation de la traduction française.

    1. Passages de Marc dans les autres évangiles sont soulignés

      Commençons avec l’évangile de Marc ou les mots semblables chez les autres évangiles sont soulignés

      1. Les mots identiques

        Une technique est d’indiquer les mots ou ensemble de mots de l’évangiles de Marc qu’on retrouve de manière identique chez un autre évangéliste en les soulignant. Par exemple, l’expression embēnai eis to ploion (embarquer dans la barque) de Mc 6, 45 se retrouve également de manière identique en Mt 14, 22. Alors l’expression sera soulignée à la fois chez Marc et Matthieu. Bien sûr, si l’expression apparaît dans plusieurs évangiles, toutes les occurrences de l’expression seront soulignées. Il peut arriver qu’une expression de Marc apparait de manière identique chez un évangéliste, et non pas chez un troisième où il connait une variation. Dans ce cas, l’expression est soulignée au complet chez Marc et chez l’autre évangéliste où elle est identique, et partiellement chez l’évangéliste où l’expression est partiellement identique.

        • Mc 11, 17 : ho oikos mou oikos proseuchēs (la maison de moi une maison de prière) et Mt 21, 13 : ho oikos mou oikos proseuchēs et Lc 19, 46 : ho oikos mou oikos proseuchēs

        • Mc 9, 2 : Kai meta hēmeras hex paralambanei ho Iēsous ton Petron kai ton Iakōbon kai ton Iōannēn kai anapherei autous eis oros hypsēlon katʼ idian monous (et après six jours le Jésus prend avec lui le Pierre et le Jacques et le Jean et les emmène vers une haute montage à l’écart seul) et Mt 17, 1 : Kai methʼ hēmeras hex paralambanei ho Iēsous ton Petron kai Iakōbon kai Iōannēn ton adelphon autou kai anapherei autous eis oros hypsēlon katʼ idian (et après six jours le Jésus prend avec lui le Pierre et Jacques et Jean le frère de lui et les emmène vers une haute montagne à l’écart) et Lc 9, 28 : Egeneto de meta tous logous toutous hōsei hēmerai oktō [kai] paralabōn Petron kai Iōannēn kai Iakōbon anebē eis to oros proseuxasthai (puis, il advint après ces paroles environ huit jours [et] il prit avec lui Pierre et Jean et Jacques, il monta vers la montagne pour prier)

      2. Dans le texte grec, les mots sont partiellement identiques : on souligne seulement les caractères identiques

        1. Les termes grecs de Marc ne se retrouve que partiellement semblable chez un autre évangéliste.

          Dans ce cas, on ne souligne que les caractères identiques. Quelques fois, il s’agit d’une variation autour d’un mot qui a la même signification. C’est le cas par exemple de l’adverbe euthys (aussitôt) qu’adore Marc (41 occurrences), mais Matthieu lui préfère son synonyme eutheōs. Dans ce cas, je propose de souligner seulement les lettres identiques : cela permet de faire sentir que ce sont des mots similaires, mais non identiques.

          • Mc 6, 45 : euthys et Mt 14, 22 : euths

        2. Des verbes grecs sont souvent similaires, mais pas identiques

          Une première situation est celle des verbes qui sont identiques chez les évangélistes, mais pas au même temps. Par exemple, le verbe apolyō (délier) est à l’indicatif présent en Mc 6, 45 (apolyei) et au subjonctif aoriste chez Mt 14, 22 (apolysē). En soulignant seulement les caractères identiques, on obtient ceci :

          • Mc 6, 45 : apolyei (il délie) et Mt 14, 22 : apoly (qu’il ait délié)

        3. Un certain nombre de verbes irréguliers en grec prennent une forme si différente qu’il est impossible de trouver une séquence de lettres identiques

          C’est le cas par exemple de legei (il dit : indicatif présent) qui devient eipen (il dit : aoriste), ou encore erchetai (il vient : indicatif présent) qui devient ēlthen (il vint : aoriste). Dans ce cas, je propose de souligner quelques caractères du début pour signaler que c’est le même verbe, mais à des temps différents.

          • Mc 6, 48 : erchetai (il vient) et Mt 14, 25 : ēlthen (il vint)

        4. Il y dans les verbes grecs beaucoup de formes composées.

          Par exemple, les verbes embainō, anabainō, katabainō et parabainō sont des verbes similaires autour de la racine bainō auxquelles on a ajouté des prépositions comme préfixes : en-, ana-, kata-, para-. En soulignant les lettres semblables, cela permet d’indiquer que nous sommes devant un synonyme, résultat d’une préférence littéraire d’un évangéliste.

          • Mc 6, 41 : kateklasen (il rompit) et Mt 14, 19 : klasas (il rompit)
          • Mc 6, 49 : anekraxan (ils poussèrent des cris) et Mt 14, 26 : ekraxan (ils crièrent)

        5. Les termes grecs sont les mêmes, mais pas au même genre ou cas.

          Il arrive qu’un évangéliste emploie le même mot que Marc, mais le cas ou le nombre est différent. On souligne alors seulement les lettres identiques. Cela permet d’indiquer que le mot est identique, mais non le cas ou le nombre.

          • Mc 6, 48 : epi tēs thalassēs (epi + génitif : epi a alors un sens statique et l’accent de Marc est sur le fait que Jésus est sur l’eau, la dominant) et Mt 14, 25 : epi tēn thalassan (epi + accusatif : epi a alors un sens dynamique et l’accent de Matthieu sur le fait que Jésus « avance » sur l’eau)

          • Mc 6, 45 : ton ochlon (la foule) et Mt 14, 22 : tous ochlous (les foules)

        6. Le cas des mots grecs avec un article ou un pronom personnel

          Il est important de souligner les différences entre un mot avec ou sans un article défini ou un pronom personnel.

          • Mc 6, 45 : tous mathētas autou (les disciples de lui, i.e. ses disciples) et Mt 14, 22 : tous mathētas (les disciples)
          • Mc 6, 45 : eis to ploion (dans la barque) et Jn 6, 17 : eis ploion (dans une barque)

    2. Les parallèles entre Matthieu et Luc sont marqués par la couleur bleue

      Il arrive que Matthieu et Luc présentent des récits semblables, mais absents de l’évangile de Marc. Les biblistes considèrent que Matthieu et Luc puisent ici leur récit dans la source Q, une source constituée surtout de paroles de Jésus (on consultera cette page pour tous les textes que les biblistes considèrent provenant de la source Q). Dans l’analyse de ces parallèles, je propose la même méthode que celle proposée pour les parallèles avec Marc, sauf que cette fois nous utilisons la couleur bleue pour souligner les mots ou les parties de mot semblables. Par exemple, ce passage des tentations de Jésus.

      Mt 4, 4Lc 4, 4
      ho de apokritheis eipen• gegraptai• ouk epʼ artō monō zēsetai ho anthrōpos, allʼ epi panti rhēmati ekporeuomenō dia stomatos theou.kai apekrithē pros auton ho Iēsous• gegraptai hoti ouk epʼ artō monō zēsetai ho anthrōpos.

      Il arrive aussi qu’un récit appartient à la source Q selon les biblistes, mais que Marc connaît également ce récit par une autre source. Dans ces situations, on applique les deux méthodes, i.e. on souligne des mots ou parties de mots de Marc qu’on retrouve également chez Matthieu et Luc, et on met en bleu les mots ou parties de mots semblables chez Matthieu et Luc. Cela permet de saisir ce que les deux sources ont en commun. Par exemple, le discours d’envoi en mission.

      Mc 6, 11 Mt 10, 14 Lc 10, 10-11a
      kai hos an topos mē dexētai hymas mēde akousōsin hymōn, ekporeuomenoi ekeithen ektinaxate ton choun ton hypokatō tōn podōn hymōn eis martyrion autois.kai hos an mē dexētai hymas mēde akousē tous logous hymōn, exerchomenoi exō tēs oikias ē tēs poleōs ekeinēs ektinaxate ton koniorton n podōn hymōn.eis hēn dʼ an polin eiselthēte kai mē dechōntai hymas, exelthontes eis tas plateias autēs eipate• kai ton koniorton ton kollēthenta hēmin ek tēs poleōs hymōn eis tous podas apomassometha hymin•

      Cependant, en dehors des références à la source Q, il arrive que Matthieu et Luc aient des mots semblables absents de Marc. Dans ce cas, les similitudes entre Matthieu et Luc sont purement accidentelles, les deux évangélistes ayant fait par hasard les mêmes choix lexicaux. Néanmoins, il vaut la peine de signaler ces similitudes avec la couleur bleue.

      Mc 2, 21Mt 9, 16Lc 5, 36
      Oudeis epiblēma rhakous agnaphou epiraptei epi himation palaionei de mē, airei to plērōma apʼ autou to kainon tou palaiou kai cheiron schisma ginetai. oudeis de epiballei epiblēma rhakous agnaphou epi himatiō palaiō• airei gar to plērōma autou apo tou himatiou kai cheiron schisma ginetai.Elegen de kai parabolēn pros autous hoti oudeis epiblēma apo himatiou kainou schisas epiballei epi himation palaionei de mē ge, kai to kainon schisei kai tō palaiō ou symphōnēsei to epiblēma to apo tou kainou.

      Pour l’application de cette technique à l’ensemble des textes attribués à la source Q, voir cette page dédiée à la source Q

    3. Les parallèles entre Jean et les autres évangiles sont marqués en couleur rouge.

      Rappelons que selon les biblistes Jean ne connaissait pas les évangiles selon Matthieu et selon Luc. Or, il arrive que dans l’étude des parallèles avec Jean, on trouve également chez Matthieu et Luc des mots ou parties de mots de Jean, et qui ne proviennent pas de Marc. Comment expliquer ce fait?

      Une première explication est celle du pur hasard. Il arrive que dans l’édition d’une scène, des auteurs différents, sans se connaître, utilise des procédés littéraires semblables. Il s’agit de mots de Jean qui apparaissent également soit chez Matthieu ou Luc, mais pas chez Marc. C’est le cas avec la particule grecque de (puis, mais) que les auteurs utilisent constamment pour raccorder les différents moments d’un récit : ainsi, dans le récit de la marche sur les eaux, alors que Marc (6, 47) écrit : kai opsias genomenēs (Et un soir étant arrivé), Jean (6, 16) écrit : hōs de opsia egeneto (Puis, comme un soir arriva) et Mt (14, 23) écrit : opsias de genomenēs (Puis, un soir étant arrivé). Il est clair que Matthieu copie ici le récit de Marc, mais se permet de modifier le kai (et) de Marc par la particule de (puis), et c’est un hasard qu’en cela son texte ressemble à celui de Jean qui utilise également la particule de.

      Une deuxième explication est beaucoup plus complexe. Par exemple, comment expliquer dans le récit de la marche de Jésus sur l'eau que le mot « stade » (Jn 6, 10) se retrouve également chez Mt 14, 24, et que le mot « peur » (Jn 6, 19) apparaît également chez Mt 14, 26? Pur hasard? Beaucoup de biblistes en doutent et optent pour l’hypothèse que plusieurs sources ont circulé sur ce récit. C’est le cas de M.E. Boismard (voir Synopse des quatre évangiles, t. 2, p. 225-227 sur la marche sur les eaux) pour qui l’évangile de Marc a combiné deux récits différents, appelés Document A et Document B, que Jean a utilisé le document B, que Matthieu a utilisé une édition intermédiaire de Marc avant son édition finale, auquel un auteur lucanien aurait donné une touche finale.

      Sans entrer dans une théorie aussi complexe que celle de Boismard, le fait de marquer en rouge des parallèles entre Jean et Luc/Matthieu permet d’identifier la similitude entre diverses traditions anciennes auxquelles ont eu accès les évangiles, en particulier de repérer un certain nombre de traditions communes à Jean et Luc, comme la pêche miraculeuse (Lc 5 || Jn 21), et surtout une grande parenté littéraire, i.e. beaucoup de mots ou expressions particuliers à tous les deux : geitonas (voisins), met’ ou pollas hēmeras (après pas plusieurs jours), kai ekei (et là), boskein (paître), panta ta ema sa estin (toutes choses les miennes les tiennes est), en hēmin (parmi nous), peri autou (au sujet de lui), meta tauta (après ces choses), etc.

      Exemple : application de cette technique à la marche sur les eaux :

      MarcMatthieuJean
      6, 45 Kai euthys ēnankasen tous mathētas autou embēnai eis to ploion kai proagein eis to peran pros Bēthsaidan, heōs autos apolyei ton ochlon. 14, 22 Kai euths ēnankasen tous mathētas embēnai eis to ploion kai proagein auton eis to peran, heōs hou apolytoys ochloys. 6, 16-17a Hōs de opsia egeneto katesan ohi mathētai autou epi tēn thalassan. kai embantes eis ploion ērchonto peran tēs thalassēs eis Kapharnaoum. kai skotia ēdē egegonei kai oupō elēlythei pros autous ho Iēsous,
      6, 46 kai apotaxamenos autois apēlthen eis to oros proseuxasthai. 14, 23a kai apolysas tous ochlous anebē eis to oros katʼ idian proseuxasthai. [6, 15b anechōrēsen palin eis to oros]
      6, 47 kai opsias genomenēs ēn to ploion en mesō tēs thalassēs, kai autos monos epi tēs gēs. kai idōn autous basanizomenoys en tō elaunein, ēn gar ho anemos enantios autois,14, 23b-24 opsias de genomenēs monos ēn ekei. to de ploion ēdē stadious pollous apo tēs gēs apeichen basanizomenon hypo tōn kymatōn, ēn gar enantios ho anemos. [6, 15c autos monos.] [6, 16a Hōs de opsia egeneto] 6, 18-19a te thalassa anemoy megalou pneontos diegeireto. elēlakotes oun hōs stadious eikosi pente ē triakonta
      6, 48 peri tetartēn phylakēn tēs nyktos erchetai pros autous peripatōn epi tēs thalassēs kai ēthelen parelthein autous. 14, 25 tetartē de phylakē tēs nyktos ēlthen pros autous peripatōn epi tēn thalassan. 6, 19a theōrousin ton Iēsoun peripatoynta epi tēs thalassēs kai engys tou ploiou ginomenon,
      6, 49-50a hoi de idontes auton epi tēs thalassēs peripatounta edoxan hoti phantasma estin, kai anekraxan• pantes gar auton eidon kai etarachthēsan.14, 26 hoi de mathētai idontes auton epi tēs thalassēs peripatounta etarachthēsan legontes hoti phantasma estin, kai apo tou phobou ekraxan. 6, 19b kai ephobēthēsan.
      6, 50b ho de euthys elalēsen metʼ autōn, kai legei autoistharseite, egō eimi• mē phobeisthe. 14, 27 euthys de elalēsen [o Iēsous] autois legōn• tharseite, egō eimi• mē phobeisthe. 6, 20 ho de legei autois• egō eimi• mē phobeisthe.
       14, 28 apokritheis de autō ho Petros eipen• kyrie, ei sy ei, keleuson me elthein pros se epi ta hydata.  
       14, 29 ho de eipen• elthe. kai katabas apo tou ploiou [ho] Petros periepatēsen epi ta hydata kai ēlthen pros ton Iēsoun.  
       14, 30 blepōn de ton anemon [ischyron] ephobēthē, kai arxamenos katapontizesthai ekraxen legōn• kyrie, sōson me.  
       14, 31 eutheōs de ho Iēsous ekteinas tēn cheira epelabeto autou kai legei autō• oligopiste, eis ti edistasas;  
      6, 51-52 kai anebē pros autous eis to ploion kai ekopasen ho anemos, kai lian [ek perissou] en heautois existanto• ou gar synēkan epi tois artois, allʼ ēn autōn hē kardia pepōrōmenē. 14, 32-33 kai anabantōn autōn eis to ploion ekopasen ho anemos. hoi de en tō ploiō prosekynēsan autō legontes• alēthōs theou huios ei.6, 21 ēthelon oun labein auton eis to ploion, kai eutheōs egeneto to ploion epi tēs gēs eis hēn hypēgon.

  3. L’application de cette technique au texte de la traduction française

    Quand on présente les parallèles entre les évangiles, non pas en grec, mais dans une traduction, des difficultés particulières apparaissent. Tout en respectant les trois types de notation que nous avons proposés, il faut parfois les adapter aux configurations propres à une langue. Notons que, malgré les traductions les plus littérales possibles, il y a des nuances en grec qu’on ne peut reproduire en français. À l’inverse, le français offre parfois des possibilités absentes du grec, par exemple avec le participe présent : en français en peut souligner le participe présent de deux verbes différents grâce à l’auxiliaire (ayant, étant), alors que le grec ne le permet pas en raison des formes différentes. Notons qu’il faut parfois ajouter certains mots dans une traduction, des mots absents du grec, mais nécessaire en français pour la compréhension de la phrase; dans ce cas, tout ajout est mis entre parenthèses.

    1. Les mots identiques en grec

      Quand on présente les parallèles dans leur version française, les mêmes principes s’appliquent. Mais pour y arriver, il faut produire la traduction la plus littérale possible. Par exemple, on évitera de traduire ho oikos mou oikos proseuchēs par : « ma maison une maison de prière », mais plutôt par : « la maison de moi une maison de prière », afin de faire ressortir l’article définie « la » (ho).

      • Mc 11, 17 : la maison de moi une maison de prière et Mt 21, 13 : la maison de moi une maison de prière et Lc 19, 46 : la maison de moi une maison de prière

      Cependant tout traduction comporte une limite. Ainsi, il ne sera pas possible de vraiment faire sentir une différence dans les cas, par exemple, où un évangéliste utilise oikos pour désigner la maison, et un autre oikia.

    2. Les mots partiellement identiques en grec

      1. Les mots grecs pratiquement identiques mais avec des graphies différentes.

        Nous avons suggéré que, pour les mots presque identiques en grec avec seulement une variation dans la graphie, de souligner les lettres semblables. C’était le cas par exemple de l’adverbe euthys (aussitôt) chez Marc, eutheōs chez Matthieu. On pourra signaler la différence en français en soulignant partiellement le mot.

        • Mc 6, 45 : aussitôt et Mt 14, 22 : aussitôt

      2. Les verbes grecs aux temps différents

        Pour les verbes identiques, mais à des temps différents, il suffit de souligner les lettres identiques.

        • Mc 6, 45 : il délie (apolyei : indicatif présent) et Mt 14, 22 : qu’il ait délié (apolysē : subjonctif aoriste)

        Mais le français ne permet pas toujours de reproduire une différence dans les temps de verbe. Par exemple, le verbe « dire » devient « il dit » à l’indicatif présent, et également « il dit » au passé simple, alors qu’en grec on a legei à l’indicatif présent et eipen à l’aoriste. On peut opter pour un soulignement partiel pour faire sentir la différence.

        • Mc 8, 12 : « et gémissant dans l’esprit de lui, il dit (ind. prés) » et Mt 12, 39 : « mais lui, répondant, il dit (aoriste) à eux » et Lc 11, 29 : « mais, les foules s’étant amassés, il commença à dire (infinitif) »

        À l’inverse, le français permet parfois de souligner des verbes différents, mais au même temps, ce que ne permet pas le grec.

        • Mc 6, 46 : « ayant congédié » (apotaxamenos : participe aoriste) et Mt 14, 23 : « ayant délié » (apolysas : participe aoriste)

      3. Les verbes composés en grec

        Avec les verbes composés à l’aide de prépositions comme préfixes : en-, ana-, kata-, para-, il est souvent impossible de rendre en français leur nuance en grec, et donc on les traduit avec le même verbe, alors qu’en grec l’un des évangélistes utilise le verbe avec le préfixe, et l’autre non, ou encore, un préfixe différent. Ma suggestion est de souligner partiellement le verbe afin de faire sentir qu’il ne s’agit pas exactement du même verbe. Cela représente parfois un défi lorsque le verbe grec avec préfixe et celui sans préfixe ne se traduisent pas de la même façon; néanmoins, on souligne partiellement le mot pour faire sentir la similitude et la différence.

        • Mc 6, 41 : il rompit (kateklasen) et Mt 14, 19 : rompant (klasas)
        • Mc 6, 49 : ils poussèrent des cris (anekraxan) et Mt 14, 26 : ils crièrent (ekraxan)

      4. Le nombre dans les mots grecs

        Il est facile en français de représenter le singulier ou le pluriel et de montrer les différences en ne soulignant que les lettres identiques. Par exemple :

        • Mc 6, 45 : « la foule » et Mt 14, 22 : « les foules »

      5. Les cas dans les mots grecs

        Contrairement au grec où la forme du mot varie selon le cas, les mots en français ne varient pas selon le rôle qu’ils jouent dans la phrase. Dans ce cas, on peut opter pour un soulignement partiel pour faire sentir la différence.

        • Mc 6, 48 : « sur la mer (epi + génitif) » et Mt 14, 25 : « sur la mer (epi + accusatif) »

      6. Les articles et les adjectifs possessifs

        Il y a un certain nombre de différences entre le grec et le français. En grec, il n’y a pas comme tel un article indéfini comme en français « un / une » qui est plutôt exprimé par l’absence d’article. Si par exemple Marc et un autre évangéliste associent un article défini avec un mot, et non un troisième, alors en français en soulignera l’article défini chez les deux premiers évangélistes, et on ne soulignera pas le « un / une » chez le troisième. Quant au pronom personnel autos (lui, elle, eux) habituellement traduit par un adjectif possessif, il me semble important d’opter pour une traduction littérale du grec. Par exemple, l’expression tous mathētas autou est traduit par nos bibles par : ses disciples. Mais en faisant cela, on oblitère l’article grec (tous). Je préfère traduire littéralement par : les disciples de lui, ce qui fait ressortir à la fois l’article et le pronom personnel.

        • Mc 6, 45 : « les disciples de lui » et Mt 14, 22 : « les disciples »
        • Mc 6, 45 : dans la barque (eis to ploion) et Jn 6, 17 : dans une barque (eis ploion)

      Exemple : application de cette technique à la marche sur les eaux :

      MarcMatthieuJean
      6, 45 Et aussitôt il contraignit les disciples de lui à embarquer dans la barque et à précéder vers l’autre côté en direction de Bethsaïda, jusqu’à ce que lui-même il délie la foule.14, 22 Et aussitôt il contraignit les disciples à embarquer dans la barque et à précéder lui vers de l’autre côté, jusqu’à ce qu’il ait délié les foules.6, 16-17a Mais, comme il devint tard, descendirent les disciples de lui à la mer. Et ayant embarqué dans une barque ils allaient de l’autre côté de la mer vers Capharnaüm. Et l’obscurité déjà était arrivée et n’était pas encore venu en direction d’eux le Jésus.
      6, 46 Et ayant congédié eux, il partit vers la montagne pour prier.14, 23a Et ayant délié les foules, il monta vers la montagne par lui-même pour prier.[6, 15b il se retira de nouveau vers la montagne.]
      6, 47 Et un soir étant arrivé était la barque au milieu de la mer, et lui-même seul sur la terre. Et ayant vu eux étant tourmentés dans le ramer, car était le vent contraire à eux.14, 23b-24 Puis, un soir étant arrivé, seul [il] était là. Puis, la barque, déjà plusieurs stades de la terre était éloignée, étant tourmentée par des vagues, car était contraire le vent.[6, 15c lui-même seul] [6, 16a Puis, comme un soir arriva] 6, 18-19a et la mer, un vent grand soufflant, était soulevée. Ayant donc ramé environ vingt-cinq ou trente stades.
      6, 48 Autour d’une quatrième veille de la nuit il vient vers eux marchant sur la mer et il voulait passer à côté d’eux. 14, 25 Puis, à une quatrième veille de la nuit il vint vers eux marchant sur la mer. 6, 19a Ils observant le Jésus marchant sur la mer et proche de la barque arrivant,
      6, 49-50a Puis, eux, ayant vu lui sur la mer marchant, pensèrent qu’un fantôme est, et poussèrent des cris. Car tous le virent et furent troublés.14, 26 Puis, les disciples, ayant vu lui sur la mer marchant, furent troublés, disant qu’un fantôme est, et de la peur ils crièrent6, 19b et ils eurent peur.
      6, 50b Mais, lui, aussitôt, il parla avec eux et il dit à eux : « Prenez courage, Je suis. N’ayez pas peur ».14, 27 Mais, aussitôt, il parla [le Jésus] disant : « Prenez courage, Je suis. N’ayez pas peur ». 6, 20 Mais, lui, il dit à eux : « Je suis. N’ayez pas peur ».
       14, 28 Puis, répondant à lui le Pierre, il dit : « Seigneur, si toi tu es, commande-moi de venir vers toi sur les eaux. » 
       14, 29 Puis, lui il dit : « Viens. » Et étant descendu à partir de la barque, le Pierre marcha sur les eaux et vint vers le Jésus. 
       14, 30 Mais, voyant le vent fort, il eut peur, et ayant commencé à être submergé, il cria disant : « Seigneur, sauve-moi! »  
       14, 31 Puis, aussitôt le Jésus, ayant étendu la main, il saisit lui et il dit à lui : « (homme de) peu de foi! Pour quoi as-tu douté? 
      6, 51-52 Et il monta vers eux dans la barque et s’apaisa le vent, et de surabondante (peur) ils étaient très stupéfiés en eux-mêmes.14, 32-33 Et eux étant monté dans la barque, s’apaisa le vent. Puis, eux dans la barque se prosternèrent à lui disant : vraiment, de Dieu fils tu es.6, 21 Ils voulaient donc accueillir lui dans la barque et aussitôt arriva la barque sur la terre vers laquelle ils allaient.

  4. Observations générales sur l'analyse des parallèles

    Le plus souvent l'analyse des parallèles s'appliquent aux récits synoptiques, car ce sont les évangiles qui offrent le plus de scènes semblables. Elle s'applique également à Jean dans la mesure où il existe certaines scènes qu'il partage avec les Synoptiques. Notons qu'on peut comparer deux passages du même évangile.

    1. Repérer des changements d'ordre littéraire

      Dans le cadre de la théorie des deux sources, l’analyse des parallèles permet d’identifier ce que Matthieu et Luc ont copié de Marc, les modifications apportés à leur source, ou ce qu’ils ont ajouté soit d’eux-mêmes, soit en utilisant une source qui leur est propre. Ces modifications peuvent être une question de style comme elles peuvent être une question de théologie.

      Commençons avec les modifications pour des raisons littéraires.

      1. Par exemple, le style de Marc est rude, touffu au point d’être parfois obscur. Or, Matthieu, à l’opposé, aime ce qui est clair et bien structuré. Ainsi, quand il reprend le texte de Marc, il y met régulièrement un peu d’ordre. Comparons Mc 7, 6-13 (discussion sur la tradition des anciens) avec Mt 15, 3-9. Nous avons assigné une lettre (a, b, c, d) aux idées de Marc reprises par Matthieu, mais dans un ordre différent.

        Marc 7, 6-13Mt 15, 3-9
        Puis, lui il dit à eux : « a) Il a bien prophétisé Isaïe au sujet de vous les hypocrites, comme il fut écrit que ce peuple-ci avec les lèvres ils m’honorent, puis le cœur d’eux se tient loin de moi. b) Puis, en vain ils vénèrent moi, enseignant des enseignements [qui sont] des commandements des hommes, ayant laissé le précepte de Dieu, vous retenez la tradition des hommes. c) Et il leur disait : « Bel et bien vous violez le commandement de Dieu afin de garder votre tradition. d) Car Moïse a dit : "Honore ton père et ta mère (Ex 20, 12), et celui qui maudit père ou mère, qu’il soit puni de mort (ex 21, 17). Mais vous, vous dites : "Si un homme dit à son père ou à sa mère : '(Est) Corban, c’est-à-dire offrande, ce par quoi tu pourrais être aidé de moi'," vous ne le laissez plus faire rien pour son père ou sa mère, annulant la parole de Dieu par votre tradition que vous transmettez. Et de telles choses de ce genre, vous (en) faites beaucoup. »c) Lui, répondant, il dit à eux : « Pourquoi, vous aussi, transgressez-vous le commandement de Dieu par votre tradition? d) Car Dieu a dit : " Honore ton père et ta mère (Ex 20, 12), et celui qui maudit père ou mère, qu’il soit puni de mort (ex 21, 17). Mais vous, vous dites : "Qui dira à son père ou à sa mère : '(Est) offrande ce par quoi tu pourrais être aidé de moi, n’aura plus à honorer son père ou sa mère'." Et vous avez annulé la parole de Dieu à cause de votre tradition. a) Hypocrites, Isaïe a bien prophétisé de vous disant : le peuple celui-ci avec les lèvres ils m’honorent, puis le cœur d’eux se tient loin de moi. b) Puis, en vain ils vénèrent moi, enseignant des enseignements [qui sont] des commandements des hommes,

        Notons que lorsqu’on lit le texte de Marc qui commence par traiter les Pharisiens d’hypocrites (v. 6), des gens qui enseignent seulement des préceptes humains, on comprend mal la raison d’une telle rudesse, et c’est seulement à la fin qu’est donnée une explication. Que fait Matthieu? Il reprend les mêmes idées, mais en les réorganisant autrement. Nous avons assigné une lettre (a, b, c, d) aux idées de Marc pour pouvoir observer comment Matthieu les réorganise pour plus de clarté; d’entrée de jeu Matthieu identifie le problème (la transgression de la loi de Dieu) et l’attribut « hypocrite » n’arrive qu’à la fin après une longue explication. On notera au passage la concision du texte de Matthieu par rapport à Marc.

      2. La guérison d'un enfant épileptique nous offre un bel exemple de modifications pour des raisons de style littéraire. Mettons d'abord en parallèle le texte des Synoptiques.

        Marc 9Matthieu 17Luc 9
        14 et [Pierre, Jean, Jacques] venant vers les [autres] disciples, ils virent une foule nombreuse autour d’eux et des scribes discutant avec eux.14 Et étant venu vers la foule, 37 Puis, il arriva le jour après, étant descendu à partir de la montagne, il rencontra lui une foule nombreuse.
        15 Et aussitôt toute la foule voyant lui, frappé de stupeur et accourant, saluait lui,  
        16 et [Jésus] interrogea eux : Quoi discutiez-vous avec eux?   
        17-18a Et il répondit à lui un de la foule :15 s’étant approché de lui un individu, s’agenouillant [devant] lui et disant : « Seigneur, prends pitié du fils de moi, parce qu’il est lunatique et il souffre beaucoup. Car souvent il tombe dans le feu et souvent dans l’eau.38 et voici qu’un homme à partir de la foule cria, disant : « Maître, je demande à toi de jeter un regard sur le fils de moi, parce qu’unique à moi il est, et voici qu’un esprit saisit lui et soudain il crie et il secoue lui avec écume et difficilement il s’éloigne à partir de lui brisant lui.
        « Maître, j’ai apporté le fils de moi vers toi, ayant un esprit muet. Et là où s’il saisit lui, il jette lui, et il écume et il grince les dents et se dessèche.  
        18b Et j’ai dit aux disciples de toi afin qu’ils le chassent, et ils n’ont pas eu la force. 16 Et j’ai présenté lui aux disciples de toi, et ils n’ont pas été capable de le soigner. 40 Et j’ai demandé aux disciples de toi afin qu’ils chassent lui, et ils n’ont pas été capable.
        19 Puis, lui, ayant répondu à eux, il dit : « O génération incrédule, jusques à quand près de vous je serai? Jusques à quand supporterais-je vous? Apportez-lui vers moi. 17 Puis, ayant répondu le Jésus dit : « O génération incrédule et ayant été pervertie, jusques à quand avec vous je serai; jusques à quand supporterai-je vous? Apportez-moi lui ici. 41 Puis, ayant répondu le Jésus dit : « O génération incrédule et ayant été pervertie, jusques à quand je serai près de vous et supporterais-je vous? Emmène ici le fils de toi.
        20 Et ils apportèrent lui vers lui. Et voyant lui l’esprit aussitôt il secoua violemment lui, et tombant sur la terre, il se roulait en écumant.  42a Puis, encore s’approchant de lui, il précipita lui [par terre] le démon et il secoua violemment.
        21 Et il interrogea le père de lui : « Combien de temps cela est arrivé à lui? Puis, lui il dit : « Depuis l’enfance.   
        22 Et souvent aussi dans un feu il jette lui et dans une eau afin qu’il fasse périr lui. Mais si de quelque chose tu es capable, aide-nous, étant ému de compassion sur nous. [15b Car souvent il tombe dans le feu et souvent dans l’eau.] 
        23 Puis, le Jésus dit à lui : « La [phrase] "si tu es capable", [mais] toutes [choses] sont possibles au croyant. »   
        24 Aussitôt, ayant hurlé le père de l’enfant, il disait : « Je crois. Aide à l’incrédulité de moi ».   
        25 Puis, voyant le Jésus qu’une foule accourt, il rabroua l’esprit l’impur disant à lui : « Le muet et sourd esprit, moi j’ordonne à toi, sors hors de lui et n’entre plus jamais en lui. » 18a Et rabroua lui le Jésus.42b Puis, il rabroua le Jésus l’esprit l’impur
        26-27 Et ayant crié et ayant beaucoup secoué, il sortit. Et il devint comme mort, si bien que les plusieurs de dire qu’il est mort. Puis, le Jésus ayant saisi la main de lui, réveilla lui, et il se leva. 18b Et il sortit à partir de lui le démon et il fut soigné l’enfant à partir de cette heure-là.42c et il guérit l’enfant et rendit lui au père de lui.
          43a Puis, ils étaient étonnés sur la grandeur de Dieu.

        Quand Matthieu a eu sous les yeux le récit de Marc, il fut certainement décontenancé devant ce style ambigu, imprécis, ampoulé et redondant. Regardons de près le début du récit de Marc (9, 14) : « et venant vers les disciples, ils virent une foule nombreuse autour d’eux et des scribes discutant avec eux ». Tout d’abord, que désigne « ils » dans la phrase « ils virent une foule », ce « ils » qu’on imagine également le sujet de l’action « venant vers les disciples ». Or, au verset précédent (v. 13), c’est Jésus qui parlait en réponse à Pierre, Jean, Jacques. Il faut donc imaginer que le sujet n’est plus le même qu’au verset précédent, et que « ils » désignent Pierre, Jean et Jacques. Mais maintenant on se retrouve avec « [Pierre, Jean, Jacques] venant vers les disciples. » De quels disciples parle-t-on, puisque Pierre, Jean et Jacques sont des disciples? Il faut donc assumer qu’il s’agit des autres disciples de Jésus qui n’étaient pas avec Jésus sur la montagne de la transfiguration. Et on comprend alors que le « eux » (« autour d’eux », « discutant avec eux ») désigne ces autres disciples. Devant ces ambiguïtés, que fait Matthieu? Il élimine la longue introduction de Marc avec les autres disciples, la réaction de la foule et l’interrogation de Jésus sur le sujet de discussion, et il va droit au but du récit : ils (Pierre, Jean, Jacques et Jésus) se dirigent vers la foule, et de cette foule s’approche un individu demandant à Jésus d’avoir pitié de son fils. Luc opère des changements semblables : tout d’abord il garde le même sujet qu’au v. précédent, i.e. Jésus, et lui aussi va directement au but avec l’intervention d’un homme de la foule.

        Quand on observe tout ce que Matthieu et Luc ont éliminé du récit de Marc, on note qu’ils n’ont gardé que l’essentiel : la demande d’intervention d’un homme pour son fils, une très brève description de la maladie (un cas d’épilepsie), la mention de l’incapacité des disciples à guérir, l’intervention de Jésus qui rabroue simplement la source du mal, et finalement la mention de la guérison. Luc ajoute la réaction de la foule pour compléter la 5e étape d’un récit de miracle (sur les étapes du récit de miracle, voir la structure des récits de miracle).

        Tout cela met en relief les particularités du style de Marc. C’est d’abord un grand conteur. Comme tout grand conteur, il allonge son récit pour y inclure une foule de détails dramatiques. Il n’aime pas seulement mentionner les choses, il veut qu’on les voie. Ainsi en Mc 9, 16 Jésus pose une question à la foule : « De quoi discutiez-vous avec eux? » Que désigne « eux »? Les autres disciples, les scribes? Peu importe, au lieu d’apporter une simple réponse, Marc propose comme réponse un long récit. Il multiplie les détails sur l’enfant qui est projeté par terre, qui écume, grince des dents, roule par terre, est secoué violemment, projeté dans le feu et dans l’eau, devient raide. Il ose parfois se répéter, ou fusionne-t-il probablement deux récits; deux fois il mentionne que l'enfant est projeté par terre et qu'il écume. Il introduit des détails anecdotiques: ces phénomènes se produisent depuis l’enfance. Même quand Jésus ordonne à l’esprit impur de sortir de l’enfant, ce dernier devient comme mort, et dans la description du geste de Jésus de le relever, Marc emploie deux mots utilisés pour la résurrection des morts de Jésus : se réveiller, se lever. Même dans les paroles de Jésus, il y a quelque chose de solennel et dramatique : « Je t’ordonne… sors… n’entre plus jamais ». Le texte de Marc est digne d’un scénario de film.

    2. Repérer des changements d'ordre théologique

      Un évangéliste peut apporter des modifications non seulement pour des raisons littéraires, mais aussi pour des raisons théologiques.

      1. Par exemple, pour Matthieu les disciples jouent le rôle d’intermédiaire entre Jésus et la foule, un écho probable du rôle que jouaient les prédicateurs ou les missionnaires dans sa communauté. Par exemple, comparons Mt 15, 22-25 et Mc 7, 25. Chez Matthieu, ce sont les disciples qui interviennent auprès de Jésus pour qu’il agisse.

        Marc 7Matthieu 15
        25a Mais aussitôt, une femme, ayant entendu à son sujet, dont la petite fille d’elle avait un esprit impur,22 Et voici, une femme cananéenne, étant sortie de ces frontières-là, poussait des cris, disant : « Prends pitié de moi, seigneur, fils de David, ma fille est méchamment possédée d’un démon ».
         23 Puis, lui, il ne lui répondit pas une parole, et ses disciples, s’étant approchés, le priaient en disant : « Congédie-la, parce qu’elle pousse des cris derrière nous ».
         24 Puis, lui, ayant répondu, il dit : « Je n’ai pas été envoyé, si ce n’est les brebis perdues de la maison d’Israël ».
        25b étant venue, tomba vers ses pieds. 26 Puis, la femme était grecque, syrophénicienne de naissance, et le priait afin de chasser le démon hors de sa fille.25 Puis, elle, étant venue, se prosternait devant lui, en disant : « Seigneur, aide-moi ».

      2. Matthieu insiste sur le rôle d’intermédiaire des disciples lorsque Jésus nourrit la foule. Comparons Mc 6, 41b avec Mt 14, 19b; notons que Mt emploie deux fois le mot « disciple ».
        Marc 6Matthieu 14
        41b : et il donnait à ses disciples afin qu’ils présentent [les pains] à eux 19b : et ayant rompu, il donna aux disciples les pains, puis les disciples aux foules

      3. Un autre exemple. Dans le récit de la marche sur les eaux, Marc et Matthieu présentent deux situations différentes : pour Marc ce sont les disciples qui sont tourmentés, sans doute un écho des chrétiens persécutés par Néron à Rome; pour Matthieu, c’est la barque qui est tourmentée, sans doute un écho à l’Église d’Antioche harcelée par la communauté juive.

        Marc 6Matthieu 14
        47 Et, le soir étant arrivé, la barque était au milieu de la mer, et lui seul sur la terre (ferme). Les voyant étant tourmentés à ramer, car le vent leur était contraire,23b-24 puis, le soir étant arrivé, seul il était là. Puis, la barque était éloignée déjà de plusieurs stades en partant de la terre (ferme), étant tourmentée par les vagues, car le vent était contraire.

      4. Un exemple intéressant sur la force de l’analyse des parallèles nous est donné par la péricope du sel qui perd sa saveur.
        Mc 9, 50Mt 5, 13Lc 14, 34 - 35
        Bon [est] le sel. Puis, si le sel qu’il devienne sans sel, avec quoi l’assaisonnerez-vous? Ayez en vous-mêmes du sel et soyez en paix les uns avec les autres.Vous, vous êtes le sel de la terre. Puis, si le sel qu’il perde la tête, avec quoi sera-t-il salé? Pour rien il n’est fort, si ce n’est, qu’ayant été jeté dehors, d’être piétiné par les hommes.Donc, bon [est] le sel. Puis, si le sel qu’il perde la tête, avec quoi sera-t-il assaisonné? Ni pour [la] terre ni pour [le] fumier il n’est apte, dehors on le jette. L’ayant des oreilles pour entendre, qu’il entende.

        Comme on peut le constater, la parole de Jésus sur le sel nous est parvenue sous deux traditions, celle de Marc (reflétée par les mots soulignés), et celle de la source Q (les mots colorés en bleu). Luc est celui qui fait le plus d’effort pour bien intégrer les deux traditions. Si l’on en croit M.E. Boismard, la source Q aurait eu la forme suivante : Si le sel perd la tête (s'affadit), avec quoi sera-t-il salé? Ni pour la terre, ni pour le fumier il n'est apte: dehors on le jette. Ainsi, Luc est celui qui respecterait le plus la source Q. Notons que celle-ci fait référence à deux choses : une pratique agricole attestée en Égypte et en Palestine dès le premier siècle où on ajoutait du sel au fumier afin de le rendre plus apte à féconder la terre; puis, selon l’AT (par ex. Is 19, 11-12b ou Jr 10, 14) perdre la tête ou devenir fou apparaît toujours dans un contexte où on parle de la sagesse. Mais dans cette analyse comparative, nous voulons surtout souligner que Matthieu, en plaçant cette péricope immédiatement après les béatitudes, entend rappeler aux chrétiens leur mission: faire connaître au monde la sagesse des béatitudes, ce qui permettra au monde de porter tous ses fruits. Notons que Matthieu a supprimé le mot « fumier, ou bien parce qu'il était mal à l'aise avec le mot, ou bien il trouvait que cela l'éloignait de son propos. Luc a placé cette péricope dans une suite de paroles sur les conditions pour suivre Jésus, et si le disciple n’emprunte pas ce chemin, il perd son identité, comme le sel incapable d’assaisonner.

      5. L’analyse des parallèles nous permet d’observer l’évolution théologique de la place de Jean Baptiste et du baptême de Jésus.
        Marc 1Matthieu 3Luc 3Jean 1
        9b et il fut baptisé dans le Jourdain par Jean. 10 Et aussitôt, remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirer et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui,16 Ayant été baptisé, Jésus aussitôt remonta de l’eau; et voici que les cieux s’ouvrirent: il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui.21 Or il advint, une fois que tout le peuple eut été baptisé et au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, que le ciel s’ouvrit, 22 et l’Esprit Saint descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe.32 Et Jean rendit témoignage en disant: "J’ai vu l’Esprit descendre, telle une colombe venant du ciel, et demeurer sur lui. 33 Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, celui-là m’avait dit: Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint.

        Marc seul décrit l’événement du baptême de Jésus : « Jésus fut baptisé par Jean dans le Jourdain ». Mais ce baptême posait un problème pour les chrétiens : comment Jésus pouvait-il avoir été baptisé par quelqu’un qui lui est inférieur? Dix ans plus tard, vers l’an 80, Matthieu exprime ce malaise avec cette scène (qui précède notre péricope) où Jean-Baptiste s’objecte à la visite de Jésus pour se faire baptiser. Dès lors, il se contente de mentionner le baptême de Jésus comme un événement passé (« ayant été baptisé »). Quant à Luc (vers l’an 85), le baptême de Jésus est non seulement un événement passé, mais il le cache dans le groupe du baptême de tout le peuple (« une fois que tout le peuple eut été baptisé et au moment où Jésus, baptisé lui aussi »). Enfin, Jean (vers l’an 90 ou 95) oblitère complètement ce baptême, faisant de Jean un témoin de la réception de l’Esprit Saint par Jésus.

      6. Un autre exemple de modifications pour des raisons théologiques nous est donné par le passage suivant :

        Marc 10, 17bMatthieu 19, 16bLuc 18, 18b
        « Bon maître, que ferai-je pour que j’hérite de la vie éternelle? »« Maître, que ferai-je de bon pour que je possède la vie éternelle? »« Bon maître, ayant fait quoi hériterai-je de la vie éternelle? »

        Alors que Luc reprend presque tel quel le texte de Marc, Matthieu apporte deux modifications pour des raisons théologiques :

        • Il n’a pas retenu l’expression « Bon maître » de Marc pour une raison qu’on devine facilement, car elle aboutit à une remarque de Jésus qui trouve inappropriée le titre de « bon » à son égard, ce qui est un peu choquant pour un Matthieu qui insiste au contraire sur la souveraineté de Jésus. Il transforme la discussion en la faisant porter sur la question de ce qui est bon (que ferai-je de bon?).

          Une autre transformation opérée par Matthieu concerne la vie éternelle qui n’est plus quelque chose de futur, promise par-delà la mort et le jugement final. En effet, Marc utilise le verbe « hériter » qui renvoie à quelque chose qui se produira plus tard. Au contraire, pour Matthieu la vie éternelle est quelque chose de présent, qu’on peut « posséder »

      7. Un exemple intéressant pour observer la théologie de Luc nous est donné par le récit des tentations de Jésus à partir de la source Q.
        Matthieu 4Luc 4
        8-9 Encore, le diable le prend avec lui vers une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire et lui dit : Tout cela, je te le donnerai si, étant tombé, tu te prosternes vers moi.5-7 L’emmenant avec lui il lui montra en un instant tous les royaumes de l’univers et le diable lui dit : Je te donnerai tout ce pouvoir et leur gloire, car elle m’a été livrée, et je la donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, elle sera à toi tout entière.

        Luc a une vision assez négative du pouvoir politique, car il prend la peine de faire un petit développement que ce pouvoir est entièrement aux mains des forces adverses, de par la volonté même de Dieu (car elle m’a été livrée, et je la donne à qui je veux). Cela éclaire quelque peu son parti pris pour les pauvres dès la naissance de Jésus (c’est aux bergers que sera annoncée la bonne nouvelle).

      8. Un passage révélateur d’accents théologiques différents est celui du Notre Père que Matthieu et Luc reprennent de la source Q.

        Matthieu 6Luc 11
        9 "Vous donc, priez ainsi:2 Il leur dit: "Lorsque vous priez, dites:
        Notre Père qui es dans les cieux,Père,
        que ton Nom soit sanctifié;que ton Nom soit sanctifié;
        10 que ton règne vienne;
        que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
        que ton règne vienne;
        11 Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien;3 donne-nous chaque jour notre pain quotidien;
        12 Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis aux débiteurs de nous.4 et remets-nous nos péchés, car nous-mêmes remettons à tout devant à nous;
        13 Et ne nous soumets pas à la tentation;
        mais délivre-nous du Mauvais.
        et ne nous soumets pas à la tentation."

        Faisons quelques observations.

        • D’abord, la façon de s’adresser à Dieu est directe et plus intimiste chez Luc : Père / papa; alors que le « Notre Père qui es aux cieux » de Matthieu est plus ritualisé et présuppose une communauté

        • Matthieu ajoute : « que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Nous avons ici une touche typique de Matthieu qui, tout comme bon Juif, insiste sur l’agir ou l’orthopraxie. C’est sa façon de reprendre la Loi juive, mais de la christianiser. Cette insistance reviendra tout au long de son évangile : « Ce n’est pas en me disant: Seigneur, Seigneur, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (Mt 7, 21); « Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m’est un frère et une soeur et une mère. » (Mt 12, 50); « Lequel des deux a fait la volonté du père » (Mt 21, 31 : parabole des deux fils). S’adressant à des Grecs, Luc ne sent pas besoin de reprendre l’idée d’une nouvelle Loi.

        • En modifiant la demande du pain « aujourd’hui » pour dire plutôt « chaque jour », Luc insiste sur l’idée que la vie chrétienne est un long trajet qui exige beaucoup de persévérance, comme il le fait à plusieurs reprises dans son évangile : « Et il disait à tous: "Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix chaque jour, et qu’il me suive" » (Lc 9, 23); « Et ce qui est dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole avec un coeur noble et généreux, la retiennent et portent du fruit par leur persévérance » (Lc 8, 15); « C’est par votre persévérance que vous sauverez vos vies! » (Lc 21, 19).

        • Plutôt que de dire « Remets-nous nos dettes » comme l’indiquait probablement la source Q et qu’a repris tel quel Matthieu, Luc écrit plutôt : « Remets-nous nos péchés ». Pourquoi? Sans doute que la notion de faute vue comme une dette, typique du milieu juif, était plus difficile à comprendre dans son milieu grec, et que parler de péché était plus clair.

    3. Repérer les sources de l'évangéliste

      L’analyse des parallèles permet de mettre en lumière les diverses sources auxquelle puisaient les évangélistes et leur art de les tisser ensemble en un récit continu.

      1. C’est le cas de l’envoi des Douze en mission que présente Marc (7, 10), mais qu’on retrouve également dans la source Q. Que font Matthieu et Luc qui connaissent à la fois Marc et la source Q? Ils fusionnent les deux récits (voir les parallèles Mc 6 || Mt 10 || Lc 9 || Lc 10). De plus, au récit de l’envoi des Douze (ch. 9), Luc ajoute un envoi de 72 disciples (ch. 10), copié sur le modèle de l’envoi des Douze. Pourquoi? Comme son évangile s’adressait aux Grecs convertis à la foi chrétienne, il trouvait important d’avoir en plus d’un envoi aux Juifs (les Douze), un envoi au reste du monde (on croyait qu’il y avait 72 nations dans le monde). Ce parallèle montre clairement ce qui relève probablement de la composition de Luc (absence de parallèles avec les autres évangiles dans la section 10, 17-20).

      2. Un autre exemple nous est donné par la parabole de la graine de moutarde.

        Marc 4Matthieu 13Luc 13
        30 Et il disait : Comment comparerons-nous le royaume de Dieu ou en quelle parabole le mettrons-nous?31a Une autre parabole il mit de l'avant à eux disant:18 Il disait donc: "À quoi comparable est le royaume de Dieu et à quoi le comparerai-je?
        31-32 Comme à une graine de moutarde que, quand on sème sur la terre, étant plus petite de toutes les semences, celles sur la terre. Et quand elle a été semée, elle monte et devient plus grande que toutes les plantes potagères et elle fait de grandes branches, en sorte que les oiseaux du ciel peuvent s’abriter sous l’ombre de lui. »31b-32 "Comparable est le royaume des cieux à une graine qu'ayant pris un homme a semé dans le champ de lui. D'une part, plus petite elle est de toutes les semences, d'autre part, quand elle s'est accru, plus grande des plantes potagères elle est et elle devient un arbre, en sorte de venir les oiseaux du ciel et de s'abriter dans les branches de lui."19 Comparable il est à une graine de moutarde qu'ayant pris un homme, il jeta vers jardin de lui, et elle s'accrut et devint vers un arbre, et les oiseaux du ciel s'abritèrent dans les branches de lui."

        Ce parallèle révèle que Matthieu et Luc avaient devant eux la parabole de graine de moutarde provenant de deux sources différentes, Marc et la source Q. Plutôt que de choisir une version et de délaisser l’autre, ils ont opté pour les intégrer en un seul récit. Notons que la signification des deux versions est la même : le royaume de Dieu, malgré son début humble et presqu’invisible aura une fin éclatante; c’est donc un appel à la confiance que le royaume de Dieu, malgré les apparences, fait son chemin et réussira. Mais chaque version a son accent particulier.

        Dans la source Q, l’accent est sur le contraste entre la semence et l’arbre qu’elle est devenue, où les oiseaux s’abritent dans ses branches, une expression inspirée de Dn 4, 10-12 (selon LXX), i.e. à la fin, l’ensemble de l’humanité aura sa place dans ce royaume. Dans la version de Marc, on se donne la peine d’expliquer pour un auditoire non agricole que la graine de moutarde est la plus petite des plantes potagères, on décrit sa croissance jusqu’à ce qu’elle devienne la plus grande des plantes potagères, et à la fin les oiseaux s’abritent sous son ombre, une expression inspirée d’Ez 17, 22-24, i.e. les peuples de la terre pourront trouver protection à l’ombre du royaume de Dieu. L’avantage de repérer ainsi deux sources indépendantes permet d’avoir une attestation multiple de la parabole et de conclure qu’elle remonte probablement au Jésus historique (sur le sujet, voir Meier).

        L’art de Matthieu et Luc a été de ne rien perdre des deux versions, mais de les tisser ensemble en un récit cohérent. Et chacun leur a fait jouer un rôle différent en les insérant dans des contextes différents. Matthieu l’a insérée dans son discours en paraboles (ch. 13) où sont regroupées la plupart des paraboles de Jésus. Elle vient après la parabole de l’ivraie où un ennemi vient perturber le travail du fermier, et donc introduit une note d’optimisme : rien n’empêchera le royaume de se déployer dans toute sa splendeur. Luc, pour sa part, l’a insérée dans cette séquence où Jésus est en route pour Jérusalem, après la guérison d’une femme courbée dans une synagogue le jour du sabbat (Lc 13, 10-17), ce qui suscite une controverse : les adversaires de Jésus sont couverts de honte après la réplique de Jésus à leurs protestations, tandis que la foule se réjouit des merveilles qu’elle voit. Il l’a couplée avec la parabole du levain dans la pâte. Dans ce contexte, les deux paraboles de la graine de moutarde et du levain dans la pâte viennent dévoiler le mystère à l’œuvre : ce qu’on a observé à la synagogue est le signe que le dynamisme du royaume est à l’œuvre et atteindra bientôt sa pleine stature.

      3. Le récit de la multiplication des pains est l'un des récits qui nous offre la plus complexité en ce qui concerne les sources. Car non seulement Marc nous présente deux versions de la multiplication des pains, copiées toutes les deux par Mathieu, Luc ne copiant qu’une seule, mais Jean propose également sa propre version. On se retrouve ainsi avec trois sources possibles: Marc, Q et Jean. Les six récits sont ici mis en parallèle. En raison de la longueur du récit, nous l'avons découpé en plusieurs étapes. Et nous avons adopté la notation suivante: les mots du premier récit Marc qui se retrouvent également dans les autres colonnes parallèles sont soulignés; les mots propres à seulement Matthieu et Luc sont en bleu; les mots de Jean qui se retrouvent uniquement chez le premier récit de Matthieu ou Luc, ou seulement dans le deuxième récit sont en rouge; enfin, les mots du 2e récit de la multiplication des pains chez Marc qui se retrouvent également dans le 2e récit de la multiplication des pains chez Matthieu sont en vert.

        Mc 6, 32-44 Mt 14, 13-21 Lc 9, 10b-17 Jn 6, 1-13 Mc 8, 1-10 Mt 15, 32-39
        Introduction: situation géographique
        32 Et ils (Jésus et les apôtres) partirent dans la barque vers un lieu désert, à l’écart. 13a Puis, ayant entendu (la mort de Jean Baptiste), le Jésus se retira de là en barque vers un lieu désert, à l’écart; 10b Et (Jésus) prenant eux [avec lui], il se retira à l’écart, vers une ville appelée Bethsaïde . 1 Après ces choses, le Jésus partit de l’autre côté de la mer de Galilée de Tibériade.    
        Action de la foule
        33 Et ils virent eux s'en allant, et ils comprirent plusieurs, et à pied à partir de toutes les villes ils accoururent là, et ils allèrent devant eux. 13b Et ayant entendu, les foules suivirent lui, à pied à partir des villes. 11 Puis, les foules, ayant su, suivirent lui. 2 Puis, suivait lui une foule nombreuse, parce qu'ils observaient les signes qu'il faisait sur les étant faibles.    
        Réaction de Jésus et des disciples
        34 Et étant sorti, il vit une foule nombreuse et il fut ému de compassion sur eux, parce qu'ils étaient comme des brebis n'ayant pas de berger, et il commença à enseigner eux plusieurs [choses]. 35 Et déjà une heure nombreuse étant arrivée, s’étant approché de lui les disciples de lui, ils disaient : « Le lieu est désert et déjà une heure nombreuse. Renvoie eux, afin que, étant partis vers les fermes et les villages à l’entour, qu’ils achètent eux-mêmes quelque chose à manger ». 14 Et étant sorti, il vit une foule nombreuse et il fut ému de compassion sur eux et il soigna les malades d'eux.15 Puis, un soir étant arrivé, ils s’approchèrent de lui les disciples disant : « Le lieu est désert et l’heure déjà est passée. Renvoie les foules afin que, étant parties vers les villages, qu’ils achètent eux-mêmes des aliments ». 11b Et ayant accueilli eux, il parlait à eux au sujet du royaume de Dieu, et les ayant besoin de soin, il guérissait.12 Puis, le jour commença à s’incliner. Puis, s’étant approchés les douze, ils dirent à lui : « Renvoie la foule, afin que, étant allé vers les villages et fermes à l’entour, qu’ils détellent (i.e. logent) et qu’ils trouvent des provisions, parce que, ici, dans un lieu désert nous sommes. 3 Puis, Jésus monta vers la montagne et là il était assis avec les disciples de lui. 4 Puis, la pâque était proche, la fête des Juifs. Ayant donc levé les yeux le Jésus et ayant observé qu'une foule nombreuse vient auprès de lui, 1 En ces jours-là, de nouveau une foule nombreuse étant et n’ayant pas quelque chose qu’ils mangent, ayant appelé à lui les disciples, il dit à eux : 2 « Je suis ému de compassion sur la foule, parce que déjà trois jours ils restent auprès de moi et ils n’ont pas quelque chose qu’ils mangent, 3 et si je renvoyais eux à jeun vers une maison d’eux, ils défailliraient en chemin. Et certains d’eux à partir de loin ils sont arrivés. 32 Puis, le Jésus, ayant appelé à lui les disciples de lui, il dit : « Je suis ému de compassion sur la foule, parce que déjà trois jours ils restent auprès de moi et ils n’ont pas quelque chose qu’ils mangent, et renvoyer eux à jeun, je ne veux pas, de peur qu’ils ne défaillent en chemin.
        Demande de Jésus
        37a Puis, lui, ayant répondu, il dit à eux: « Donnez à eux vous-mêmes à manger ». 16 Puis, lui, [Jésus], il dit à eux: « Ils n'ont pas besoin de partir; donnez à eux vous-mêmes à manger -- 13a Puis il dit à l'adresse d'eux: « Donnez à eux vous-mêmes à manger ». 5b-6 Jésus dit à l’adresse de Philippe: « D’où achèterons des pains, afin que ceux-ci mangent? » Puis, cela il disait éprouvant lui. Car lui, il savait quoi il allait faire.    
        Objection des disciples
        37b Et ils disent à lui : « Étant parti, achèterons-nous deux cents deniers de pains et donnerons-nous à eux à manger? »17 Mais, eux, ils disent à lui : nous n’avons pas ici sinon cinq pains et deux poissons (ichthys)».13b-14a Mais, eux ils dirent : il n’est pas à nous plus de cinq pains et deux poissons (ichthys), est-ce qu’étant allé nous-mêmes achèterons-nous pour tout le peuple celui-là des aliments? Car ils étaient environ cinq mille hommes.7 Répondit à lui [le] Philippe : deux cents deniers de pains ne suffisent pas pour eux afin que chacun un court [morceau] qu’il reçoive. 8 Il dit à lui un des disciples de lui, André, le frère de Simon Pierre : 9 « Il y a un gamin ici qui a cinq pains d’orge et deux petits poissons (opsarion). Mais qu’est ceci envers autant (de personnes). 4 Et ils répondirent à lui les disciples de lui : « D’où quelqu’un sera-t-il capable de rassasier ici de pains ceux-ci sur un désert. 33 Et ils disent à lui les disciples : « D’où à nous dans un désert autant de pains au point de rassasier une foule autant ».
        Enquête sur les provisions
        38 Puis, lui, il dit à eux : « Combien avez-vous de pains? Allez! Voyez! Ayant su, ils disent : « Cinq, et deux poissons (ichthys) ».       5 Et il demandait à eux : « Combien avez-vous de pains? » Puis, eux, ils dirent : « Sept ». 34 Et il dit à eux le Jésus : « Combien avez-vous de pains? » Puis, eux, ils dirent : « Sept, et quelques mini poissons (ichthydion) ».
        Jésus organise la logistique
        39 Et il ordonna à eux de s’étendre tous, groupes de convives [par] groupes de convives sur l’herbe verte. 40 Et ils s’allongèrent [en] carrés, par carrés de cent et par [carrés] de cinquante. 18 Puis, lui, il dit : « Apportez-moi ici eux ». 19a Et ayant commandé aux foules de s’étendre sur l’herbe. 14b Puis, il dit à l’adresse des disciples de lui : « Étendez eux par groupes d’environ cinquante. Et ils firent ainsi et s'étendirent tous. 10 Il dit le Jésus : « Faites les individus s’allonger. » Puis, il y avait beaucoup d’herbe dans le lieu. Ils s’allongèrent donc les hommes, le nombre d’environ cinq milles.6a Et il prescrit à la foule de s’allonger sur le sol.35 Et il prescrivit à la foule de s’allonger sur le sol.
        Jésus rompt le pain et le fait distribuer
        41 Et ayant pris les cinq pains et les deux poissons (ichthys), ayant levé les yeux vers le ciel, il bénit et rompit les pains et il donnait aux disciples [de lui], afin qu’ils présentent à eux. Et les deux poissons (ichthys) il partagea avec tous. 19b Ayant pris les cinq pains et les deux poissons (ichthys), ayant levé les yeux vers le ciel, il bénit, et ayant rompu, il donna aux disciples les pains, puis, les disciples aux foules. 16 Puis, ayant pris les cinq pains et les deux poissons (ichthys), ayant levé les yeux vers le ciel, il bénit eux et rompit et il donnait aux disciples pour présenter à la foule. 11 Il prit donc les pains le Jésus et ayant rendu grâce, il distribua à ceux étant allongés, pareillement avec les petits poissons (opsarion) autant qu’ils voulaient.6b Et ayant pris les sept pains, ayant rendu grâce, il rompit et il donnait aux disciples de lui, afin qu’ils présentent et ils présentèrent à la foule. 7 Et ils avaient quelques mini poissons (ichthydion) et ayant béni eux, il dit de présenter aussi eux. 36 Il prit les sept pains et les poissons (ichthys) et ayant rendu grâce, il rompit et il donnait aux disciples, puis les disciples aux foules.
        Résultat de l’action de Jésus
        42 Et ils mangèrent tous et furent rassasiés. 43 Et ils emportèrent des morceaux, la plénitude de douze corbeilles et [aussi] à partir des poissons. 44 Et ils étaient ceux ayant mangé [les pains] cinq mille hommes20 Et ils mangèrent tous et furent rassasiés et ils emportèrent l’étant surabondant des morceaux, douze corbeilles pleines. Puis ceux ayant mangé étaient environ cinq mille hommes, séparément des femmes et des enfants. 17 Et ils mangèrent et furent rassasiés tous, et fut emporté ce qui surabonda pour eux, des morceaux, douze corbeilles. 12 Puis, comme ils s’étaient repus, il dit aux disciples de lui : « Rassemblez les morceaux ayant surabondé afin que rien ne soit perdu. 13 Ils rassemblèrent donc et remplirent douze corbeilles de morceaux des cinq pains d’orge qui surabondèrent pour ceux qui s’étaient restaurés. 8 Et ils mangèrent et furent rassasiés, et ils emportèrent une surabondance de morceaux, sept paniers. 9 Puis, ils étaient environ quatre mille et il renvoya eux. 37 Et ils mangèrent tous et furent rassasiés et l’étant surabondant des morceaux ils emportèrent sept paniers pleins. Puis, les mangeant étaient quatre mille hommes séparément des femmes et des enfants.

        Faisons quelques observations.

        1. Situation géographique. Pour la première multiplication des pains, Mc 6, 32 et Mt 14, 13 situent la scène près de Capharnaüm, dans la partie ouest du lac de Galilée, tandis qu’en Lc 9, 10b et Jn 6, 1 tout se passe du côté est, dans la région de Bethsaïde (voir la géographie de la Galilée). Pour la deuxième multiplication des pains, Marc 8 situe la scène dans la Décapole, donc dans la partie orientale du lac (comme Luc et Jean), tandis que chez Matthieu Jésus semble être revenu dans la région de Capharnaüm. Notons que la géographie a une certaine importance chez Marc : les Juifs habitent surtout la partie occidentale du lac, tandis que les gens de langue grecque habitent la partie orientale.

          Un seul mot, semblable chez Matthieu et Luc, apparaît en bleu : « se retirer ». En fait, le verbe grec n’est pas tout à fait le même : ana-choreō chez Matthieu, hypo-choreō, qu’on traduit en français par le même verbe : se retirer. L’emploi d’un mot semblable chez les deux évangélistes est-il dû au hasard, ou peut-on parler d’une référence à la source Q? Difficile de répondre avec si peu d’éléments.

        2. Action de la foule. Chez Marc 6, les foules sont à la recherche de Jésus qui est parti en barque pour s’isoler avec ses disciples. L’évangéliste semble suggérer que Jésus a voulu utiliser la barque comme moyen de transport pour brouiller les pistes. Car la barque n'était pas le moyen de transport le plus rapide, puisqu'il ajoute que les gens ont compris le subterfuge et le devancent à pied là où il se rendait. Luc et Jean semblent utiliser une autre source qui leur semble commune (que M.E. Boismard appelle « proto-Luc ») qui raconte qu’une foule suivait Jésus; l’ajout par Jean que la foule observait les signes que Jésus opérait reflète son propre langage et son travail rédactionnel. Le seul écho de Marc chez Luc est le verbe « ayant su » (ginoskō), qui reprend le « ils comprirent » (epigignōskō). Matthieu, pour sa part, semble tisser ensemble cette source commune à Luc et Jean et celle de Marc.

        3. Réaction de Jésus et des disciples. La différence entre les six récits est significative. Voici un schéma des similitudes et différences.

          Marc 6Matthieu 14Luc 9Jean 6 Marc 8Matthieu 15
          Jésus est ému de compassion devant une foule sans berger et se met à leur enseigner.Jésus est ému de compassion devant une foule et se met à faire des guérisons.Jésus est ému de compassion devant une foule et se met à faire des guérisons.Jésus s’assoit comme lorsqu’il enseigne et observe la foule.Jésus est ému de compassion devant une foule qui est avec lui depuis trois jours sans manger et élimine la solution de les renvoyer à jeun.Jésus est ému de compassion devant une foule qui est avec lui depuis trois jours sans manger et élimine la solution de les renvoyer à jeun.
          Le temps et le lieu : c’est la fin de la journée et nous sommes dans un lieu isoléLe temps et le lieu : c’est déjà le soir, au moment où on ne circule plus sur les routes, et nous sommes dans un lieu isoléLe temps et le lieu : c’est la fin de la journée, au soleil couchant, et nous sommes dans un lieu isoléLe temps et le lieu : aucune mention de temps, sinon que la pâque juive est proche, et pour le lieu, une simple référence à la montagne.Le temps et le lieu : dans le récit lui-même, aucune indication, mais la suite assume que nous sommes au milieu de la journée, car Jésus peut partir ensuite en barque.Le temps et le lieu : dans le récit lui-même, aucune indication, mais la suite assume que nous sommes au milieu de la journée, car Jésus peut partir ensuite en barque.
          Intervention des disciples : ils demandent à Jésus de renvoyer la foule pour qu’elle achète quelque chose à manger dans les fermes et villages d’alentourIntervention des disciples : ils demandent à Jésus de renvoyer la foule pour qu’elle achète quelque chose à manger dans les villages Intervention des disciples : ils demandent à Jésus de renvoyer la foule pour qu’elle aille se loger et se sustenter dans les fermes et les villages d’alentourIntervention des disciples : aucune, car Jésus sait ce qu’il va faire.Intervention des disciples : aucune, car Jésus connaît le problème.Intervention des disciples : aucune, car Jésus connaît le problème.

          Quand nous examinons l’attitude de Jésus, nous sommes en présence de quatre récits différents.

          • Le récit de Marc est unique : lui seul parle de Jésus qui constate que la foule ressemble à des brebis sans berger, et sa réaction est de la guider par son enseignement.

          • Chez Jean, Jésus, en se rendant à la montagne et en s’assoyant avec ses disciples, semble se préparer à enseigner dans le contexte de la Pâque qui approche. La foule le suit en raison des signes qu’il a opérés, en particulier la guérison de l’homme à la piscine de Bethzatha.

          • Matthieu et Luc dans leur récit de la première multiplication des pains, alors qu'ils ont pourtant l’évangile de Marc sous les yeux, ne reprennent pas l’image des brebis sans berger, mais considèrent que Jésus est ému de compassion devant la maladie des gens, et donc se met à faire des guérisons. Seul Luc offre un écho du Jésus de Marc qui enseigne avec son Jésus qui parle du royaume de Dieu. Bien sûr, Matthieu et Luc reprennent l’expression de Marc d’un Jésus ému de compassion, même si l’objet de la compassion n’est pas le même.

          • Dans le récit de la 2e multiplication des pains chez Marc et Matthieu, l’attention est centrée immédiatement sur la foule qui a faim et c’est Jésus lui-même qui en fait le constat, et non pas les disciples. La seule différence entre Marc et Matthieu est le rôle des disciples chez Matthieu à qui Jésus confie sa préoccupation et le fait que chez Matthieu Jésus a déjà pris sa décision de ne pas renvoyer la foule.

          Le temps et le lieu sont identiques chez Marc, Matthieu et Luc dans la première multiplication des pains : l’heure est tardive, le soir vient, et nous sommes au milieu de nulle part. Chez Jean, le temps et le lieu ne jouent aucun rôle. Dans la 2e multiplication des pains chez Marc et Jean, le temps ne joue aucun rôle, si bien que la question de renvoyer la foule le plus vite possible ne se pose pas. En revanche le lieu semble semblable d’après ce qui suit.

          Enfin, la question de l’intervention des disciples permet de regrouper les quatre récits en deux groupes : celui où les disciples ramènent Jésus à la réalité d’une foule affamée (première multiplication des pains : Marc, Matthieu, Luc), celui où les disciples n’ont pas à intervenir (Jean, et Marc et Matthieu de la 2e multiplication des pains).

          Que conclure? Nous sommes devant quatre traditions différentes. Pourtant, ces quatre traditions renvoient au même événement : sur le sujet, voir les conclusions de J. Meier dont l’argument le plus simple, au-delà des arguments littéraires, est le fait que lors de la 2e multiplication des pains les disciples n’ont aucun souvenir d’une multiplication précédente.

          • Il y a d’abord la tradition reflétée par Marc d’un Jésus ému de compassion devant la foule sans berger et à qui il donne son enseignement, mais qui est rappelé à l’ordre par les disciples sur la situation concrète de cette foule affamée.

          • Puis, il y a la tradition reflétée par Matthieu et Luc (un écho de la source Q?) d’un Jésus qui intervient pour guérir et qui est également rappelé à l’ordre par les disciples sur la situation concrète de cette foule affamée.

          • Jean représente une tradition indépendante qui nous plonge dans un univers différent : au départ, Jésus sait ce qu’il fera, dans le contexte de la pâque juive prochaine et d’un enseignement à la foule; il n’y a aucune pression pour renvoyer la foule à cause de l’heure tardive.

          • Enfin, il y a la tradition de la 2e multiplication des pains, une reprise modifié de la première multiplication dans un contexte grec : la symbolique de la première multiplication est juive (5 pains un écho aux 20 pains d’Élisée, une foule de 5 000 personnes = 5 pains x myriade; les 12 corbeilles qui restent pour les 12 tribus d’Israël), la symbolique de la deuxième multiplication est grecque (le nombre 7, i.e. les 7 pains et les 7 corbeilles des restes, est un symbole grec important comme le choix de 7 diacres helléniste dans les Actes, et une foule de 4 000 personnes = 4 points cardinaux x myriade); ainsi, la tradition de la 2e multiplications des pains circulait dans les milieux grecs, et Marc l’a inséré dans son évangile, repris par Matthieu. Notons l’évolution dans la figure de Jésus entre la première et la 2e multiplication des pains chez Marc : elle a été rehaussée, car dans ce dernier cas Jésus n’a plus besoin d’être informé, il sait ce qui se passe; c'est l'indice que le récit de la 2e multiplications des pains est apparu beaucoup plus tard, alors que la christologie avait évolué.

        4. Demande de Jésus. Cette partie reflète trois traditions différentes. Il y a celle de Marc où Jésus demande à ses disciples d’eux-mêmes nourrir la foule. Cette demande peut paraître étonnante : pourquoi demander aux disciples de nourrir la foule, qu’ont-ils de plus que Jésus pour avoir cette responsabilité? On peut penser que l’auteur du récit, qui s’adresse à des communautés chrétiennes, entend interpeller le croyant : c’est votre responsabilité et votre mandat de nourrir vos frères. La deuxième tradition est reflétée par Jean où Jésus ne demande pas aux disciples de nourrir la foule, mais formule plutôt une question pour mettre Philippe à l’épreuve. Pourquoi? L’auteur entend faire du récit une formation à la foi chrétienne. Enfin, dans la tradition de la 2e multiplication des pains Jésus ne formule aucune demande, car d’après ce qui précède et ce qui suit, les disciples sont indissociables de leur maître dans la résolution du problème, et après que Jésus eut mentionné la situation dramatique, les disciples savent qu’il leur revient de trouver une solution.

        5. Objection des disciples. Cette section joue un rôle important, car c’est elle qui permet de comprendre le côté extraordinaire du repas qui suivra : nourrir toute cette foule est humainement impossible. On peut identifier quatre traditions différentes.

          • La tradition reflétée par Marc met l’accent sur le coût de nourrir cette vaste foule, et non pas sur le comment. La somme de deux cents deniers correspond à deux cents jours de salaire d’un ouvrier agricole, et il est évident que les disciples n’ont pas cette somme. Donc l’objection signifie : c’est impossible, nous n’en avons pas les moyens.

          • La tradition reflétée par Matthieu et Luc de la première multiplication des pains ne fait aucune mention de somme d’argent, mais est plutôt centrée sur le stock de nourriture à leur disposition : cinq pains et deux poissons; l’accent est sur le peu de nourriture pour nourrir toute une foule. On constate facilement que cette tradition est indépendante de Marc. Mais Luc, qui a l’évangile de Marc sous les yeux, tient à intégrer quelques-uns de ses éléments comme l’achat de nourriture, sans mentionner directement une somme, sinon par l’allusion à la grandeur de la foule : 5 000 hommes.

          • La tradition reflétée par Jean, indépendante des autres, comporte néanmoins des éléments similaires, comme la somme de deux cents deniers et la présence de cinq pains et deux poissons. L’accent est sur l’énormité du défi : même en ayant la somme requise, chacun n’aura qu’un petit morceau; même les cinq pains et les deux poissons sont radicalement insuffisants pour nourrir une grande foule. Notons la présence ensemble de Philippe et André, tous les deux de Bethsaïde, une localité de la Décapole grecque, qui entreront en scène quand des Grecs voudront voir Jésus au ch. 12. Notons également que le mot pour désigner le poisson chez Jean n’est pas le même que chez les Synoptiques : opsarion plutôt que ichthys; opsarion, le diminutif de opson, est un poisson plutôt petit de taille.

          • Enfin, la tradition reflétée par la 2e multiplication des pains ne parle pas de somme d’argent ou du peu de nourriture à leur disposition. Le défi est plutôt de trouver toute la nourriture nécessaire au milieu de nulle part. Comme les disciples sont associés à leur maître, leur objection vient de ce qu’eux-mêmes sont incapables de relever ce défi; c’est humainement impossible.

        6. Enquête sur les provisions. Cette section nous réserve quelques surprises. Tout d’abord, nous savons que la première et deuxième multiplication des pains appartiennent à deux traditions différentes. Pourtant, la formulation de la demande d’enquête est très semblable : « Il (Jésus) leur dit : "Combien avez-vous de pains" ». Bien sûr, le nombre varie : cinq pains pour l’un, sept pains pour l’autre. La deuxième surprise est reliée au fait qu’il n’y a aucune enquête sur les provisions dans la première multiplication des pains chez Matthieu et Luc. D’une certaine façon cela est compréhensible : dans la tradition qu’ils partagent sur l’objection des disciples, ceux-ci ont déjà mentionné qu’ils n’avaient que cinq pains et deux poissons, et donc il n’est aucun besoin que Jésus s’informe. Chez Jean, il n’est pas surprenant qu’il n’y ait aucune enquête sur les provisions, car le Jésus de Jean participe déjà à la transcendance divine et donc il sait ce qui se passe et ce qu’il fera. Quant au récit de la 2e multiplication des pains, Matthieu prend la peine d’ajouter les petits poissons au récit de Marc : il aime améliorer le récit un peu échevelé de Marc qui ne parle pas ici de poissons, mais décrira plus loin un Jésus qui présente d’abord le pain, et ensuite les poissons qui arrivent comme une surprise; Matthieu garde toujours bien soudé ensemble la mention des pains et des poissons. On aura remarqué que Matthieu ne parle plus de deux poissons, mais de « quelques » poissons.

        7. Jésus organise la logistique. La tradition de Marc sur la première multiplication des pains est étonnante par ses multiples symboles, en commençant par celui exprimé par le terme grec symposion, au pluriel, que nous avons traduit par « groupe de convives ». Le terme désigne d’abord un banquet, et il aurait fallu traduire littéralement par : « Jésus leur ordonna de s’étendre tous banquets banquets sur l’herbe verte ». À cause de la suite du texte, on comprend que Marc entend décrire des groupes qui se forment lors d’un banquet, d’où notre traduction : groupes de convives. Pourquoi parler de banquet? C’est fort probablement une allusion au banquet eschatologique dans le royaume de Dieu. Un autre symbole est celui exprimé par le terme grec prasia, qui désigné le carré pour le jardinage, et que nous avons traduit par : carré. Pourquoi ces carrés de cent et de cinquante? Il est probable que nous ayons ici une allusion au peuple juif lors de son exode dans le désert et à la façon dont ils se sont organisés, comme l’exprime par exemple Dt 1, 15 : « Pour vous diriger, j'ai alors rassemblé les hommes sages et de bonne réputation qui avaient déjà des responsabilités dans vos tribus ; j'ai désigné les uns comme chefs de groupes de mille, de cent, de cinquante ou de dix personnes. J'ai confié aux autres des tâches de surveillance dans chaque tribu ». Peut-être y a-t-il également une allusion à l’organisation des premières communautés chrétienne, surtout en référence au rassemblement eucharistique. Enfin, mentionnons le symbole de l’herbe verte, peut-être une référence au Ps 23, 1b-2a : « Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien. Il me met au repos sur de verts pâturages »; cela ferait référence au début récit où Jésus se plaint que la foule apparaît comme des brebis qui n’ont pas de berger.

          Concernant la logistique de cette première multiplication des pains, Matthieu a considérablement abrégé le texte de Marc, à moins qu’il utilise une autre source. C’est comme s’il ignorait totalement la symbolique du banquet eschatologique et celui de l’organisation israélite dans le désert, tout comme l’allusion au Ps 23. Il ne garde que le commandement succinct de s’étendre sur l’herbe; et ici, il préfère le verbe kaleuō (commander) qui fait partie de son vocabulaire, au verbe epitassō (ordonner) de Marc, qui ne fait pas partie de son vocabulaire. Luc semble aussi ignorer la symbolique de Marc pour ne garder que la référence aux groupes de cinquante, peut-être une référence à une logistique de l’Église primitive. De plus, l’accent est sur les disciples qui ont la charge de la logistique et mettent en œuvre le mandat reçu de Jésus.

          La tradition de Jean est indépendante des autres, mais elle conserve certaines similitudes : la demande de Jésus que les gens s’allongent et qu’il y avait de l’herbe à cet endroit. Entre les différentes traditions, deux verbes sont utilisés : s’étendre (anaklinō), s’allonger (anapiptō); Jean et le récit de la 2e multiplication des pains utilisent « s’allonger », tandis que « s’étendre » est utilisé pour la première multiplication des pains chez les Synoptiques, à l’exception de Marc qui utilise les deux verbes.

          Dans le récit de la 2e multiplication des pains, le texte est encore plus concis que celui de Matthieu pour la première multiplication des pains : il n’y même plus de mention d’herbe, on parle simplement de s’allonger sur le sol. Il y a donc une certaine parenté entre cette source et celle qu’utilise peut-être Matthieu et Luc pour la première multiplication des pains. Nous avons l'impression dans ces traditions que le fait de s'allonger n'est qu'une simple formalité pour passer rapidement à ce qui suit.

        8. Jésus rompt le pain et le fait distribuer. Les récits synoptiques de la première multiplication des pains décrivent tous six actions.

          1. Jésus prend les cinq pains et les deux poissons
          2. Jésus lève les yeux vers le ciel
          3. Jésus bénit
          4. Jésus rompt le pain
          5. Jésus donne aux disciples
          6. Les disciples donnent à la foule

          La seule grande différence est que Marc met à part à distribution des deux poissons, que ne reprennent pas Matthieu et Luc. De fait, les poissons cadrent mal avec les gestes autour du pain, comme celui de rompre. Il y a une forme de déséquilibre dans la narration de Marc, car au début Jésus prend à la fois les cinq pains et les deux poissons, mais les poissons disparaissent pour ne revenir qu’à la fin. On sent alors très bien que le narrateur veut mettre l’accent sur le pain, et les poissons apparaissent encombrants. Pourquoi? L'auteur du récit entend probablement faire un rapprochement avec le rassemblement eucharistique de la communauté chrétienne qui est centré sur le pain, et alors les poissons apparaissent de trop.

          La version de Jean est très particulière. Tout d’abord, il ne décrit que trois actions : prendre les pains, faire l’action de grâce puis distribuer les pains; la distribution des pains est un geste séparé. Ensuite, on ne mentionne plus qu’il y a seulement cinq pains, ou deux poissons; pour les poissons, on dit même : « on distribue autant qu’ils en voulaient ». De plus, Jésus ne rompt pas le pain. Pourquoi? La réponse la plus simple est que, contrairement aux Synoptiques, Jésus n'a pas de scène eucharistique lors du dernier repas de Jésus, et donc n’a pas besoin d’y faire allusion; toutes les références à la signification de la mort de Jésus apparaîtront dans le long discours qui suit ce repas. Notons aussi, que contrairement au Jésus synoptique qui donne le pain aux disciples pour qu’il soit distribué, le Jésus de Jean distribue lui-même la nourriture; tout cela est conforme à la figure transcendante du Jésus de Jean qui fait tout par lui-même. Enfin, on aura remarqué qu’au lieu d’utiliser le verbe « bénir », Jean utilise plutôt « rendre grâce ». Pourquoi? Nous y reviendrons plus bas.

          Le récit de la 2e multiplication des pains présente les mêmes actions que celles de la première, sauf la 2e action de lever les yeux au ciel, sans doute jugée superflue. Évidemment, au lieu des cinq pains, on a le nombre sept, caractéristique d’un milieu grec. La grande différence entre le texte de Marc et Matthieu est que ce dernier, plutôt que suivre Marc séparant les actions autour du pain de celui autour des poissons, les intègre ensemble. Enfin, dans cette deuxième multiplication des pains, plutôt que de « bénir », Jésus « rend grâce ». Il est temps de clarifier ce point.

          Nous avons dit que les récits de Marc sur la multiplication des pains entendent faire référence au dernier repas de Jésus avant de mourir. Nous disposons de quatre versions des paroles eucharistiques de Jésus lors de ce dernier repas: Marc, Matthieu, Luc et les mots de Paul dans sa première lettre aux Corinthiens. Comparons chaque version. Nous avons avons souligné les mots de Marc qui se retrouvent également dans les autres versions. Nous avons mis en vert les paroles communes à Luc et 1 Corinthiens.

          Marc 14Matthieu 26Luc 221 Corinthiens 11
          22a Et eux mangeant, ayant pris du pain, 26a Puis, eux mangeant, ayant pris le Jésus du pain,19a Et ayant pris du pain, 23b Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il était livré, il prit du pain,
          22b ayant béni, il rompit et donna à eux et il dit : « Prenez, ceci est le corps de moi. » 26b ayant béni, il rompit et ayant donné aux disciples, il dit : « Prenez, mangez, ceci est le corps de moi. » 19b ayant rendu grâce, il rompit et donna à eux disant : « Ceci est le corps de moi qui pour vous [est] étant donné. Ceci faites en vue de la mienne mémoire. 24 et ayant rendu grâce, il rompit et il dit : « Ceci est le corps de moi qui [est] pour vous. Ceci faites en vue de la mienne mémoire.
          23 Et ayant pris une coupe, ayant rendu grâce, il donna à eux et ils burent d’elle tous. 27 Et ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il donna à eux disant : « Buvez d’elle tous. 20a Et la coupe de même après le repas du soir, 25a De même aussi la coupe après le repas du soir,
          24 Et il dit à eux : « Ceci est le sang de moi de l’alliance, qui [est] étant répandu pour plusieurs. 28 Car ceci est le sang de moi de l’alliance, qui [est] étant répandu concernant plusieurs en vue d’une rémission des péchés. 20b disant : « Ceci la coupe de la nouvelle alliance dans le sang de moi qui [est] étant répandu pour vous. 25b disant : « Ceci est la coupe de la nouvelle alliance dans le mien sang. Ceci faites aussi souvent que si vous buvez en vue de la mienne mémoire.
          25 Amen, je dis à vous que je ne boirai plus du produit de la vigne jusqu’à ce jour-là quand je le boirai nouveau dans le royaume de Dieu. » 29 Puis, je dis à vous : je ne boirai à partir de maintenant de ce produit-ci de la vigne jusqu’à ce jour-là quand je le boirai avec vous nouveau dans le royaume du Père de moi. »   26 Car aussi souvent que si vous mangez le pain celui-ci et la coupe que vous buvez, la mort du Seigneur vous annoncez jusqu’à ce qu’il vienne.

          Faisons un certain nombre d’observations :

          • Dans le récit des Synoptiques, on retrouve quatre des six actions identifiées dans la multiplication des pains : prendre le pain, bénir/rendre grâce, rompre le pain et le donner aux disciples; ont été éliminées les actions de lever les yeux au ciel, et celle où les disciples distribuent la nourriture à la foule

          • À la place de l’action de distribuer les poissons, du moins chez Marc dans la multiplication des pains, on a les actions sur la coupe : prendre la coupe, rendre grâce et la donner aux disciples; l’action de rompre a évidemment été éliminée.

          • La grande différence par rapport à la multiplication des pains est la signification donnée au fait de manger le pain ou de boire à la coupe. Manger le pain, c’est manger le corps de Jésus, i.e. toute sa vie est donnée en nourriture. La signification de boire à la coupe de vin qui a la couleur sang est donnée par la référence à Dt 24, 8 : « Moïse prit alors le sang des vases, en aspergea les Israélites et dit : "Ce sang confirme l'alliance que le Seigneur a conclue avec vous, en vous donnant tous ces commandements" ». Le sang, principe de vie chez les Juifs, renvoie à la vie qui unit la communauté, et d’après le récit de Marc, boire le sang c'est entrer dans une communauté de vie avec Jésus. En même temps, le sang rappelle la fin tragique de Jésus dont le sang a été versé, et donc une vie qui a été totalement donnée.

          • Une différence par rapport à la multiplication des pains : nous sommes maintenant devant un repas d’adieu où les disciples ne reverront plus Jésus, sinon dans le monde nouveau de l’au-delà: « Je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, dans le règne de Dieu. »

          • Matthieu copie presque littéralement le texte de Marc. La différence la plus importante est d’ajouter l’expression « rémission des péchés » à la signification du sang répandu de Jésus. Pourquoi? Dans le monde juif, on avait l’habitude d’offrir en holocauste un animal pour demander à Dieu le pardon de ses fautes, car le dynamisme vital du sang permettait de rétablir la relation avec Dieu. Or, dans la communauté de Matthieu, composée en grande part de juifs chrétiens, on comprenait facilement, qu’avec son sang versé, Jésus rétablissait les relations de l’humanité avec Dieu, comme faisait l’animal dans la tradition juive. Mentionnons enfin l’ajout du mot « disciple » dans la référence au pain donné (26b), un ajout habituel chez Matthieu qui souligne sans cesse le rôle de médiateur des disciples.

          • Le texte de Luc s’écarte un peu de celui de Marc. De fait, il amalgame deux traditions, celle transmise par Marc, et celle transmise par Paul. On note ainsi les changements suivants :

            • Au lieu d’y avoir quatre actions (prendre le pain, bénir/rendre grâce, rompre le pain et le donner), il y a seulement trois actions : prendre le pain, rendre grâce, rompre le pain. Pourquoi? C’est que nous sommes carrément dans le cadre liturgique actuel de la communauté; alors que le récit de Marc nous plonge à l’époque de Jésus où celui-ci a partagé le pain avec ses disciples, le texte de Luc/Paul nous introduit dans le présent de la célébration eucharistique des premières communauté chrétiennes.

            • On aura remarqué qu’on ne parle plus de la bénédiction autour du pain, mais d’action de grâce. Qu’est-ce à dire? Si dans les milieux juifs chrétiens, on continuait d’utiliser l’expression juive de faire la bénédiction autour du pain dans le rassemblement eucharistique, dans les communautés chrétiennes des milieux grecs on a préféré l’expression « rendre grâce » avec laquelle on était plus familier. Or, l’auditoire de Luc et Paul est Grec. On aura peut-être remarqué que dans le récit de Jean de la multiplication des pains Jésus utilise aussi l’expression « rendre grâce » avec le pain : il ne faut pas s’en surprendre car la tradition place le dernier séjour de l’auteur du 4e évangile à Éphèse, un milieu grec. Notons enfin que les deux expressions « bénir » et « rendre grâce » sont quasi synonymes. On se réfèrera au Glossaire pour une analyse du mot « bénir » dans l’Ancien Testament. Disons simplement que dans la tradition juive, Dieu seul peut bénir en répandant ses bienfaits, et que lorsque le verbe a un être humain comme sujet, il ne peut bénir qu’au nom de Dieu, étant simplement le médiateur de l’action de Dieu; et dans ce cas, il est synonyme de louer Dieu qui donne ses bienfaits à travers l’être humain. Il reste la question : pourquoi Marc utilise le verbe « bénir » pour le pain, mais « rendre grâce » pour la coupe? Peut-être a-t-il voulu tenir compte de sa communauté hybride, composé de Juifs et de Grecs.

            • La tradition de Luc/Paul, au lieu de lancer l’invitation à manger le pain et à boire à la coupe, lance plutôt l’invitation à ce souvenir du geste de Jésus. Pourquoi? Il est possible que dans le milieu grec l’invitation à manger le corps et le sang ait été vu comme de l’anthropophagie. Ce qui est clair, en mettant l’accent sur le mémorial, on a mis l’accent sur la croix et la mort de Jésus; comme dit Paul : « vous annoncez sa mort toutes les fois que vous mangez de ce pain et que vous buvez de cette coupe » (1 Co 11, 26)

        9. Résultat de l’action de Jésus. Nous avons l’impression d’être devant quatre traditions: celle de la première multiplication des pains de Marc, celle reflétée par les petites variations propres à Matthieu et Luc, celle de Jean, celle de la deuxième multiplication des pains de Marc.

          • Le récit de Marc de la première multiplication des pains comporte trois affirmations : 1) les gens ont été rassasiés (un verbe utilisé à plusieurs reprises dans les psaumes pour parler de Dieu qui rassasie son peuple : voir Ps 81, 17; 107, 9; et surtout 132, 15), 2) de ce qui restait, on a emporté douze corbeilles de pains et de poissons (pour que les douze apôtres puissent nourrir les douze tribus d’Israël), 3) et il y avait cinq mille hommes à ce banquet (5 pains x myriade). Il est clair que le récit entend donner une valeur catéchétique à ces trois affirmations

          • Le récit de Matthieu reprend les trois affirmations de Marc. Mais il se permet d’ajouter une note sur le nombre de convives : « séparément des femmes et des enfants ». Pourquoi? Sans doute cela ajoute au nombre de convives, et donc à l’exploit qui a été réalisé. Il reprendra également cette note lors de la 2e multiplications des pains. D’ailleurs, Matthieu insiste pour dire que les douze corbeilles étaient « pleines ». Maintenant, comment expliquer l’utilisation du verbe « surabonder » (perisseuō), qu’il reprendra également dans la 2e multiplication des pains, et qui n’apparaît pas chez Marc, mais apparaît chez Luc et Jean. Pur hasard? Il est possible que Matthieu et Luc connaissaient une tradition similaire à celle de Marc et qui utilisait ce verbe, et que Jean connaissait une variante de cette tradition qui utilisait également ce verbe.

          • La version de Luc ne contient que deux affirmations : les gens sont rassasiés et on emporte douze corbeilles. L’affirmation des cinq milles hommes est arrivé plutôt dans son récit, lors de l’objection des disciples à la demande de nourrir la foule.

          • Comme d’habitude, Jean nous présente une version originale du récit, avec un vocabulaire qui a peu de points communs avec celui de Marc : les gens ne sont pas « rassasiés » (chortazō), mais « repus » ou « remplis » (empiplēmi); c’est Jésus qui commande de ramasser les restes, ce que les disciples font exactement comme il leur a été demandé; c’est Jésus qui veut que rien ne se perde, sans doute pour souligner que cette nourriture est précieuse; à deux reprises le mot « surabonder » est utilisé, sans doute pour souligner l’abondance de ce qui a été offert; de nouveau, Jean parle de pain d’orge, le même pain que dans le récit d’Élisée (2 Rois 4, 42-44).

          • La deuxième multiplication des pains chez Marc et Matthieu reprend les trois affirmations de la première multiplication, sauf que les chiffres ont changé : ce n’est plus cinq pains, mais sept pains; ce n’est plus cinq mille hommes, mais quatre mille. Nous avons expliqué plus haut la raison de ce changement dans les nombres. Un détail mineur : on ne parle plus de corbeilles (kophinos), mais de paniers (spyris). Notons que Matthieu apporte les mêmes changements au texte de Marc que ceux qu’il avait apportés pour la première multiplication des pains : on emporta ce qui était « surabondant », les paniers étaient « pleins », et il y avait 4 000 personnes « séparément des femmes et des enfants ».

          • Quand on considère le résultat final, on est frappé par ceci : personne ne semble surpris de ce qui s’est passé, ni les disciples, ni la foule. Pourtant les disciples ont insisté pour dire que c’était impossible de nourrir cette foule. Pourquoi maintenant, devant le résultat final, ne présente-t-on aucune parole d’émerveillement ou d’étonnement? Tout se passe comme s’il n’y avait rien d’anormal, si bien qu’on ne fait que nettoyer la table après le repas. C’est là une raison pour amener certains biblistes à ne pas ranger ce récit parmi les récits de miracles. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé, et beaucoup d’éléments de notre récit sont teintés par le récit d’Élisée et par le cadre des célébrations eucharistiques. Un J.P. Meier, dans son analyse de ce récit, reconnaît que le récit remonte probablement au Jésus historique, mais en même temps parle simplement d'un « repas mémorable ».

    4. Repérer le milieu à qui s'adresse l'évangéliste

      L’analyse des parallèles permet d’identifier le milieu auquel s’adresse l’évangéliste.

      1. Par exemple, cette controverse sur la tradition juive des ablutions rituelles avant de manger.

        Marc 7Matthieu 15Luc
        1 Et s’étant rassemblés en direction de lui, les Pharisiens et certains des scribes étant venus de Jérusalem.1 Alors s’approchant de Jésus des Pharisiens et des scribes de Jérusalem 
        2 Et ayant vu certains des disciples de lui qui avec des mains communes, cela est non lavées, ils mangent les pains.  
        3 Car les Pharisiens et tous les Juifs, s’ils ne se lavent pas les mains au poing, ils ne mangent pas, retenant la tradition des anciens.  
        4 Et en provenance d’une place publique s’ils ne font pas des ablutions, ils ne mangent pas, et plusieurs autres choses il est qu’ils ont reçues avec eux pour (les) retenir, lavage de coupes et cruches et plats d’airains [et lits].  
        5 Et ils interrogent lui les Pharisiens et les scribes : « À cause de quoi ils ne marchent pas les disciples de toi selon la tradition des anciens, mais avec des mains communes ils mangent le pain? »disant: 2 « Pourquoi les disciples de toi transgressent-ils la tradition des anciens? Car ils ne (se) lavent pas les mains quand ils mangent du pain. » 

        La différence entre Marc, Matthieu et Luc est frappante. Dans cette controverse, Marc présente une longue introduction sur le rituel juif des ablutions, tandis que Matthieu va directement à la question des Pharisiens, et Luc ignore ce récit. Comment expliquer ces approches différentes? Marc, qui s’adresse probablement à la communauté chrétienne de Rome dont une bonne partie semble ignorer tout de cette tradition, doit alors l’expliquer. Matthieu, de son côté, alors qu’il reprend ce récit pour sa communauté composée en bonne part de Juifs chrétiens, trouve inutile d’expliquer cette tradition bien connue dans son milieu. Quant à Luc, qui s’adresse à des Grecs chrétiens pour qui cette controverse ne s’applique pas à ce milieu, ignore tout le récit de Marc.

      2. Un autre exemple nous vient de la question du divorce (Mc 10, 2-9 || Mt 19, 6); notons que Luc n’a pas cru bon d’inclure dans son évangile cette question juive du billet de divorce qui ne s’appliquait pas dans son milieu grec. Dans la version de Marc, après avoir répondu aux Pharisiens, Jésus se retrouve à la maison où les disciples l’interrogent de nouveau sur le sujet. La symbolique de la maison est celle de l’Église et de la façon dont elle a inteprété la parole de Jésus et l'a appliquée à la vie courante. Nous avons mis en parallèle la règle en vigueur dans la communauté de Marc, puis celle de Matthieu (celui-ci présente à deux reprises les règles de son milieu), puis celle de Luc.

        Marc 10Matthieu 19Matthieu 5Luc 16
        11 Et il leur dit: « Quiconque délie (des liens du mariage) sa femme et épouse une autre, il est adultère à son égard;9 Puis, je vous dis que quiconque délie (des liens du mariage) sa femme, sauf pour immoralité sexuelle, et épouse une autre, il est adultère5, 32a Puis, moi, je vous dit que toute (personne) déliant (des liens du mariage) sa femme, hormis une affaire d'immoralité sexuelle, la fait être adultère,16, 18a Toute (personne) déliant (des liens du mariage) sa femme et épousant une (personne) différente, il commet l’adultère,
          5, 32b et quiconque s'il épouse une ayant été déliée (des liens du mariage) il est adultère.16, 18b et qui épousant une ayant été déliée (des liens du mariage) par un mari, il commet un adultère.
        12 Et si elle, ayant délié [des liens du mariage] son mari, qu'elle épouse un autre, elle est adultère ».   

        Il existe deux traditions sur les règles concernant le divorce, celles de Marc et celle de la source Q (en couleur bleue).

        • La tradition marcienne et la source Q s’entendent pour dire que si un homme répudie sa femme et en épouse une autre, il est en état d’adultère.
        • La source Q ajoute qu’un homme qui épouse une femme divorcée commet également l’adultère.
        • Matthieu mentionne une exception à l’indissolubilité du mariage, un cas de porneia. En grec, porneia désigne tout dérèglement sexuel, la débauche, la fornication, la prostitution, bref toute relation sexuelle illicite selon les normes de l’époque, ce qui inclut l’homosexualité et l’inceste (qu’en est-il si c’est l’homme qui est coupable de porneia?). Et donc il faut assumer que pour Matthieu un homme peut répudier sa femme si elle est coupable d’immoralité sexuelle. Une autre particularité de Matthieu est l’expression « la fait être adultère » (5, 32a). Qu’est-ce-dire? Une femme sans mari signifie qu’elle est sans soutien pour sa subsistance, et donc doit se chercher un autre homme qui subviendra à ses besoins et la protégera; en ce sens le divorce la force à commettre l’adultère.
        • Puis, Marc est le seul à présenter le cas d’une femme qui répudie son mari (v. 12).

        Qu’est-ce à dire? La tradition marcienne reflète la communauté romaine où tant l’homme que la femme pouvait initier le divorce. La source Q reflète un milieu juif où seul l’homme pouvait initier le divorce; ce milieu étend l’adultère à celui qui épouse une divorcée. Matthieu qui reprend à la fois la tradition marcienne et la source Q ajoute dans les deux cas l’exception de la porneia, sans doute une exception en vigueur dans sa communauté. Quant à Luc, il se contente de reprendre la source Q sans la modifier; la question ne lui semble pas d’un grand intérêt, et il l’insère dans une suite de références à diverses lois.

      3. Un autre exemple typique de modifications pour des raisons sociologiques nous vient du récit de cet homme qui interroge Jésus sur la façon d’hériter de la vie éternelle. Considérons la réponse de Jésus selon les évangélistes.

        Marc 10Matthieu 19Luc 18
        19 Tu connais les commandements 17b Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » 18 Il lui dit : « Lesquels? »20a Tu connais les commandements:

        Que constatons-nous? Chez Marc et Luc, on assume qu’il s’agit des dix commandements; en fait, Jésus en énumèrera six. Mais Matthieu sait que dans le monde juif, les commandements ne se réduisaient pas au décalogue donné au Sinaï, mais comprenaient un ensemble de lois qui, selon le Talmud, s’élevaient à 613 commandements : 248 commandements positifs (« fais ») et 365 commandements négatifs (« ne fais pas »). D’où la question de Matthieu : « Lesquels ».

      4. Un autre exemple intéressant où un évangéliste modifie un récit pour l’adapter aux intérêts de sa communauté est celui où un scribe interroge Jésus.

        Marc 12Matthieu 22Luc 10
        28b Et s'étant approché un des scribes, ayant entendu eux discutant, voyant qu'il avait bien répondu à eux, il interrogea lui: "Quel commandement est premier de tous ?" 34 Puis, les Pharisiens, ayant entendu qu'il avait faire taire les Sadducéens, se rassemblèrent sur le même lieu, 35 et l’un d’eux, [un légiste] interrogea lui, éprouvant lui : 36 "Maître, quel grand commandement dans la Loi?" 25 Et voici qu’un certain légiste se leva, éprouvant lui, disant : Maître, ayant fait quoi j'hériterai de la vie éternelle?"

        Une question sur le commandement le plus important est typiquement juive. Qu’observons-nous chez Luc? Cette question typiquement juive est sans intérêt pour sa communauté implantée en Grèce. Alors il la remplace par une question plus universelle concernant l’entrée dans la vie éternelle.

      5. La comparaison entre Matthieu et Luc sur leur version de la brebis égarée/perdue est très révélatrice de leur perspective communautaire.
        Matthieu 18Luc 15
        12 Que vous (en) semble? S’il y a à un homme cent moutons et que s’égare l’un d’eux, ne laissera-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes et, étant parti, il cherche l’égaré.4 « Quel homme d’entre vous, ayant cent moutons et ayant perdu l’un d’eux, n’abandonne pas les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert et part vers le perdu jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé?
        13 Et s’il arrive de le trouver,5 Et, ayant trouvé, il met sur ses épaules, joyeux,
         6 et, venant à la maison, il convoque les amis et les voisins, leur disant : ’Réjouissez-vous avec moi car j’ai trouvé mon mouton, le perdu.’
        Amen, je vous dis, qu’il se réjouit pour lui plus que pour les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarés. 14 De même, il n’y a pas de vouloir, chez votre Père qui (est) dans (les) cieux, que soit perdu un de ces petits7 Je vous dis que, de même, il y aura joie dans le ciel pour un seul pécheur se convertissant, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de conversion. »

        Nous pouvons observer que la situation du mouton n’est pas la même dans les deux versions.

        • Chez Matthieu, le mouton s’égare (planaō), alors qu’il est perdu (apollymi) chez Luc. S’égarer a un sens spécifique chez Matthieu, ce qu’on observe quand les disciples posent des questions sur la fin du monde et que Jésus répond : « Prenez garde qu’on ne vous égare (planaō). Car il en viendra beaucoup sous mon nom, qui diront: C’est moi le Christ, et ils égareront (planaō) bien des gens (24, 4-5)... Des faux prophètes surgiront nombreux et égareront (planaō) bien des gens » (24, 11; voir aussi 24, 24). Ainsi, Matthieu nous situe dans la communauté chrétienne où certains se sont égarés, cédant à de faux prophètes et à divers gurus. Ce sont eux les « petits », pour lesquels le Jésus de Matthieu a cette parole : éviter de scandaliser l’un de ces petits qui croient en moi (18, 6). Comme la communauté de Matthieu semble composée de beaucoup de chrétiens juifs, on peut penser que le scandale provenait de certains ténors qui attaquaient certaines pratiques juives ou encore s’en distanciaient, troublant certains membres plus conservateurs et plus faibles, les éloignant même de la communauté (un exemple intéressant est celui de la consommation de viande de boucherie qu’on avait auparavant offerte aux idoles : voir 1 Co 8, 1-13).

        • Chez Luc, le mouton est perdu (apollymi). Contrairement à Matthieu, on ne sent pas de perspective communautaire, i.e. il ne s’agit pas de chrétien qui se serait éloigné de la communauté. Un exemple typique de perdu est Zachée dont le récit se termine ainsi : Car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver le perdu (to apolōlos) (Lc 19, 10). La perspective est beaucoup plus universelle, i.e. tous ceux que n’a pas encore rejoint la parole de Jésus et qui ne sont pas encore engagés dans une nouvelle orientation de vie.

    5. Le récit sans parallèle

      Quand un récit n'a pas de parallèle chez les autres évangélistes, la mise en parallèle permet de poser la question: d'où vient ce récit? D'une source particulière à l'évangéliste? Ou encore, l'a-t-il composé lui-même.

      1. Par exemple, considérons la finale du récit sur la marche sur les eaux.

        Marc 6Matthieu 14Jean 6Luc
        50b Puis, lui, aussitôt il parla avec eux, et il dit à eux : prenez courage! Moi, je suis! N’ayez pas peur!27 Puis, aussitôt Jésus parla à eux en disant : prenez courage! Moi, je suis! N’ayez pas peur!20 Puis, lui, dit à eux : Moi, je suis! N’ayez pas peur! 
         28 Puis, lui ayant répondu, Pierre dit : Seigneur, si c’est toi, commande-moi de venir vers toi sur les eaux.  
         29 Puis, lui, il dit : viens. Et étant descendu de la barque, Pierre marcha sur les eaux et vint vers Jésus.  
         30 Puis, regardant le vent [puissant], il fut effrayé, et ayant commencé à être submergé dans la mer, il cria disant : Seigneur, sauve-moi.  
         31 Puis, aussitôt, Jésus ayant tendu la main, il le saisit et il lui dit : [tu es] de peu de foi, pourquoi as-tu douté?  
        51a Et il monta auprès d’eux dans la barque et le vent s’apaisa,32 et eux, étant montés dans la barque, le vent s'apaisa.21 Ils voulaient le prendre dans la barque, et aussitôt la barque arriva à la terre (ferme) vers où ils se rendaient. 

        Comme on peut le constater, Matthieu se démarque des autres évangélistes par l'insertion à la fin de cette scène du récit autour de Pierre demandant à Jésus de lui donner l'ordre de l'accompagner sur l'eau. C’est un ajout purement théologique en raison du rôle que joue Pierre dans son évangile (voir en particulier 16, 18; 17, 24; 18, 21), car Pierre a été un membre important de la communauté d’Antioche d'où est probablement écrit son évangile. Pour Matthieu, la foi est une dimension fondamentale de la vie chrétienne, et plus que tous les autres, son chef doit en faire preuve. On aura remarqué que Luc, qui a pourtant une copie de l'évangile de Marc présentant le récit de la marche sur les eaux, a jugé bon de l'oblitérer complètement. Pourquoi? A-t-il trouvé la scène trop fantasmagorique pour son public grec habituellement sceptique? La valeur catéchétique de la scène lui apparaissait-elle peu évidente? Peut-être les deux à la fois.

      2. Donnons l’exemple de la réaction des disciples lors de l’arrestation de Jésus à Gethsémani.

        Marc 14Matthieu 26Luc 22
        50 Et l’ayant abandonné, ils s’enfuirent tous.56 Alors tous les disciples, l’ayant abandonné, s’enfuirent. 

        Que dit Marc, suivi par Matthieu : les disciples abandonnent Jésus et s’enfuient. Que dit Luc qui a pourtant l’évangile de Marc sous les yeux? Rien. Il oblitère complètement ce passage. Pourquoi? Il veut conserver une image positive des disciples, comme il le fait tout au long de son évangile.

      3. Le récit autour du suicide de Judas chez Matthieu est intéressant, car il n’a aucun parallèle évangélique.

        Matthieu 27Actes 1
        3 Alors Judas, qui l’avait livré, voyant qu’il a été condamné, transformé par le remords, rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et anciens, 4 disant : « J’ai péché, ayant livré un sang innocent. » Eux dirent : « Que nous importe ? À toi d’y voir ! » 5 Et, ayant jeté les pièces d’argent dans le sanctuaire, il se retira et, étant parti, se pendit.

        6 Or les grands prêtres, ayant pris les pièces d’argent, dirent : « II n’est pas permis de les mettre dans le trésor, puisque c’est un prix de sang. » 7 Mais, ayant tenu conseil, ils achetèrent avec elles le champ du potier comme sépulture pour les étrangers; 8 c’est pourquoi ce champ-là a été appelé « Champ du sang » jusqu’aujourd’hui.

        9 Alors fut accompli ce qui fut dit par Jérémie le prophète, disant : « Et ils prirent les trente pièces d’argent, le prix de celui qu’on a apprécié, qu’ont apprécié les fils d’Israël, 10 et ils les donnèrent pour le champ du potier, selon (ce) que m’a ordonné (le) Seigneur". »

        (Extrait du discours de Pierre en Actes 1, 15-26), placé entre le récit de l’Ascension de Jésus 40 jours après la résurrection, et avant la descente de l’Esprit à la Pentecôte [50 jours après la Pâque] ; Pierre s’adresse aux hommes de la communauté qu’il appelle frères) 16 « Frères, il fallait que s’accomplît l’Ecriture où, par la bouche de David, l’Esprit Saint avait parlé d’avance de Judas, qui s’est fait le guide de ceux qui ont arrêté Jésus. 17 Il avait rang parmi nous et s’était vu attribuer une part dans notre ministère. (18 Et voilà que, s’étant acquis un domaine avec le salaire de son forfait, cet homme est tombé la tête la première et a éclaté par le milieu, et toutes ses entrailles se sont répandues. 19 La chose fut si connue de tous les habitants de Jérusalem que ce domaine fut appelé dans leur langue Hakeldama, c’est-à-dire "Domaine du Sang.") 20 Or il est écrit au livre des Psaumes: "Que son enclos devienne désert et qu’il ne se trouve personne pour y habiter". Et encore: "Qu’un autre reçoive sa charge". »

        (Par la suite, en 1, 21-26, on raconte le choix de Matthias « pour occuper, dans le ministère de l’apostolat, la place qu’a délaissée Judas pour s’en aller à sa place à lui » [v. 25].)

        Faisons un certain nombre d’observations.

        • Matthieu est le seul à nous offrir cette scène qu’ignorent les trois autres évangiles : Judas aurait été pris de remords, aurait rapporté au temple les 30 pièces d’argent, les aurait jetés dans le sanctuaire, et serait ensuite parti se pendre, tandis que les grands prêtres auraient pris cet argent pour acheter un champ servant de sépulture pour les étrangers.

        • Cette scène est insérée un peu gauchement par Matthieu puisque les grands prêtres, qui viennent de condamner Jésus et le mènent chez Pilate, se retrouvent en même temps au temple en train de discuter avec Judas.

        • On pourrait croire que Matthieu a créé de toutes pièces ce récit, si ce n’était le témoignage des Actes des Apôtres, un récit tout à fait indépendant, présentant un certain nombre d’éléments communs : la mort de Judas se situe à peu près à la même époque que celle de Jésus, sa mort fut violente, l’achat d’une terre est associé à cette mort, cette terre porte le nom « du Sang », et on retrouve des références au fait que le récit semble ancien.

        • Il faut conclure que Matthieu a pu avoir sous la main un récit ancien qui parlait de manière générale de la mort violente de Judas. Mais selon son habitude d’introduire des gloses, il a amplifié ce récit en ajoutant un certain nombre de détails tirés de l’Écriture, comme les trente pièces d’argent, le fait de les jeter dans le sanctuaire, le suicide par pendaison, la précision qu’il s’agit d’un champ qui a été acquis et la référence au potier. Même si on peut deviner plusieurs de ses références à l’Écriture, il faut admettre qu’il en fait un usage assez libre pour appuyer sa vision religieuse. (voir un résumé de l'analyse de R.E. Brown)

    6. Les parallèles au sein du même évangile

      Parfois, l’analyse des parallèles s’applique à des récits au sein du même évangile.

      1. Un premier exemple nous est donné dans le récit de l’enfance de Luc.

         Jean-Baptiste Jésus
        1, 5-25Annonciation à Zacharie par l’ange Gabriel1, 26-28Annonciation à Marie par l’ange Gabriel
        1, 41-45Élisabeth proclame sa bénédiction et sa béatitude sur Marie1, 46-56Marie proclame son action de grâce
        1, 57-58Naissance de Jean-Baptiste et visite des voisins2, 1-20Naissance de Jésus et visite des bergers
        1, 59-63Circoncision le huitième jour2, 21-28Circoncision le huitième jour et présentation au temple
        1, 64-79Prophétie de Zacharie2, 29-38Prophéties de Syméon et Anne
        1, 80Vie cachée de Jean-Baptiste2, 39-52Vie cachée de Jésus à Nazareth et anticipation de son service de la parole à l’âge de douze ans

        Que pouvons-nous observer?

        • De manière claire, Luc a voulu dresser un tableau parallèle sur Jésus et Jean-Baptiste
        • Les deux mères sont présentées comme des femmes de foi : Élisabeth reconnaît en Marie la mère de son Seigneur, et Marie accueille avec joie la parole de l’ange
        • Les deux tableaux obéissent à une structure semblable :
          1. Annonce de la naissance d’une enfant par l’ange Gabriel alors que cela semble impossible, et détermination de leur nom par Dieu
          2. Chant de béatitude de la part des deux mères
          3. Mention de la naissance de deux garçons et visite des gens d’alentour
          4. Mention de la circoncision des deux garçons le 8e jour
          5. Prophétie sur l’avenir de ces deux garçons
          6. Un résumé de l’enfance des deux garçons
        • Les deux naissances « miraculeuses » sont présentées comme l’oeuvre de Dieu
        • Les deux naissances sont présentées comme une source de joie pour tous
        • Les deux naissances donnent l’occasion de louer Dieu d’avoir visité son peuple
        • Les deux récits sont truffés d’extraits de l’Ancien Testament

        Ainsi, en rapprochant Jésus et Jean-Baptiste à travers le parallèle de leur naissance, Luc se trouve à montrer la grandeur de Jean-Baptiste : lui aussi fait partie du plan de Dieu.

      2. Un autre exemple nous vient de deux paraboles de Luc.

        Luc 11, 5-8 : l’ami effrontéLuc 18, 5-8 : la veuve persévérante
        5 Et il dit à l’adresse d’eux : « Qui de vous aura un ami et il ira chez lui au milieu de la nuit et dirait à lui : "Ami, prête à moi trois pains, 6 puisqu’un ami de moi est arrivé du chemin vers moi et je n’ai pas [quelque chose] que je lui présenterai", 7 et que celui-là de l’intérieur, ayant répondu, qu’il dise :2 disant : « Un certain juge était dans une certaine ville ne craignant pas Dieu et n’ayant pas d’égard pour un homme. 3 Puis, une veuve était dans la ville celle-là, et elle venait auprès de lui en disant : "Rends-moi justice à partir de l’adversaire de moi". 4 Il ne voulait pas sur un temps. Mais, après ces choses, il dit en lui-même :
        "Ne me procure pas de peine (grec : parechein moi kopon), déjà la porte a été fermée et les enfants de moi sont avec moi dans le lit; je ne suis pas capable, m’étant levé, de donner à toi." 8 Je dis à vous, même s’il (grec : ei kai) ne donnera pas à lui, s’étant levé, en raison du fait d’être un ami de lui, du moins en raison de (grec : dia ge) l’impudence de lui, s’étant réveillé, il donnera autant qu’il a besoin.Même si (grec : ei kai) je ne crains pas le Dieu ni ai d’égard pour un homme, 5 du moins en raison du (grec : dia ge) fait de la veuve celle-là de procurer de la peine (grec : parechein moi kopon), je rendrai justice à elle, afin qu’à la fin, venant, elle ne meurtrisse pas moi.

        • À part les trois expressions identiques, les deux paraboles comportent une réalité semblable : une personne veut obtenir quelque chose dans des circonstances difficiles (au milieu de la nuit auprès de quelqu’un endormi avec sa famille dans le premier cas, auprès d’un juge qui n’a aucun intérêt pour la justice dans le deuxième cas). Les deux paraboles sont utilisées par Jésus pour établir un argument a fortiori : si des êtres humains finissent pas succomber à la demande, combien plus Dieu répondra aux croyants en prière.

        • Ces deux paraboles jumelles propres à Luc proviennent probablement d’une même source. Toutes les deux soutiennent l’importance de prier, et prier avec audace, sans se lasser. L’évangéliste a inséré ces deux paraboles à deux endroits différents dans cette marche de Jésus vers Jérusalem. Dans le premier cas (11, 5-8), l’accent est sur la prière comme écoute de la parole de Dieu (scène de Marthe et Marie qui précède, béatitude « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent! » qui suit), dans le deuxième cas (18, 1-8) l’accent est sur la prière comme soutien dans l’attente du retour du Fils de l’homme et dans la réorientation de sa vie pour se préparer au Règne de Dieu qui vient.

      3. Comme l’évangile de Jean a peu de parallèles avec les Synoptiques, l’analyse des parallèles se fera souvent en comparant des péricopes au sein du même évangile, ou encore avec ses lettres qui reflètent la même théologie. Dans les textes suivants, nous avons coloré en rouge les mots de Jn 3 qui se retrouvent également en Jn 12 et 1 Jn 4.

        Jean 3, 16-18Jean 12, 46-481 Jean 4, 9
        16 Car Dieu (theos) a tant aimé (agapao) le monde (kosmos) qu’il a donné son Fils (huios) unique (monogenes), afin que quiconque croit (pisteuo) en lui ne se perde pas, mais ait la vie (zoe) éternelle.46 Moi, lumière, je suis venu dans le monde (kosmos), pour que quiconque croit (pisteuo) en moi ne demeure pas dans les ténèbres.En ceci s’est manifesté l’amour (agape) de Dieu (theos) pour nous: Dieu a envoyé (apostello) son Fils (huios) unique (monogenes) dans le monde (kosmos) afin que nous vivions (zao) par lui.
        17 Car Dieu (theos) n’a pas envoyé (apostello) son Fils (huios) dans le monde (kosmos) pour juger (krino) le monde (kosmos), mais pour que le monde (kosmos) soit sauvé (sozo) par lui.47 Si quelqu’un entend mes paroles et ne les garde pas, je ne le juge (krino) pas, car je ne suis pas venu pour juger (krino) le monde (kosmos), mais pour sauver (sozo) le monde. 
        18 Qui croit (pisteuo) en lui n’est pas jugé (krino); qui ne croit (pisteuo) pas est déjà jugé (krino), parce qu’il n’a pas cru (pisteuo) au Nom du Fils (huios) unique (monogenes) de Dieu (theos).48 Qui me rejette et n’accueille pas mes paroles a son juge (krino): la parole que j’ai fait entendre, c’est elle qui le jugera (krino) au dernier jour; 

        Limitons ici nos observations au parallèle de Jn 3, 16 avec 1 Jn 4, 9 où on retrouve la même idée : Dieu a montré son amour pour le monde en envoyant son fils unique afin que nous trouvions la vie à travers lui.

        • Dans les deux cas, l’existence de Jésus est présentée comme une action d’amour de Dieu, une action décrite comme un envoi dans le premier cas, un don dans le deuxième cas. Et le but de cette action est la même : donner la vie à l’humanité.

        • La plus grande différence vient de ce que notre Jn 3, 16 précise la condition pour accéder à cette vie, i.e. croire, et l’enjeu de la foi, i.e. ne pas périr. Il est clair que l’auteur de la lettre connaissait notre passage de l’évangile de Jean, car il reprend une partie de son vocabulaire et de ses expressions : action de Dieu motivée par l’amour (agapaō), centrée sur l’envoie du fils (huios) unique (monogenēs), expression peu fréquente qu’on ne retrouve nulle part ailleurs sauf dans cette lettre et dans l’évangile de Jean, dont le but est de donner la vie (zōē), ou plutôt que nous vivions par lui (diʼ autou).

    7. Parallèles de Jean avec les autres évangiles

      Les parallèles entre Jean et les autres évangiles sont rares, mais elles existent. Cela signifie que certaines traditions ont circulé sous différentes variations.

      1. Un exemple est ce passage concernant le témoignage de Jean-Baptiste. Les mots soulignés renvoient à ceux de Marc qu’on retrouve également chez les autres évangiles. Les mots en bleu sont propres à Matthieu et Luc et provenant probablement de la source Q. Les mots en rouge sont des mots de Jean qu’on retrouve chez l’un ou l’autre évangile, et qui ne proviennent ni de Marc, ni de la source Q. Ainsi on retrouve devant trois traditions pour le même événement.

        Marc 1Matthieu 3Luc 3Jean 1
        7-8 Et il proclamait disant: « Il vient le plus fort que moi derrière moi, dont je ne suis pas capable, en me courbant, de délier la courroie des sandales de lui. Moi, je vous ai baptisés avec l’eau, puis, lui vous baptisera dans un esprit saint. »11 « Moi, certes, je vous baptise dans l’eau en vue du repentir; puis, le venant derrière moi est plus fort que moi, dont je ne suis pas capable d’enlever les sandales; lui il vous baptisera dans un esprit saint et du feu.16 il répondit disant à tous le Jean : « Moi, certes, avec l’eau je vous baptise, puis, il vient le plus fort que moi, dont je ne suis pas capable de délier la courroie des sandales de lui; lui il vous baptisera dans un esprit saint et du feu.26-27 il leur répondit le Jean disant : « Moi, je baptise dans l’eau. Au milieu de vous se tient quelqu’un que vous ne connaissez pas, le venant derrière moi, dont moi je ne suis pas digne que soit déliée de lui la courroie de sandale. »

        On peut observer que la grande similitude dans toutes les versions. Comme nous n’avons pas de copie de la source Q, il est difficile d’établir une comparaison exacte entre la tradition de Marc et celle de la source Q qui devaient être assez semblables. Mais si un mot se retrouve à la fois chez Jean et chez Matthieu ou Luc, il est probable qu’il faisait partie de la source Q, et que l’un des évangélistes lui a préféré celui de Marc; c’est le cas de « dans » l’eau chez Matthieu et Jean, alors que Luc a préféré « avec » l’eau de Marc. En revanche il a facile d’établir que l’expression « esprit saint » et « feu » provient de la source Q.

      2. Un autre exemple nous est donné par la pêche miraculeuse Luc 5, 1-11 || Jn 21, 1-19.

        Nous avons souligné les mots ou parties de mot identiques. Les versets entre parenthèses carrées sont hors séquence pour fin de comparaison. Nous avons éliminé Jn 21, 9-18 de la comparaison, car ces versets présente une séquence différente du récit.

        Luc 5Jean 21
        1 Or il advint, comme la foule le serrait de près et écoutait la parole de Dieu, tandis que lui se tenait sur le bord du lac de Gennésaret,1 Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi.
        2-4a qu’il vit deux barques arrêtées sur le bord du lac; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets. Il monta dans l’une des barques, qui était à Simon, et pria celui-ci de s’éloigner un peu de la terre; puis, s’étant assis, de la barque il enseignait les foules. Quand il eut cessé de parler,2-3a Simon-Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël, de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples se trouvaient ensemble. Simon-Pierre leur dit: "Je m’en vais pêcher." Ils lui dirent: "Nous venons nous aussi avec toi." Ils sortirent, montèrent dans la barque
        [5 Simon répondit: "Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets."]3b et, cette nuit-là, ils ne saisirent rien
         4 Or, le matin déjà venu, Jésus se tint sur le rivage; pourtant les disciples ne savaient pas que c’était Jésus.
         5 Jésus leur dit: "Les enfants, vous n’avez pas du poisson?" Ils lui répondirent: "Non!"
        [4b il dit à Simon: "Avance en eau profonde, et lâchez vos filets pour la pêche."]6a leur dit: "Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez."
        6 Et l’ayant fait, ils capturèrent une grande multitude de poissons, et leurs filets se rompaient.6b Ils le jetèrent donc et ils n’avaient plus la force de le tirer, à cause de la multitude de poissons.
        [8-10a A cette vue, Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant: "Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur!" La frayeur en effet l’avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu’ils venaient de faire; pareillement Jacques et Jean, fils de Zébédée, les compagnons de Simon.]7 Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre: "C’est le Seigneur!". A ces mots: "C’est le Seigneur!" Simon-Pierre mit son vêtement - car il était nu - et il se jeta à l’eau.
        7 Ils firent signe alors à leurs associés qui étaient dans l’autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l’on remplit les deux barques, au point qu’elles enfonçaient.8 Les autres disciples, qui n’étaient pas loin de la terre, mais à environ 200 coudées, vinrent avec la barque, traînant le filet de poissons.
        10b Mais Jésus dit à Simon: "Sois sans crainte; désormais ce sont des hommes que tu prendras." 11 Et ramenant les barques à terre, laissant tout, ils le suivirent.19 Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu. Ayant dit cela, il lui dit: "Suis-moi."

        Rappelons le récit de Luc. Nous sommes du début de ministère public de Jésus. Après être monté dans la barque de Pierre sur le bord du lac de Tibériade et avoir prêché à la foule, il lui demande d’aller en eau profonde et d’étendre les filets, même s’il a peiné toute une nuit sans rien prendre. Les poissons capturés sont si nombreux que Pierre demande l’aide des autres pêcheurs dans leur embarcation, puis il a si peur qu’il demande à Jésus de s’éloigner car il est pécheur.

        À l’opposé, le récit de Jean se passe après la résurrection, après que Jésus eut déjà apparu deux fois à ses disciples à Jérusalem et que l’évangile soit arrivé comme à une conclusion. Voici qu’au chapitre 21 Jésus est sur la rive du lac de Tibériade alors que ses disciples sont en train de pêcher sans le reconnaître. Après qu’il ait invité les pêcheurs à jeter leurs filets à droite, ceux-ci ramassent une multitude poissons; devant cette scène, Pierre, avec l’aide du disciple bien-aimé, le reconnait, se jette à l’eau pour le rejoindre, et finalement lorsqu’ils sont tous avec Jésus, ce dernier leur donne mystérieusement du pain et du poisson qui cuisait déjà sur le feu de bois.

        Mais derrière ces différences explicables par des contextes rédactionnels et théologiques particuliers, on discerne clairement un même récit.

        1. Un groupe de pêcheurs conduit par Pierre ont passé la nuit sans rien prendre
        2. Avec une connaissance surnaturelle, Jésus les invite à étendre de nouveau leurs filets
        3. Pierre et ses associés obéissent, et remontent une énorme quantité de poissons
        4. L’impact sur le filet qui pourrait se briser est mentionné
        5. Pierre est le seul à réagir vivement
        6. Le narrateur nomme Jésus par son nom, tandis que Pierre seul dit : Seigneur
        7. Les autres disciples restent silencieux
        8. Jésus invite Pierre à le suivre
        9. La symbolique du récit est claire et est lié à l’action missionnaire : sans Jésus, Pierre et les autres disciples ne peuvent rien réussir, mais avec Jésus ils connaîtront beaucoup de succès
        10. Les récits de Luc et Jean contiennent beaucoup de mots communs : monter [en barque], suivre, filet, poisson, barque, nuit, fils de Zébédée.
        11. Lorsque Pierre réagit à la pêche miraculeuse, il est appelé : Simon Pierre. Cela est d’autant plus remarque que c’est l’unique mention chez Luc.

        Bref, nous avons deux versions différentes du même récit. (Pour une analyse détaillée, voir Meier sur Luc 5, 1-11 || Jn 21, 1-19)

      3. Le récit des vendeurs chassés du temple, qui se retrouve dans les quatre évangiles, nous offre un autre exemple de parallèles avec l'évangile de Jean.

        Marc 11Matthieu 21Luc 19Jean 2
        15b-16 Et étant entré dans le temple, il commença à chasser les vendant et les achetant dans le temple, et il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendant les colombes, et il ne laissait personne pour qu’il porte ça et là d’objet à travers le temple.12 Et il entra Jésus dans le temple et il chassa tous les vendant et les achetant dans le temple, et il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendant des colombes.45 Et étant entré dans le temple, il commença à chasser les vendant,14-16a Et il trouva au temple les vendant des bœufs et des brebis et des colombes et les cambistes étant assis, et ayant fait un fouet de cordes, il chassa tous hors du temple et à la fois les brebis et les bœufs, et il répandit les monnaies des changeurs et il renversa les tables, et à ceux vendant les colombes,
        17 Et il enseignait et il disait à eux : « N’a-t-il pas été écrit que la maison de moi une maison de prière elle sera appelée pour toutes les nations? Mais, vous, vous avez fait d’elle une grotte de brigands. 13 Et il dit à eux : « Il a été écrit : "La maison de moi une maison de prière elle sera appelé", mais vous, d’elle vous faites une grotte de brigands. »20 disant à eux: « Il a été écrit : "Et elle sera la maison de moi une maison de prière, mais, vous, vous avez fait d’elle une grotte de brigands.16b il dit : « Emportez ces choses d’ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison pour le marché.

        Que révèlent ces parallèles?

        • Le récit de Marc comporte deux parties, d’abord une action, suivie d’une parole explicative. Notons que la veille Jésus était entré dans le temple, « et, ayant tout regardé autour (de lui), l’heure était déjà tardive, il sortit vers Béthanie avec les Douze » Mc 11, 11. Puis, le lendemain, sortant de Béthanie, en route pour Jérusalem, Jésus jette la malédiction sur un figuier qui ne donne pas de fruit, symbole du temple, qui n’a pas donné les fruits attendus. Nous avons ici une structure typique de Marc d’un récit qui a la forme d’un sandwich ou en chiasme : un récit qui commence, interrompu par un autre, puis la fin du récit initial. Ainsi, Jésus se rend au temple pour constater la situation, le récit du figuier symbolise la stérilité du temple, et les vendeurs chassés du temple fait suite à la constatation initiale de Jésus et est justifié par ce qui est révélé à travers le figuier.

          Que viennent faire les changeurs de monnaie au temple? La monnaie romaine et grecque affichait des figures païennes, ce qui n’était pas permis pour payer l’impôt du temple (l’équivalent de deux drachmes ou deniers, ce qui correspondait à deux jours de salaire d’un journalier), et donc il fallait des gens qui échangent cette monnaie pour la monnaie légale de Tyr qui ne portait aucune figure païenne. Et bien sûr, les changeurs faisaient un léger profit.

          Notons enfin que le récit de Marc met dans la bouche de Jésus deux citations de l’Écriture à partir de la version grecque de la Septante, d’abord Is 56, 7 (« la maison de moi une maison de prière elle sera appelée pour toutes les nations »), puis Jr 7, 11 (« une grotte de brigands »).

        • Matthieu reprend presqu’intégralement le récit de Marc, sauf sur deux points. Il ignore totalement cette phrase de Marc : « et il ne laissait personne pour qu’il porte ça et là d’objet à travers le temple ». Pourquoi? Il n’est pas sûr qu’il ait compris exactement la signification de cette phrase. Tout d’abord, qu’est-ce qui était transporté? Pour quelle raison Jésus se serait opposé à cette action? Il est probable que cette action n’était pas reliée à celle de vendre ou d’acheter. La seule autre activité du temple, accessible au public, était celle reliée aux holocaustes. Aussi, on peut penser que le transport dont on parle concernait le bois pour cuir les animaux offerts. Si c’est ce qu’a pu comprendre Matthieu, il a peut-être trouvé choquant ce visage de Jésus s’opposant aux holocaustes du temple.

          De même, dans la référence à la maison de prière, Matthieu a éliminé l’expression « pour toutes les nations » de Marc. Pour quelle raison? On peut deviner que Matthieu, même s’il reconnaissait ici la citation d’Isaïe et sa vision universaliste du futur où Israël deviendrait une lumière pour le monde entier, savait très bien que la mort de Jésus représentait un échec de cette vision.

        • Luc est le plus concis : il se contente de mentionner ceux qui vendent sans aucun détail. Deux raisons s’imposent. Tout d’abord, le détail concernant le commerce au temple n’était probablement pas d’un grand intérêt pour son auditoire grec. Mais surtout, Luc a un immense respect pour le temple : son évangile commence au temple avec la révélation à Zacharie, et se termine au temple où les disciples se tiennent continuellement pour louer Dieu; pour lui, il y a une belle continuité entre l’ancienne et la nouvelle alliance. Il a probablement été mal à l’aise avec le récit de Marc sur les vendeurs chassés du temple, en particulier après avoir raconté dans son récit de l’enfance que Joseph et Marie ont offert deux jeunes colombes pour la présentation de Jésus au temple, des colombes qu’ils avaient fort probablement acheté au temple.

        • Jean nous offre un récit provenant d’une source indépendante de Marc. Les seuls points communs avec ce dernier concernent le fait que Jésus chasse les vendeurs, en particulier les vendeurs de colombes, et les changeurs, et qu’il renverse les tables. Mais dans le récit de Jean on ne trouve pas les citations d’Isaïe et de Jérémie. En revanche, on a plus de détails sur ce qu’on vendait : non seulement des colombes, mais aussi des bœufs et des brebis pour les holocaustes. C’est d’autant plus plausible que, si quelqu’un voulait faire une offrande d’animal pour un holocauste, il ne partait pas de chez lui avec l’animal; il lui suffisait de l’acheter au temple. Ainsi donc, on comprend beaucoup plus clairement que Jésus s’oppose à tout le rituel des sacrifices du temple. Et il y a dans le récit de Jean une plus grande violence que dans celui de Marc : non seulement Jésus renverse les tables, mais il utilise un fouet et répand la monnaie, et il chasse non seulement les gens, mais aussi tous les animaux.

          Nous avons coloré en rouge deux mots de Jean qui se retrouvent également chez Matthieu. C’est probablement accidentel que les deux évangélistes aient utilisé le même verbe au même temps.

        Malgré les différences entre les Synoptiques et Jean, nous sommes devant une même source qui a donné naissance avec le temps à deux traditions différentes. Cependant Marc a placé cette scène à la fin du ministère de Jésus, lors de sa dernière semaine à Jérusalem, avant de mourir, tandis que Jean l’a placée au début du ministère de Jésus. Quelle chronologie est la plus plausible? Le bibliste R.E. Brown opte pour la chronologie de Marc pour les raisons suivantes :

        1. L’affront fait au culte du temple est si significatif qu’il aurait forcé les autorités religieuses à intervenir rapidement, et c’est ce qui arrive chez Marc
        2. Pour intervenir avec une telle force, Jésus devait avoir le statut de prophète et avoir un certain nombre de partisans (cette scène suit l’entrée triomphale à Jérusalem)
        3. C’est Jean qui aurait déplacé ce récit pour le mettre au début de son évangile afin de donner toute la place à la ressuscitation de Lazare, faisant de cette ressuscitation le motif de la mort de Jésus, et non plus l’affront au culte du temple.

    8. L'utilisation de l'Ancien Testament dans les parallèles

      Dans l’analyse des parallèles, il faut parfois se tourner vers l’Ancien Testament qui a souvent inspiré certains passages des évangiles.

      1. C’est le cas du récit de la veuve de Naïn inspiré du livre des Rois. Nous avons coloré en vert les mots semblables entre le texte de Luc et le texte grec de la Septante.

        Luc 71 Rois 17 (LXX : 3 Rois)
        11-12 Et il arriva dans la suite qu’il alla vers une ville appelée Naïn et marchaient avec lui les disciples de lui et une foule nombreuse. Puis, comme il s’approcha de la porte de la ville, et voici qu’était porté en terre ayant été mort unique engendré fils de la mère de lui et celle-ci était veuve, et une foule de la ville assez nombreuse était avec elle. 10 Et il (Élie) se leva, et il alla vers Sarepta ; arrivé devant les portes de la ville, et voici une femme veuve qui ramassait du bois. Et Elie cria après elle, et il lui dit : Prends un peu d'eau dans une cruche, et je boirai…. 17 Et il arriva après cela que le fils de la femme maîtresse de la maison tomba malade, et sa maladie fut très violente ; enfin le souffle de la vie se retira de lui.
        13 et ayant vu elle, le Seigneur fut ému de compassion à son égard et dit à elle : « Ne pleure pas ».18 Et la femme dit à Elie : Qu'y a-t-il entre moi et toi, homme de Dieu ? Es-tu entré chez moi pour rappeler le souvenir de mes péchés, et pour mettre à mort mon fils ?
        14 Et étant venu tout près, il toucha à la civière, puis ceux qui étaient portant s’arrêtèrent, et il dit : « Jeune homme, à toi je dis, réveille-toi! »19 Et le prophète répondit à la femme : Donne-moi ton fils. Et il le prit de son sein ; et il le porta dans la chambre où il demeurait, et il l'étendit sur sa couche.
         20 Là, il cria et il dit : Malheur à moi, Seigneur ! je vous prends à témoin en faveur de cette veuve chez qui j'habite ; vous l'avez affligée en mettant à mort son fils.
         21 Ensuite, il souffla trois fois sur le petit garçon, il invoqua le Seigneur, et il dit : Seigneur mon Dieu, que l'âme de ce petit garçon revienne en lui.
         22 Et il en fut ainsi. Le petit garçon jeta un grand cri ;
        15 Et il se dressa pour s’asseoir le mort et commença à parler, et il le donna à la mère de lui.23 Et Elie descendit de sa chambre dans la maison, et il le donna à la mère de lui ; et il lui dit : Regarde, ton enfant est en vie.
        16-17 Puis saisit une peur tous et ils rendaient gloire à Dieu disant qu’un prophète grand s’était levé parmi nous et que a visité le Dieu le peuple de lui. et sortit la parole celle-là dans l’entière Judée au sujet de lui et dans toute la région.24 Et la femme dit à Elie : Je reconnais que tu es un homme de Dieu ; la parole de Dieu dans ta bouche est véritable.

        Quand on compare la scène de Naïn avec celle du livre des Rois, on note des éléments de similitude. Un prophète rencontre une veuve pour la première fois à la porte de la ville. Cette veuve a un fils, que Luc précise être unique, mais qui semble également unique d’après le texte du livre des rois. Ce fils meurt et c’est le prophète qui lui redonnera la vie. On constate la ressuscitation du fils de la veuve de Sarepta par le fait qu’il jette un grand cri, et celui de la veuve de Naïn par le fait qu’il se met à parler. Un point saisissant, Luc reprend les mêmes mots que ceux du livre des Rois : et il le rendit à sa mère ; ainsi le centre d’attention est sur la mère, non sur le fils. Il est donc assez clair que Luc avait en tête ce récit en écrivant la scène de Naïn, et quand il écrit qu’un grand prophète s’est levé parmi nous, il se trouve à affirmer qu’un nouvel Élie est parmi nous. Par contre, on ne peut passer sous silence quelques différences : la veuve de Sarepta reproche à Élie d’être à la source de la mort de son fils, ce qui provoque la réponse de ce dernier, alors que la veuve de Naïn ne demande rien, et tout provient de l’initiative de Jésus; Élie doit prier Dieu et se coucher sur l’enfant pour lui redonner vie, Jésus n’a besoin que d’une parole.

      2. À plusieurs reprises, les évangélistes citent des passages de l’Ancien Testament. Il vaut la peine de mettre ces citations en parallèle avec le passage de l’Ancien Testament afin de déterminer s’ils se réfèrent à la Septante ou à une autre version, ou encore, comment ils ont modifié leur source. Prenons par exemple ce discours inaugural de Jésus à la synagogue de Nazareth où Luc met dans la bouche de Jésus un passage d’Is 61, 1-2. Cette citation est divisée en sept parties, et nous avons mis en parallèle la version grecque de la Septante et la version hébraïque du texte Massorétique. Comme l’ordre des affirmations entre le texte de Luc et celui de la Septante n’est pas identique, nous avons coloré les phrases qui divergent afin de les retrouver dans les colonnes parallèles.

        Luc 4, 18-19Isaïe 61, 1-2 Texte grec (LXX)Isaïe 61, 1-2 Texte hébreu (MT)
        1. L’esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a oint1. L’esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a oint1. L'Esprit du Seigneur Dieu est sur moi, parce que Yahvé m’a oint
        2. Il m’a envoyé annoncer une bonne nouvelle aux pauvres2. Il m’a envoyé annoncer une bonne nouvelle aux pauvres2. Pour porter joyeux message aux pauvres,
        3. Pour proclamer à des captifs une libération3. Pour guérir les ayant été brisés de cœur3. Pour guérir les cœurs brisés
        4. Et aux aveugles le retour à la vue4. Pour proclamer à des captifs une libération4. Pour proclamer aux captifs la liberté
        5. Pour envoyer les ayant été brisés en libération5. Et aux aveugles le retour à la vue5. Ceux qui ont été attachés l’ouverture [des yeux]
        6. Pour proclamer une année du Seigneur acceptable6. Pour proclamer une année acceptable de Yahvé6. Pour proclamer une année acceptable de Yahvé

        Qu’observons-nous?

        • Il est clair que Luc se réfère au texte grec de la Septante, presque mot pour mot.

        • Cependant, il opère un petit changement dans leur ordre. Il a préféré reléguer au cinquième rang la référence aux gens brisés mentionnés au troisième rang dans la Septante, ce qui a entrainé la promotion au 3e et 4e rang ce qui était au 4e et 5e rang dans la Septante. Pourquoi? Luc avait-il une version de la Septante différente de la nôtre?

        • Quatre groupes sont identifiés : les pauvres, les captifs (de guerre), les aveugles (donc mendiants), les gens brisés. Qui sont ces gens brisés? Luc semble faire référence ici à Is 58, 6 : « Ce n'est pas un tel jeûne que j'ai choisi, dit le Seigneur ; mais romps tous tes liens avec l’injustice ; dénoue les nœuds des contrats violents ; renvoie en liberté les gens ayant été brisés ; déchire toute obligation injuste. » Ainsi, les gens brisés sont des gens pris dans le filet de l’injustice sociale, prisonniers de contrats injustes; ils désignent donc des gens exploités, opprimés, écrasés par la vie.

        • Qu’offre-t-on à ces gens? Considérons d’abord les pauvres. On leur offre une bonne nouvelle. De quelle bonne nouvelle s’agit-il? Non pas qu’ils deviendront riches. L’évangile de Luc dit simplement que le royaume de Dieu est pour eux, i.e., qu’ils sont grands devant Dieu, contrairement à la perception sociale. Qu’offre-t-on aux captifs? La libération de leur captivité. Cela se comprend aisément pour les captifs de guerre : cette libération leur permettait le retour à la maison et la fin de leur esclavage. Aux aveugles, on offre le retour à la vue. Pour les gens brisés, le texte de Luc offre la libération : si on se réfère à comment Is 58, 6 les définissait, cela signifie qu’ils sont libérés des contrats injustes, et donc la fin de leur situation d’exploités et d’opprimés. Ici, Luc opère un changement par rapport au texte de la Septante, et par là de la bible hébraïque. En effet, la Septante et la bible hébraïque parlent de « guérir » les coeurs brisés. Qu’est-à-dire? Quand Ézéchiel (21, 12) parle par exemple, des « cœurs brisés » (Et s'ils te disent : Pourquoi gémis-tu ? réponds : A cause d'une nouvelle, parce que l'ennemi vient ; et tout cœur sera brisé, et toutes mains seront énervées ; et toute chair, tout souffle seront défaillants), il désigne ceux qui perdent courage devant l’adversité; nous sommes alors dans un contexte moral. Mais Luc a opté plutôt pour un contexte social où un individu subit l’injustice. Enfin, le Jésus de Luc offre à tous une année jubilaire ou sabbatique, appelée « acceptable du Seigneur », i.e. année de faveur de Dieu. Chez les Juifs, à tous les sept ans on devait libérer les esclaves, et à tous les 50 ans, on devait libérer les gens de leurs dettes.

        • On aura peut-être observé que les 5e affirmation de la Septante (« Et aux aveugles le retour à la vue ») ne reprend pas telle quelle la 5e affirmation du texte hébreu (« Ceux qui ont été attachés l’ouverture [des yeux] »). Pourquoi? Remarquons d’abord que le texte hébreu fait référence aux gens en prison (ceux qui ont été attachés). Et ce qu’on offre est curieusement formulé : l’ouverture. Nous avons ici dans le texte hébreu un terme (peqaḥ-qôaḥ) unique dans toute la bible, qui désigne l’ouverture, en particulier des yeux. Or, nous sommes devant la situation où quelqu’un, étant dans un cachot obscur depuis longtemps, est enfin libéré et voit pour la première fois la lumière; c’est une sortie de prison. Il est impossible de savoir quel texte hébreu le traducteur de la Septante avait sous les yeux. Si c’était bien ce texte, il a probablement jugé bon que, puisqu’on avait parlé plus tôt de « captifs », parler de « prisonniers » devenait redondant. Il a donc gardé l’image de retrouver la lumière, mais a remplacé « prisonnier » par « aveugle ».

      3. Proposons enfin un troisième exemple qui nous vient de Mt 1, 23 qui cite Is 7, 14.

        Matthieu 1Isaïe 7: Septante (LXX)Isaïe 7: Hébreu (MT)
        23 Voici, la vierge (parthenos) sera enceinte (en gastri hexei) et donnera naissance à un fils, et ils appelleront son nom Emmanuel (qui signifie "Dieu avec nous").14 Voici, la vierge (parthenos) concevra (en gastri lēpsetai), et elle enfantera un fils, et tu appelleras son nom d'Emmanuel.14 Voici, la jeune fille (ʿalmâ) est (sera) avec un enfant et enfantera un fils, et elle appellera son nom Emmanuel.

        Voici quelques remarques sur chacune des versions.

        1. Le texte hébreu massorétique
          • L’oracle d’Isaïe s’adresse au méchant roi Akhaz (vers 735 à 715 av. JC) pour donner un signe au monarque sceptique d’un événement contemporain
          • L’enfant qui naîtra n’est pas le messie, mais un prince davidique qui délivrera Juda de ses ennemis
          • Le mot almâ désigne une jeune fille qui a atteint l’âge de la puberté et donc disponible pour le mariage. Il ne s’y trouve en soi aucune connotation de virginité, sinon par le fait même qu’elle n’est pas mariée
          • La présence de l’article défini « la » jeune fille rend probable l'idée qu’Isaïe entend désigner quelqu’un dont le prophète ou le roi Akhaz connaissait l’identité
          • Bref, le signe donné par le prophète désigne la naissance imminente d’une enfant de la lignée davidique conçu naturellement qui illustrera l’attention providentielle de Dieu pour son peuple.

        2. Le texte de la Septante
          • Le traducteur de la Septante (vers l’an 140 av. JC) a opté pour parthenos pour traduire l’hébreu ʿalmâ, alors que ce mot grec servait habituellement à traduire l’hébreu betûlâ, qui lui signifie : vierge. Les autres traductions grecques (Aquila, Symmache, Théodotion) après la Septante ont plutôt opté pour neanis (jeune fille) pour traduire l’hébreu ʿalmâ.
          • Avec le terme parthenos, le traducteur de la Septante entendait simplement dire qu’une femme, qui est pour l’instant vierge, concevra de manière naturelle un enfant le jour où elle sera unie à un homme. Tout au plus entend-il signifier qu’il s’agira d’un premier-né.

        3. Le texte de Matthieu
          • Matthieu emploie hexei en gastri (litt. : aura au ventre), plutôt que lēpsetai en gastri (litt. : recevra au ventre) de la Septante. Pourquoi? Matthieu entend suivre la structure standard des récits de naissance pour les grands personnages utilisée par la Septante où on dit bien : « avoir au ventre », et non pas : « recevoir au ventre »

          • Matthieu écrit « ils l’appelleront » plutôt que « tu l’appelleras » de la Septante. Pourquoi? L’explication la plus simple est que Matthieu a délibérément modifié le texte d’Isaïe de la Septante pour qu’il cadre avec son récit : citant le prophète Isaïe, il ne pouvait mettre dans sa bouche « tu (Joseph) l’appelleras du nom d’Emmanuel ». En ayant « ils l’appelleront » Matthieu change le sujet pour qu’il s’agisse d’un auditoire beaucoup plus large, le « ils » pouvant désigner le peuple dont il a parlé au v. 21, celui dont Jésus sauvera de ses péchés, un peuple qui semble inclure les Gentils; dès lors, si c’est ce grand peuple universel qui l’appellera « Emmanuel », alors Jésus peut-être vraiment le fils d’Abraham, celui dans lequel seront bénies toutes les nations de la terre.

          • Matthieu nous donne la signification du nom « Emmanuel », ce que ne fait pas la Septante. C’est un ajout de sa part à la citation d’Isaïe. Car la signification du nom devait échapper à ceux qui ne connaissaient pas l’hébreu. Cette signification lui est suggérée par Isaïe 8, 10, un passage qui suit 8, 8 où la mention de l’Emmanuel revient pour la deuxième fois : « quelles que soient vos paroles, elles ne s'accompliront point ; car le Seigneur est avec nous ». C’est cette interprétation qui l’intéresse, plus que le nom lui-même d’Emmanuel : cela lui permet de soutenir la filiation divine de Jésus en plus de sa filiation davidique, et cela lui permet de faire inclusion avec les derniers mots de son évangile : « Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde ». Et cette inclusion reflète la vision de Matthieu du messie, qu’il perçoit comme une présence qui se fait sentir de manière eschatologique, i.e. la manifestation finale et une fois pour toute de la présence de Dieu.

          • Matthieu commence son évangile avec une généalogie qui a structure mathématique, constituée de trois ensembles de quatorze générations. Il voit dans tout cela un plan minutieusement préparé par Dieu pour produire un « fils de David », puis la voix du prophète Isaïe qui non seulement annonce un « fils de David », mais également un Emmanuel, un « Dieu avec nous ». Pour Matthieu, accuser Jésus d’illégitimité relevait carrément de la calomnie.

        Bref, Matthieu fait beaucoup référence à l’AT dans son évangile, mais bien souvent il le modifie et l’adapte pour soutenir son propos et sa théologie.

 

Comme on a pu le constater tout au long de cette présentation, l’analyse des parallèles est une étape importante dans l’analyse biblique, car elle permet de saisir les accents propres à un évangéliste. C’est à ce moment que commence à émerger sa théologie et sa perspective pastorale, tout en mettant en relief les traits de sa prose.

 


 

-André Gilbert, avril 2025

 

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