Raymond E. Brown, Introduction au Nouveau Testament,
Partie III : Les lettres pauliniennes

(Résumé détaillé)


Chapitre 29 : Lettre pastorale : à Tite


Résumé des informations de base

  1. Date : Si la lettre est de Paul, vers 65 après JC. S'il s'agit d'un pseudonyme (80 à 90 % des études critiques), vers la fin du 1er siècle ou (moins probablement) au début du 2e siècle.

  2. Adressée à : Tite en Crète (églises nouvellement fondées ?), de la part d'un Paul représenté comme récemment parti de là et se trouvant maintenant en Asie Mineure côtière (Éphèse ?) ou en Grèce occidentale (Macédoine ?), en route pour Nicopolis.

  3. Authenticité : Probablement écrit par un disciple de Paul ou un commentateur sympathisant de l'héritage paulinien plusieurs décennies après la mort de l'apôtre.

  4. Unité et Intégrité : Non sérieusement contestées

  5. Division formelle selon la structure d'une lettre
    1. Formule d'ouverture : 1, 1-4
    2. Action de grâce : Aucune
    3. Corps : 1, 5 – 3, 11
    4. Salutation et formule de conclusion : 3, 12-15

  6. Division selon le contenu :

    1, 1-4 Adresse et salutations à Tite
    1, 5-9 La structure de l'Église et la nomination des presbytres/évêques
    1, 10-16 Les faux enseignements qui menacent la communauté
    2, 1 - 3, 11Comportement et croyances de la communauté
     2, 1-10 : Le code du foyer
     2, 11 - 3, 11 : Ce que le Christ a fait et ses implications
    3, 12-15 Salutations et bénédictions finale

  1. Les lettres pastorales en général : le titre, les interrelations

    1. Le titre

      Beaucoup se réfèrent à ces trois lettres pastorales (à Tite et à Timothée) comme à des « épîtres ». Pourtant, elles ont le format d'une lettre, avec un début qui identifie l'expéditeur et le destinataire, et (à l'exception de 1 Tm) une conclusion qui présente des salutations et une bénédiction. Quant au terme « pastoral », il leur est appliqué depuis le début du 18e siècle pour reconnaître leur préoccupation centrale - non plus l'expansion missionnaire qui a dominé les premières années du christianisme, mais le soin des communautés évangélisées après le départ des missionnaires, soit géographiquement, soit par leur mort. C'est un soin que nous reconnaissons comme « pastoral ». Ce terme est approprié d'une autre manière, car un thème important dans Tite et 1 Tm est la structure ou l'ordre de l'église, c'est-à-dire la nomination de responsables pour administrer la communauté chrétienne ; et souvent nous désignons ces figures comme des « pasteurs ». Si le symbolisme du NT pour le missionnaire est le pêcheur, le symbole pour celui qui guide et nourrit ceux qui ont été « pêchés » par le missionnaire est le berger (ou pasteur en latin).

    2. Les interrelations du point de vue de l'ordre

      Dans l'ensemble, elles sont très homogènes en termes de style et d'atmosphère. Une déduction logique est que la même personne les a écrites, sinon, si X en a écrit une et Y les autres, Y s'est donné beaucoup de mal pour imiter X. Néanmoins, d'importants spécialistes ont objecté que le fait de traiter les trois textes comme un groupe a rendu les interprètes aveugles à leurs différences individuelles. En particulier, on insiste de plus en plus sur le fait qu'au moins 2 Tm mérite une considération séparée.

      En ce qui concerne le genre, certains comparent Tite et I Tm à la Didachè (vers 100-120 ap. JC), un manuel de l'Église primitive qui contient également des avertissements contre les faux enseignants et prophètes. Le genre du manuel ecclésiastique est également bien attesté plus tard (Didascalia Apostolorum, Constitutions apostoliques) ; mais on peut remettre en question cette comparaison, car les Pastorales ne donnent pas de directives détaillées sur le fonctionnement de l'ordre ecclésiastique. 2 Tm ne traite pas de l'ordre ecclésiastique, et Tite ne le fait que de manière sommaire. D’autres biblistes y ont vu une rhétorique délibérative, parénétique dans les lettres à Tite et 1 Tm, tandis que 2 Tm serait un exemple de rhétorique démonstrative, épidictique. Ou encore, certains verraient diverses techniques d’exhortation dans les Pastorales et un parallèle avec les lettres socratiques et pseudo-socratiques. Nous verrons que 2 Tm a l'atmosphère d'un discours d'adieu ; de plus, il présente certains parallèles avec les lettres de captivité, c'est-à-dire Ph, Phlm, Col et Ep écrites depuis l'emprisonnement.

      Une question majeure est l'ordre dans lequel elles ont été composées. L'ordre canonique actuel (1-2 Tm, Tite), qui est simplement un classement par longueur décroissante, ne permet pas de le déterminer. Si les lettres sont pseudépigraphiques, nous devons être prudents avant de porter des jugements basés sur leur contenu, car certains détails pourraient ne pas être historiques. D'après ce qui est relaté, la situation de l'Église envisagée en Tite est moins établie et détaillée que celle envisagée en 1 Tm ; et puisque les lettres prétendent être adressées à des destinations géographiques différentes (Crète et Éphèse respectivement), peut-être les Églises de la Méditerranée orientale n'étaient-elles pas toutes au même stade de développement. Pourtant, un développement similaire des églises ne nous indique pas nécessairement quelle lettre a été écrite en premier. La mort de Paul est envisagée comme proche en 2 Tm ; et donc logiquement, s'il a écrit les trois, il a probablement écrit la dernière. Cependant, 2 Tim ne traite pas des mêmes questions structurelles que Tite et 1 Tm ; il n'est donc pas inconcevable que 2 Tm ait été écrit en premier (peut-être par Paul) et qu'après sa mort, un auteur inconnu ait composé Tite et 1 Tm, en imitant le style de 2 Tm afin de traiter des questions de structure de l'Église qui étaient devenues aiguës. En bref, tout ordre de composition est possible. Mais comme nous avons l'habitude de commencer par prendre les lettres de manière littérale, l'ordre Tite (structure d'église moins développée), 1 Tm (structure d'église plus développée), 2 Tm (Paul mourant) est tout à fait approprié. D’ailleurs, cet ordre, attesté dans le Fragment de Muratori (fin du 2e siècle) et Ambrosiaster (4e siècle), est probablement le plus ancien.

  2. Le contexte de la lettre à Tite

    Bien que le sens de la lettre ne dépende pas de la connaissance de la carrière de Tite, dans le NT, Tite (jamais mentionné dans les Actes) est décrit comme ayant été converti par Paul et amené à l’assemblée de Jérusalem en 49 ap. JC (Ga 2, 1-3) pour démontrer à quel point un païen non circoncis pouvait être un véritable chrétien. Dans la crise entre Paul et l'église de Corinthe, où Paul avait été publiquement embarrassé lors de sa « visite douloureuse », Tite a porté la lettre écrite « dans les larmes » d'Éphèse à Corinthe. Il réussit à opérer une réconciliation diplomatique, de sorte qu'il apporta à Paul en Macédoine de bonnes nouvelles de Corinthe (vers 56-57 : 2 Co 2, 1 ; 7, 6-16). Plus tard, il a été envoyé à Corinthe pour rassembler la collecte que Paul devait apporter à Jérusalem en 58 (2 Co 8, 6.16.23 ; 12, 17-18).

    La présente lettre suppose que Paul était en Crète avec Tite et qu'il l'y a laissé pour corriger tout ce qui est encore défectueux, notamment pour nommer des presbytres dans chaque communauté chrétienne (Tite 1, 5). Il n'est pas précisé où se trouve Paul lorsqu'il écrit la lettre, bien que la côte de l'Asie Mineure (Éphèse) et la Grèce (Macédoine ou Achaïe) soient des localisations qui correspondraient à son projet de passer l'hiver à Nicopolis, très probablement la ville de la Grèce occidentale (3, 12). Quatre personnes sont mentionnées en Tite 3, 12-13, dont deux (Artémas, Zénas) sont inconnues par ailleurs. Tychique, originaire d'Asie Mineure, est mentionné en Act 20, 4-5 comme ayant accompagné Paul lorsqu'il a quitté Corinthe pour se rendre à Jérusalem, en passant par la Macédoine et Troas, d'où il est parti en passant par Éphèse. Il est également mentionné comme étant le messager de Col (4, 7-9) et d'Ep (6, 21-22), des lettres écrites depuis un lieu de captivité, peut-être à Éphèse. Apollos, qui dans ses voyages passera par la Crète, a été entendu pour la dernière fois à Éphèse lorsque Paul a envoyé 1 Co (16, 12). Ces détails pourraient faire pencher légèrement la balance en faveur de la région d'Éphèse comme lieu réel ou imaginaire d'où Paul écrit à Tite ; et si la composition des Pastorales implique une séquence, ce serait après que Paul ait quitté Éphèse et se soit rendu en Macédoine qu'il aurait écrit 1 Tm (1, 3).

    Rien dans la carrière de Paul racontée dans les Actes ou dans les autres lettres pauliniennes (en dehors des Pastorales) ne correspond aux détails relatés dans le paragraphe précédent. D'après ces sources, la seule visite de Paul en Crète a eu lieu pendant le voyage qui l'a emmené comme prisonnier à Rome vers 61; le navire s'est arrêté à Beaux-Ports et a longé la côte de la Crète, avant d'être repoussé par une tempête (Ac 27, 7-14). Rm 15, 19 nous dit que Paul était en Illyricum en 58 ap. JC, mais qu'après cette visite il a passé l'hiver à Corinthe. La plupart des spécialistes qui acceptent que Paul soit l'auteur de Tite, ou du moins que les détails donnés en Tite soient exacts, postulent une « seconde carrière » de l'apôtre au milieu des années 60, au cours de laquelle il a été libéré après sa captivité de deux ans à Rome relatée dans Actes 28, 30 (61-63 ap. JC) et est retourné dans l'Est, notamment en Crète, à Éphèse et à Nicopolis. La 2e lettre à Timothée est intégrée à cette théorie pour que la seconde carrière de Paul se termine par une nouvelle captivité romaine et une nouvelle exécution en 65-67.

  3. Analyse générale du message

    1. Formule d'ouverture : 1, 1-4

      C'est à la fois long et formel ; en effet, seul Rm, écrit à une communauté que Paul n'avait jamais visitée, a une formule sensiblement plus longue. Est-il plausible que Paul ait eu besoin de se présenter ainsi à un disciple qui le connaissait depuis des années ? De nombreux chercheurs répondent par la négative, utilisant cette incohérence pour mettre en cause l'écriture de Paul et proposant même que l'on nous donne ici une introduction aux trois Pastorales prévues comme corpus pseudépigraphique. D'autres expliquent cette formalité par le fait que, bien qu'adressée à Tite, la lettre devait servir de soutien public à Tite dans l'accomplissement d'une tâche difficile en tant que délégué de Paul, et devait donc être lue à haute voix dans les églises. Puisque l'une des préoccupations majeures est de préserver la foi des chrétiens de Crète, Paul est montré dès le début comme insistant sur le fait que l'un des devoirs d'un apôtre est de se préoccuper de la foi des élus de Dieu.

    2. Corps :

      1. 1, 5-9 : Premier thème : La structure ou l'ordre de l'Église

        Il s'agit d'un thème principal des Pastorales (ou du moins de Tite et surtout de 1 Tm), comme l'a reconnu l'une des plus anciennes références à ces textes. Le fragment de Muratori (fin du 2e siècle) dit que, bien qu'elles aient été écrites à partir de sentiments et d'affections personnels, ces lettres sont tenues en honneur dans l'Église catholique en ce qui concerne l'ordre ecclésiastique. Cet ordre est une préoccupation de Tite en raison du danger présenté par les faux enseignants. La lettre nous apprend que pendant son séjour en Crète, Paul n'avait pas établi de structure fixe, et qu'il confie donc maintenant cette tâche à Tite qui était resté après le départ de Paul. 1 Tm envisage une communauté organisée sous la direction de presbytres/évêques et de diacres, tandis que Tite ne mentionne que la nomination de presbytres/évêques. Les qualifications exigées de ces personnages devaient garantir qu'ils assureraient un leadership fidèle à l'enseignement de Paul et protégeraient ainsi les fidèles des innovations, comme nous le verrons dans une sous-section ci-dessous.

      2. 1, 10-16 : Deuxième thème : les faux enseignements

        Tite s'attaque à un danger pressant. Cependant, la description des enseignants est formulée de manière polémique et ce n'est qu'avec difficulté que l'on peut discerner entre une information précise et une vague généralisation. Ainsi, il est difficile de diagnostiquer l'enseignement à partir des affirmations selon lesquelles les opposants sont des insubordonnés, des bavards oisifs qu'il faut faire taire, des trompeurs qui bouleversent les ménages, des enseignants qui travaillent pour le profit, avec des esprits et des consciences corrompus - des gens qui renient Dieu par leurs actes, qui sont vils, désobéissants et inaptes à toute bonne action. La citation d'Épiménide de Cnossos (6e siècle av. JC), en Tite 1, 12, vilipendant les Crétois comme des menteurs et des paresseux, suggère que les faux enseignants sont originaires de Crète ; or, la description des faux enseignants d'Éphèse en 1 Tm 1, 3-11 n'est pas différente.

        Les chrétiens d'ascendance juive (« ceux de la circoncision ») sont sous le feu des critiques en Tite 1, 10, et l'implication qu'ils suivent des règles élaborées par l'homme et déclarant les choses impures (1, 15) pourrait favoriser la thèse selon laquelle ils utilisaient leurs traditions strictes pour interpréter la loi mosaïque (voir Marc 7, 8). Cependant, la signification des mythes/fables juifs en 1, 14 n'est pas claire. S'agit-il de développements dans les apocryphes juifs, qui insistent sur les détails calendaires et sur le rôle des anges ? Ou bien s'agit-il de spéculations gnostiques juives sur les origines humaines ? L'affirmation selon laquelle les docteurs professent connaître Dieu (1, 16) pourrait pointer dans cette dernière direction. Les éléments pointant dans les deux directions suggèrent-ils que l'auteur était confronté à un syncrétisme qui combinait des éléments juifs et gnostiques? Le flou de ce qui est décrit nous avertit de l'incertitude de tout jugement qui daterait Tite du milieu du 2e siècle parce qu'il s'attaque à un gnosticisme pleinement développé. En effet, la description qui touche tant de domaines tout en restant vague pourrait avoir eu pour but de rendre cette lettre (et aussi 1 Tm) applicable à tout faux enseignant prévisible qui se présenterait.

      3. 2, 1 – 3, 11 : Troisième thème : Les relations communautaires et la croyance

        Ce thème occupe environ les deux tiers de Tite. La première section (2, 1-10) est un code domestique dont nous avons vu des exemples en Col 3, 18 - 4, 1 et Ep 5, 21 - 6, 9. Ceux-ci étaient soigneusement divisés en conseils pour trois paires, la composante soumise étant mentionnée en premier : épouses / époux, enfants / pères, esclaves / maîtres. Le schéma est ici moins régulier : hommes âgés / femmes âgées, femmes jeunes / hommes jeunes / esclaves. De plus, il ne s'agit pas de la relation entre les hommes plus âgés et les femmes plus âgées, mais du comportement général édifiant des uns et des autres et de la formation de leurs homologues plus jeunes. Pourtant, en 2, 4-5, où il est dit aux femmes d'aimer et d'être soumises à leurs maris, et en 2 ,9, où il est dit aux esclaves d'être soumis à leurs maîtres, Tite se rapproche des codes domestiques de Col et d'Ep. L'exigence d'un comportement sobre et digne, semblable à celui imposé aux presbytres en 1, 7-9, est rattachée à la saine doctrine et vise à embellir l'enseignement de Dieu notre Sauveur (2, 10), de sorte que la croyance chrétienne et le mode de vie doivent être uniformes. (En reliant leur comportement à la croyance chrétienne et à sa doctrine, les chrétiens crétois pouvaient différencier leur conduite d'un comportement similaire qui pouvait être inculqué par les philosophes grecs simplement comme un mode de vie plus rationnel).

        En 2, 11-3, 11, avec un intérêt prosélyte, l'auteur donne des instructions pastorales basées sur ce que le Christ a fait. Avant la conversion, les chrétiens étaient insensés et désobéissants, esclaves de la passion (3, 3) ; mais le « grand Dieu et notre Sauveur Jésus-Christ » s'est donné pour racheter et purifier un peuple à lui, zélé pour les bonnes actions (2, 13-14) - en fait, pour le salut de tous (2, 11 ; voir aussi 3, 4-7, qui pourrait être un hymne). Dans ses lettres incontestées, Paul s'est présenté comme un modèle à imiter (Ph 3, 17). Il le répète dans les Pastorales (1 Tm 1, 16 ; 2 Tm 1, 13), et maintenant il veut que les chrétiens de Crète soient des modèles (Tite 2, 7) pour attirer d'autres personnes dans la foi. Une partie de ce modèle de bonnes actions consistera à être soumis aux dirigeants et aux autorités (3, 1) et à être courtois envers tous, y compris les étrangers (3, 2). Rien n'est plus nuisible à une telle image publique que les dissensions et les querelles stupides entre chrétiens (3, 9-10).

    3. Formule de conclusion : 3, 12-15

      Les salutations minimales se réfèrent à un compagnon, Tychique, qui est envoyé aux destinataires comme en Col 4, 7-8.

  4. Les presbytères/évêques dans les Pastorales

    1. Dans chaque communauté, des presbytres devaient être nommés. Normalement, comme l'indique la désignation presbyteroi (un nom adjectival comparatif de « vieux », presbys, d'où « anciens »), il s'agissait d'hommes plus âgés et expérimentés de la communauté. Dans l'antiquité, soixante ans était souvent l'âge reconnu pour devenir un vieil homme ou une vieille femme (voir 1 Tm 5, 9) ; cependant, l'âge des « anciens » n'était certainement pas calculé aussi précisément. De plus, un homme plus jeune, particulièrement remarquable par son bon jugement, pouvait être considéré comme « vieux » par sa sagesse. Les presbytres chrétiens devaient avoir deux grandes fonctions générales. Premièrement, apparemment en tant que groupe, ils devaient donner une orientation à l'ensemble de la communauté, par exemple en guidant les décisions politiques et en supervisant les finances. La relation d'un presbytre avec une église de maison individuelle n'est pas claire ; mais les presbytres présidaient l'ensemble de la communauté et donc peut-être un groupe d'églises de maison. En second lieu, ils devaient exercer une fonction pastorale ou d'encadrement des chrétiens individuels en matière de croyance et de pratique morale. Dans la synagogue juive, des groupes d'anciens s'acquittaient de la première tâche, plus générale, et la structure presbytérale chrétienne a été influencée par ce modèle.

    2. Dans les Pastorales, « surveillant, évêque » (episkopos) est un autre titre pour le presbyteros (d'où « presbytre/évêque »), en particulier dans la deuxième fonction de soin pastoral des individus. Parce qu’en Tite et 1 Tm, presbyteros est utilisé au pluriel et episkopos seulement au singulier, certains ont pensé que la structure impliquait un presbytre parmi les autres qui servait d'évêque ou de surveillant en relation avec la communauté entière. Il s'agit très probablement d'une interprétation erronée : L'episkopos au singulier en Tite 1, 7, après « n'importe lequel » des presbytres en 1, 5-6, est générique, décrivant ce que tout presbytre / évêque devrait être (de même 1 Tm 3, 1-2). Ainsi, nous pouvons parler de presbytres / évêques dans les communautés envisagées par Tite et 1 Tm avec une confiance raisonnable dans le fait qu'il y avait un groupe de supervision plutôt qu'un superviseur/évêque solitaire - ce dernier étant un développement attesté seulement plus tard. Cependant, il ressort clairement de 1 Tm (5, 17 : peut-être une structure d'église plus développée que celle de Tite, avec une plus grande spécification des tâches) que tous les presbytres n'exerçaient pas le même type de supervision pastorale, car seuls certains prêchaient et enseignaient. En 1 Tm, il y a des directives concernant le culte communautaire (2, 8-10) ; le silence sur le fait que le ou les presbytres présidaient la liturgie n'est probablement pas accidentel - ce n'était probablement pas l'une de leurs fonctions. En outre, les Pastorales ne comparent pas le rôle des presbytres / évêques (et des diacres en 1 Tm) au modèle du Christ (et des apôtres) ou à celui de l'ordre sacré des prêtres (et des lévites) dans l'AT. On peut donc difficilement parler de hiérarchie. Cette structure ne fait pas non plus l'objet d'une théologie explicite, bien que, dans l'esprit de l'auteur, elle ait sans aucun doute contribué à faire de l'Église du Dieu vivant une colonne et un rempart de la vérité (1Tm 3, 15).

    3. Avant la nomination, les qualifications des presbytres / évêques potentiels devaient être soigneusement examinées. Nous avons vu que 1 Co 12, 28 décrit les capacités administratives comme un charisme ou un don de l'Esprit, de même que Rm 12, 6-8 compte la « présidence d'autrui » parmi les charismes. Dans les Pastorales, rien n'indique qu'ipso facto une personne qui avait (ou prétendait avoir) le charisme d'administration ou de présidence serait reconnue comme un presbytre / évêque. On peut supposer que si une personne remplissait les conditions requises et était nommée presbytre / évêque, cette nomination aurait été considérée comme ayant lieu sous la direction de l'Esprit, mais cela n'est jamais dit ; aussi la structure des Pastorales est-elle souvent mise en opposition avec le leadership charismatique.

      Pour sonder ce contraste, énumérons, à partir de Tite 1, 6-9 (et, pour éviter toute répétition, à partir de 1 Tm 3, 1-7), les qualités et qualifications attendues du presbytre/évêque. On peut distinguer quatre catégories (*=qualités partagés par Tite et 1 Tm, italique=seulement mentionnées par 1 Tm) :

      1. Des descriptions négatives de comportements ou d'attitudes disqualifiants : ne pas être arrogant, ne pas être coléreux, ne pas être violent*, ne pas être querelleur, ne pas être un grand buveur*, ne pas être avide de gain, ne pas aimer l'argent.

      2. Descriptions positives des vertus et des capacités souhaitées : sans faute, irréprochable, hospitalier*, doux, aimant le bien, pieux, juste, faisant preuve de bon sens*, maître de soi, sobre, digne.

      3. Situation de vie à laquelle on peut s'attendre de la part d'un personnage public qui établirait une norme pour la communauté : il n'a été marié qu'une seule fois*; ses enfants sont croyants ; ils ne mènent pas une vie légère et ne sont pas insubordonnés ; il n'est pas un converti récent.

      4. Les compétences liées au travail à accomplir : il a une bonne réputation auprès des gens du dehors ; il gère bien sa propre maison ; c'est un enseignant habile ; il tient fermement la parole digne de confiance qui s'accorde avec l'enseignement de la saine doctrine.

      Les vertus qualificatives décrites aux points (a) et (b) sont parfois appelées institutionnelles : elles aboutiraient à la sélection d'un ou plusieurs presbytres ou évêques qu'une congrégation pourrait aimer, admirer et avec lesquels elle pourrait vivre. Ces qualifications n'ont pas d'élan dynamique et ne seraient pas enclines à produire des dirigeants qui changent le monde. On a parfois fait remarquer avec humour que Paul lui-même aurait pu avoir du mal à répondre à ces critères, car, si l'on en juge par Ga, il pouvait être coléreux et manquer de dignité dans son langage. Mais Paul était un apôtre et un missionnaire, pas un évêque résidentiel. Il était un personnage dont le dynamisme agité aurait pu déplaire aux gens s'il avait tenté de rester et de superviser une église pendant une décennie.

      Les exigences du point (c) éloignent les Pastorales d'une approche charismatique du ministère. Une personne dotée de remarquables capacités de leadership (qui pourraient être considérées comme un charisme qui lui a été donné par l'Esprit) ne serait pas éligible au poste de presbytre / évêque si ses enfants n'étaient pas chrétiens - une situation qui aurait pu se produire fréquemment chez les personnes converties en milieu de vie. Pourquoi cette inéligibilité ? Parce qu'en tant que chef de la communauté, sa vie familiale devait être un exemple idéal pour la communauté.

    4. En 1, 5, il est dit à Tite de nommer des presbytres en Crète, mais on ne nous dit pas comment la continuité des presbytres sera préservée après son départ. Il y a déjà des presbytres à Éphèse, et aucune indication claire n'est donnée en 1 Tm sur la manière dont cela s'est produit. Quelle que soit la manière dont la nomination ou la sélection a eu lieu, y a-t-il eu une action de désignation qui, dans le langage de l'Église tardive, aurait pu être considérée comme une ordination ? Certains font appel à 1 Tm 4, 14, « Ne néglige pas le don [charisme] que tu as en toi, qui t'a été donné par prophétie avec l'imposition des mains par le presbytère », et comprennent ce verset comme faisant de Timothée un presbytre ; mais nous n'avons aucune autre preuve de la présence de Timothée dans ce rôle. Selon une autre interprétation du verset, l'imposition des mains serait orientée vers la mission générale de Timothée, tout comme 2 Tm, qui ne mentionne jamais les presbytres, fait remonter le don spirituel de Timothée à l'imposition des mains de Paul (1, 6-7). Plus utile pourrait être 1 Tm 5, 22 où, dans un passage suivant immédiatement la discussion sur le comportement des anciens, Timothée est exhorté à ne pas se hâter dans l'imposition des mains ou la participation aux péchés des autres. Cela pourrait décrire une action dans la désignation des anciens, mais certains l'interprètent comme une référence à l'absolution des pécheurs. Sur la base générale de l'histoire ultérieure de l'Église et des pratiques juives concernant les rabbins, on peut fortement soupçonner qu'à l'époque de la rédaction des Pastorales, les presbytres étaient installés par l'imposition des mains. Pourtant, une fois encore, nous pouvons douter de l'uniformité qui régnait encore dans les Églises chrétiennes.

  5. Questions et problèmes pour la réflexion

    1. La question de savoir si Paul a écrit ou non les Lettres pastorales sera laissée au prochain chapitre sur 1 Tm. Un facteur qui entre dans la discussion est de savoir si le style et le vocabulaire sont pauliniens. Pour avoir une idée du problème, nous pouvons prendre comme exemple le premier chapitre de Tite. Les caractéristiques que l'on retrouve dans les écrits pauliniens incontestés sont les suivantes : la référence aux élus de Dieu (1, 1 ; seul Paul dans le NT) ; le plan divin du salut en Christ qui existe de toute éternité ou avant la création (1, 2-3) ; le fait que Paul ait été chargé de le manifester par la prédication (1, 3) ; et la salutation de grâce et de paix (1, 4). Les caractéristiques que l'on ne trouve pas dans les autres lettres pauliniennes (en dehors des Pastorales) sont les suivantes : Paul en tant que serviteur de Dieu (1, 1) ; « la connaissance de la vérité » (1, 1, bien que Paul utilise les deux noms séparément) ; « Dieu notre Sauveur » (1, 3) ; les fonctionnaires connus comme presbytres (cf. « évêques » en Ph 1, 1) ; plusieurs des qualifications en 1, 7-8 (pas arrogant, pas colérique, pas violent, pas buveur excessif, pas avide de gain, hospitalier, aimant le bien, faisant preuve de bon sens, pieux, maître de soi) ; l'expression « saine doctrine » (1, 9) ; et certaines des descriptions des adversaires en 1, 10 (et 1, 16 , insubordonnés, bavards, trompeurs, souillés, vils). L'évaluation de telles preuves est toujours un point douteux car Paul pourrait avoir donné une liberté considérable à un scribe. Ici, cependant, la plupart des chercheurs postulent un auteur autre que Paul.

    2. Dans les Pastorales, l'accent est mis sur la saine doctrine (Tite 1, 9 ; 2, 1 ; 1 Tm 1, 10 ; 2 Tm 4, 3) et la connaissance de la vérité (Tite 1, 1 ; 1 Tm 2, 4 ; 2 Tm 2, 25 ; 3, 7), ainsi que le fait d'être solide dans la foi (Tite 1, 13 ; 2, 2), de retenir des paroles saines (1 Tm 6, 3 ; 2 Tm 1, 13) et de se nourrir de « la parole de la foi » (1 Tm 4, 6 - une expression non paulinienne). Il est clair qu'un certain contenu et une certaine phraséologie étaient devenus partie intégrante de la croyance chrétienne. Bien que certains aient soutenu que, pour les premiers chrétiens, la foi ne signifiait que la confiance en Jésus ou la croyance qu'il était envoyé par Dieu, certains passages du NT nous montrent que le contenu christologique est rapidement entré en ligne de compte, à savoir la croyance en qui Jésus était/est. Par exemple, voir Rm 1, 3-4 pour une christologie pré-paulinienne qui peut remonter au début des années 40. Cependant, au cours du dernier tiers du 1er siècle (au moins), les chrétiens ont commencé à insister sur une plus grande précision dans l'expression de la christologie, car il pouvait y avoir différentes compréhensions des premières formulations. En Matthieu 16, 16 ; 26, 63, il ne suffit pas d'affirmer que Jésus est le Christ (Messie), mais qu'il l'est de telle manière qu'il est véritablement le Fils de Dieu. Ainsi, la doctrine fait partie de la foi. Les Pastorales reflètent ce qui deviendra de plus en plus caractéristique du christianisme du 2e au 4e siècle : une insistance toujours plus forte sur l'orthodoxie (contenu correct de la foi), combinée à l'orthopraxie (comportement correct).

    3. Une question a été soulevée concernant l'application moderne des instructions données dans les codes domestiques. Cette question est exacerbée par des éléments de préjugés évidents dans le code de Tite (2, 1-10). Les dangers de la médisance et de l'excès de vin ne sont mentionnés qu'en référence aux femmes âgées. Les devoirs des esclaves sont relatés, y compris un avertissement contre le chapardage ; mais rien n'est dit aux maîtres dans une relation où la société était moins susceptible de freiner les potentialités oppressives des maîtres que de punir les esclaves. On peut arguer que cette omission s'explique par le fait que relativement peu de chrétiens en Crète étaient des maîtres, mais cela ne résout pas le problème posé par un tel code à une époque ultérieure où il pourrait donner l'impression que le christianisme favorisait ceux qui avaient un statut social ou économique plus élevé. D'autres passages du NT devraient être lus comme un correctif.

    4. Il y a une description hymnique du salut et du baptême en 3, 4-7 qui est appelée « une parole sûre (fidèle) » (3, 8) et qui peut impliquer une tradition antérieure. Plusieurs des idées qu'elle contient (par exemple, liberté par la grâce, renouvellement, bain) sont pauliniennes ou deutéro-pauliniennes (Rm 3, 24 ; 12,2 ; Ep 5,26), mais la renaissance n'est pas utilisée ailleurs par Paul. Certains pourraient tirer cette image du stoïcisme ou des religions à mystères ; mais l'idée que l'acceptation du Christ est si importante qu'elle peut être considérée comme une nouvelle naissance (de Dieu) a une signification particulière dans le contexte du judaïsme, où la naissance d'un parent (d'une mère) juif(e) faisait de quelqu'un un membre du peuple élu de Dieu. Voir Mt 19, 28 pour le mot, et Jean 3, 3-8 et 1 P 1, 3.23 pour l'idée.

 

Prochain chapitre: 30. Lettre pastorale : la première à Timothée

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Les activités de Paul selon ses lettres et les Actes

La chronologie paulinienne selon deux types d'approche

Voies romaines à l'époque de s. Paul

Les voies romaines à l'époque de s. Paul