Raymond E. Brown, Introduction au Nouveau Testament,
Partie I : Préliminaires pour comprendre le Nouveau Testament

(Résumé détaillé)


Chapitre 5 : Le monde religieux et philosophique de la période du Nouveau Testament


  1. Le monde religieux juif

    C’est seulement au retour de leur exil à Babylone en 538 av. JC qu’on peut parler de judaïsme pour les Juifs de Judée. Le temple est reconstruit, ce qui permet le retour des sacrifices offerts, des hymnes ou des psaumes chantés, la célébration des principales fêtes de pèlerinage. Mais il y aussi les réunions de prière, les lectures dévotes, les méditations et les instructions, connues sous le nom de synagogues, qui par la suite en viennent à désigner ce bâtiment où on se réunit. À partir de la proclamation de la Loi par Esdras (Ne 8, 1 – 9, 37) vers 400 av. JC, le judaïsme prend une couleur particulière, car l'obéissance à la loi de Moïse (la Torah) est devenue alors une obligation primordiale pour le Juif, corollaire de l'acceptation du Dieu unique. Mais c’est lors de la lutte des Maccabées sous Jonathan (vers 145 av. JC), selon l’historien juif Josèphe, qu’apparaissent des écoles de pensée différentes concernant la Loi : la première rassemblait des gens appelés : Pharisiens, la deuxième des gens appelés : Sadducéens, et la troisième des gens appelés Esséniens. Notre connaissance sur ces groupes dépend beaucoup de Josèphe, et il faut donc être prudent dans notre interprétation de ses propos qui simplifient une réalité plus complexe. Tout d’abord, on peut être sûr que les différences entre ces trois groupes n'avaient aucune importance pour de nombreux Juifs. Ensuite, leurs différences se situaient à une échelle plus large que celles que nous pourrions considérer comme purement religieuses.

    1. Les groupes religieux et leur relations

      1. Les Sadducéens

        Les Sadducéens avaient probablement leurs racines dans le sacerdoce sadooquite du Temple. Ils semblent avoir émergé comme un groupe distinct à l'époque des Maccabées en restant identifiés au sacerdoce du Temple de Jérusalem alors que d'autres s'en détournaient. Les sadducéens font partie de plus en plus de l'aristocratie hellénisée au pouvoir, censée avoir peu de choses en commun avec le peuple. Nous savons peu de choses sur eux et les écrits rabbiniques ultérieurs les dépeignent de manière polémique.

      2. Les Esséniens

        Les Esséniens sont probablement nés d'une opposition à l'évolution du Temple après 152 avant JC. Il s'agirait d’hassidéens ou de pieux qui avaient rejoint la révolte des Maccabées (1 M 2, 42), en partie à cause de la pratique syrienne consistant à remplacer les grands prêtres sadoquites, et qui se sentaient trahis par Jonathan et Simon, les frères de Judas Maccabée, qui avaient accepté cet honneur des rois syriens. Ce que nous savons des Esséniens a été considérablement élargi par la découverte, à partir de 1947, de rouleaux ou de fragments de quelque 800 manuscrits près de Qumran, au bord de la mer Morte, car, de l'avis de la majorité, ces documents proviennent d'une installation d'Esséniens sur ce site qui s’étend de 150 av. JC à l’an 70 de notre ère. Selon les Esséniens toutes les choses sont déterminées par le destin et tous les êtres humains sont guidés soit par l'Esprit de Vérité, soit par l'Esprit de Perversité. Le « Maître de justice » pourrait avoir été un prêtre sadoquite qui a conduit ces hassidéens dans le désert où les anciens Israélites ont été purifiés à l'époque de Moïse. Dédaignant le Temple désormais présidé par ceux qui, à leur avis, étaient de mauvais prêtres, les Qumraniens formèrent la communauté de la nouvelle alliance, cherchant à devenir parfaits par une pratique extraordinairement stricte de la Loi (interprétée pour eux par le Maître), et attendant une venue messianique imminente par laquelle Dieu détruirait toute iniquité et punirait leurs ennemis.

      3. Les Pharisiens

        Les Pharisiens sont un groupe laïc, et leur nom signifie : les séparés. Même s’ils n’étaient pas des prêtres, ils ont aussi fini par critiquer les descendants hasmonéens des Maccabées tout comme les Esséniens, car ils étaient devenus des souverains de plus en plus sécularisés, et se sont donc séparés d'eux. L'approche des Pharisiens à l'égard de la Loi écrite de Moïse était marquée par une théorie d'une seconde Loi orale (censée provenir également de Moïse) ; leurs interprétations étaient moins sévères que celles des Esséniens et plus novatrices que celles des Sadducéens qui restaient conservateurs et se limitaient à la Loi écrite. Par exemple, pour se différencier des Sadducéens, les Pharisiens professaient une croyance en la résurrection du corps et des anges, croyances qui se sont imposées à l'époque postexilique.

      4. Les relations entre ces groupes

        Les relations entre ces groupes étaient parfois vicieuses. Les grands prêtres qui s'alignaient sur les Sadducéens étaient responsables de nombreux actes de violence.

        • Tentative d’assassinat du Maître de justice de Qumran
        • Jean Hyrcan détruit le sanctuaire des Samaritains sur le mont Gerizim
        • Alexandre Jannée massacre 6 000 Juif à la fête des Tentes à cause d'une contestation (par des Pharisiens ?) de ses qualifications légales pour occuper la fonction de prêtre, puis crucifie 800 (dont apparemment des Pharisiens) pendant que leurs femmes et leurs enfants étaient massacrés sous leurs yeux

        De leur côté, les Pharisiens ont incité les masses à la haine contre les grands prêtres Jean Hyrcan et Alexandre Jannée entre 135 et 67 av. JC, et quand ils reçurent l’appui de la reine Salomé Alexandra (76-69), ils exécutèrent et exilèrent leurs adversaires religieux/politiques

        Quant aux Esséniens, ils se sont déchaînés contre la hiérarchie sadducéenne de Jérusalem, les condamnant comme des prêtres méchants qui enfreignaient les commandements, tout en dénigrant les Pharisiens. Par exemple, ils critiquaient « le jeune lion furieux [le grand prêtre Alexandre Jannée] ... qui se venge des chercheurs de choses douces [les Pharisiens] et qui pend les gens vivants » (4QpNah 3-4.1.6-7).

        Tous ces incidents ont eu lieu avant l'époque d'Hérode le Grand et de la préfecture romaine en Judée (et donc avant la vie de Jésus), peut-être parce que des dirigeants forts comme Hérode et les Romains n'auraient pas toléré de tels comportements religieux internes.

    2. Questions sur ces groupes religieux

      1. Quel groupe était le plus important à l’époque de Jésus

        L’historien juif Josèphe considère les Pharisiens comme le groupe le plus influent parmi les habitants de la ville. Cela peut expliquer pourquoi on se souvient de Jésus comme ayant été plus souvent en confrontation avec eux qu'avec tout autre groupe. Par contre, quand Josèphe affirme que toutes les prières et tous les rites sacrés étaient exécutés selon l'interprétation des Pharisiens et les Sadducéens devaient se soumettre à ce que disaient les Pharisiens, on a l’impression qu’il veut soutenir l'influence grandissante des rabbins vers l'an 90, et donc cherche à convaincre ses commanditaires romains que les ancêtres pharisiens des rabbins étaient également importants.

      2. Qui étaient les Pharisiens et quelles étaient leurs opinions?

        Les Évangiles dépeignent souvent les Pharisiens comme des hypocrites et des légalistes sans cœur. Peu de gens doutent que cette image soit hostilement exagérée, reflétant les polémiques ultérieures entre chrétiens et juifs. De plus, on ne peut se servir de la Mishna (codifiée vers l’an 200) pour essayer d’extraire les idées des Pharisiens avant la destruction du temple en l’an 70. Il existe certainement des lignes de développement entre les pharisiens du début du 1ier siècle après JC et les rabbins du 2e siècle, et il ne fait aucun doute que des pharisiens enseignaient une éthique avec une grande sensibilité du vivant de Jésus. Une complication particulière dans le tableau de l'Évangile est la relation des scribes avec les Pharisiens. Historiquement, les Sadducéens et les Esséniens avaient sûrement des scribes attirés par leur façon de penser ; mais il se peut fort bien que la majorité des fonctionnaires formés à la loi et à la procédure étaient des Pharisiens.

      3. Comment Jésus était-il lié à ces groupes?

        Il n'y a aucune raison sérieuse de penser que Jésus était un sadducéen ; ni prêtre ni aristocrate, il avait des croyances contraires à celles des sadducéens. Sa croyance aux anges et à la résurrection du corps, ainsi que les attentes eschatologiques qui lui sont attribuées dans les évangiles le rapprochent beaucoup plus de la théologie essénienne et pharisienne. Certains biblistes ont cherché à dépeindre Jésus comme un Essénien en raison de son extraordinaire piété, son dédain des biens matériels, son appréciation du célibat, etc. Cependant, aucun souvenir dans le NT ne rattache Jésus à une communauté aussi distincte ; on se souvient qu'il visitait le Temple de Jérusalem aux moments où les autres Juifs venaient à Jérusalem pour les fêtes (et non selon le calendrier spécial des Esséniens de Qumrân) ; son attitude quelque peu libre à l'égard de la Loi n'est guère conforme à l’intégrisme des Esséniens. Aussi, le plus souvent, on a identifié Jésus comme un pharisien en partant du principe que nous connaissons les opinions des pharisiens du vivant de Jésus et qu'elles étaient semblables à celles énoncées plus tard dans la Mishna. Le fait que les évangiles ne rattachent pas Jésus à un groupe spécifique représente probablement une image plus exacte de la situation historique; il était simplement un pieux laïc juif.

      4. Quelle est l’influence de Qumrân sur les premiers chrétiens?

        Beaucoup de publications sur le sujet sont soit absurdes, soit totalement fantaisistes. Par contre, il est possible que les structures de l'église primitive aient pu être influencées par des structures existant parmi les groupes juifs. En plus de se demander si les presbytres/anciens chrétiens étaient calqués sur les anciens de la synagogue, on devrait se demander si les surveillants/évêques (episkopoi) chrétiens étaient calqués sur les surveillants décrits dans les manuscrits de Qumrân. La désignation du mouvement chrétien comme "la Voie" et l'accent mis sur la "communauté" (koinōnia) reflètent-ils l'idéologie des Esséniens de Qumrân, qui étaient partis dans le désert pour préparer la voie du Seigneur, et la désignation de leurs directives communautaires comme « la Règle de l'Unité »? Sur le plan théologique, certains trouveraient des traces de l'influence de Qumrân dans le dualisme de l'Évangile de Jean, formulé en termes de lumière et de ténèbres, de vérité et de mensonge ; dans la lutte entre la lumière du monde (Jésus) et la puissance des ténèbres (Lc 22, 53) ; et dans la lutte entre l'Esprit de Vérité et le Prince de ce monde (Jn 16, 11).

    3. Le sort de ces groupes religieux dans la suite des événements

      La révolte juive de 66-70 ap. JC et la destruction du Temple de Jérusalem ont modifié la dynamique des groupements religieux. Des révolutionnaires comme les Sicarii, les Zélotes et la Quatrième Philosophie de Judas le Galiléen furent exterminés ; la colonie essénienne de Qumrân fut détruite en 68 ; la cessation des sacrifices au Temple affaiblit la base du pouvoir des Sadducéens dans la mesure où leur direction était constituée des familles sacerdotales. Nous ne savons pas exactement comment les Pharisiens ont alimenté le mouvement rabbinique. Néanmoins, dans la période postérieure à 70, les maîtres rabbiniques, les sages d'Israël, ont progressivement été reconnus comme les guides du peuple ; et ceux qui étaient réunis à Jamnée (Yavneh) sur la côte palestinienne étaient traités par les autorités romaines comme les porte-parole des Juifs. De 90 à 110 environ, Gamaliel II, fils et petit-fils de célèbres interprètes de la Loi, exerça la présidence à Jamnée. Les écrits chrétiens de la période postérieure à 70, lorsqu'ils parlaient du judaïsme, pensaient de plus en plus à ce judaïsme rabbinique naissant. Dans certaines régions, le conflit entre ceux qui croyaient en Jésus et les chefs des synagogues juives était vif, comme en témoignent la forte représentation antipharisienne (Mt 23), la référence à la réalité étrangère des synagogues (« leurs synagogues ») devenus des lieux où les disciples de Jésus seraient flagellés (Mt 10, 17), et la description de l'expulsion d'une synagogue d'un "disciple de ce type" (Jn 9, 28.34). Au début, l’expulsion de Juifs devenus chrétiens était une décision des synagogues locales. Progressivement (début du 2e siècle?), une formule de "bénédiction" dénonçant les hérétiques ou les déviants de diverses sortes a été comprise comme incluant les chrétiens et, beaucoup plus tard, comme leur étant spécifiquement destinée. Partout, à la fin du 2e siècle, les lignes de démarcation et de division entre les Juifs qui ne croyaient pas en Jésus et les Chrétiens étaient nettement tracées.

    4. La littérature juive postbiblique

      Voici une liste de ces écrits dont la plupart datent d'une période postérieure à la rédaction de tous les documents du NT.

      1. Les Targums

        Ce sont des traductions araméennes - certaines littérales, d'autres très libres - des livres bibliques, faites pour des Juifs qui ne parlaient plus l'hébreu. Des targums de Job antérieurs à l’an 70 ont été découverts à Qumran. Des targums plus tardifs du Pentateuque et des Prophètes, provenant à la fois de Palestine et de Babylone, ont été préservés ; les racines du plus ancien d'entre eux pourraient remonter au 2e siècle de notre ère.

      2. Les Midrash

        Écrits à partir du 3e siècle ap. JC, ce sont des commentaires libres sur les livres du Pentateuque.

      3. La Mishna

        La Mishna est une codification écrite en hébreu de la loi orale juive, rédigée sous la direction de Rabbi Juda le Prince vers 200 ap. JC. Le terme signifie "deuxième", ce qui indique que la Mishna a été placée à côté de la (première) loi conservée dans le Pentateuque. Bien qu'elle attribue ses matériaux à environ 150 maîtres vivant entre 50 av. JC et 200 ap. JC, traitant de questions cruciales pour la vie juive, elle constitue une réponse littéraire à l'influence de l'occupation romaine sur la situation des Juifs.

      4. La Tosepta

        C’est un autre recueil de lois et de commentaires, généralement daté du 3e ou du 4e siècle de notre ère. Dans un sens, il s'agit d'un complément à la Mishna, organisé de la même manière ; cependant, certaines des traditions varient et peuvent être plus anciennes.

      5. Le Talmud palestinien (5e siècle) et le Talmud babylonien (6e siècle).

        Ce sont deux longs commentaires araméens de la Mishna, des compilations extraordinairement riches de discussions juridiques minutieuses, de traditions, d'interprétations des Écritures, d'histoires.

      L'utilisation de ce matériel juif dans le travail du NT pose un problème majeur. Puisque la quasi-totalité de ce matériel a été mise par écrit après les principaux livres du NT, dans quelle mesure peut-il être utilisé pour éclairer les récits de la vie de Jésus et les réflexions sur l'église primitive ? Il faut donc l’utiliser avec une extrême prudence en cherchant à valider que ce qui est cité a été écrit avant l’an 70.

  2. Monde religieux non juif

    Dans quelle mesure la culture, l'éducation, l'économie et la religion gréco-romaines ont pu influencer Jésus, Paul et les premiers chrétiens dans leur façon de penser à propos de Dieu, du culte, de la moralité, etc.? Si nous commençons par Jésus lui-même, la réponse est que nous n’en savons rien. Dans la mémoire des évangiles synoptiques, il a peu de contacts avec les païens et a interdit à ses disciples de s'en approcher (Mt 10, 5) ou d'imiter leurs manières de faire (Mt 6, 32), a reproduit les préjugés juifs à leur égard (« chiens » en Marc 7, 27-28 ; « même les païens » en Mt 5, 47). Le fait qu'il juge qu'ils sont verbeux dans leurs prières (Mt 6, 7) n'implique pas nécessairement qu'il en ait fait personnellement l'expérience. Nous ne savons pas non plus dans quelle mesure les premiers prédicateurs chrétiens galiléens étaient influencés par le monde religieux et philosophique païen.

    Une influence non juive sur Paul est plausible : il venait de Tarse ; il écrivait et parlait le grec, et il utilisait certains procédés oratoires grecs dans ses lettres. Le discours que les Actes attribuent à Paul à l'Aréopage d'Athènes s'adresse aux philosophes épicuriens et stoïciens (17, 17-31) et est formulé en des termes qui reflètent une connaissance populaire de la religion et de la philosophie païennes. Bien sûr, la description des Actes provient de la plume de Luc, mais il est possible qu’il fasse écho à l’attitude de Paul. Quant à ses lettres, il y a peu de traces d'idées religieuses païennes, lui qui se dit "Hébreu des Hébreux".

    Pourquoi, alors, vouloir se familiariser avec le monde religieux (et philosophique) païen ? La mentalité du public qui a reçu le message du NT doit être prise en compte. Par exemple, des auditeurs issus d'un milieu polythéiste peuvent avoir compris la prédication sur le "fils de Dieu" à la lumière d'un dieu grec ayant été engendré par un autre. Le syncrétisme était à la mode et il serait surprenant que l'évangile chrétien ne soit pas mélangé par certains des évangélisés à leurs propres idées préconçues, comme dans le cas de Simon le magicien en Actes 8, 9-24. D'autres, qui ont entendu la prédication chrétienne, ont peut-être intégré le message de Jésus ou de Paul dans l'une des philosophies qui leur étaient familières, que les prédicateurs y aient pensé ou non. D'autres encore ont pu considérer le message prêché comme ridicule par rapport à leurs propres vues philosophiques plus sophistiquées. Paul ne s'est sûrement jamais considéré comme un prédicateur de philosophie (1 Cor 1, 22-25 ; 2, 1-2), même s'il a été influencé par les techniques rhétoriques des philosophes ; mais pour certains qui l'ont entendu et ont observé sa façon de vivre, il a pu apparaître comme un cynique. Pour avoir une idée de toutes ces possibilités, examinons d’abord les religions non juives, puis les philosophies gréco-romaines.

    1. Les dieux et déesses de la mythologie classique

      À l’époque du NT, le culte des divinités grecques et romaines avait été amalgamé, et l'hybride qui en résultait brouillait les différents axes des deux religions qui avaient existé dans l'Antiquité. Les Zeus, Héra, Athéna, Aphrodite, Hermès et Artémis grecs étaient désormais identifiés aux Jupiter, Junon, Minerve, Vénus, Mercure, et Diane romains. Il y avait des temples, des prêtres et des fêtes dédiés au dieu ou à la déesse patron d'une ville ou d'une région ; des statues à l'effigie des divinités parsemaient les forums des villes ; et la mythologie populaire était centrée sur leur intervention. Auguste encourageait les cérémonies traditionnelles en l'honneur des dieux. Actes 19, 23-40 (où Paul offense les adeptes d'Artémis/Diana des Éphésiens) montre à quel point une ferveur exacerbée pour défendre le culte officiel pouvait être dangereuse. Néanmoins, on note chez les philosophes un effort de démythologisation (par exemple, l'identification stoïcienne de Zeus au logos ou à la raison qui imprègne l'univers), ainsi que l'attrait des nouvelles religions de l'Orient et/ou des religions à mystères, et la prévalence de la divination, de la consultation des oracles, de la magie (amulettes, charmes, formules) et de l'astrologie.

    2. Le culte de l'empereur

      En Orient, on avait tendance à considérer l'empereur comme divin et à le placer dans le panthéon. Auguste, qui a été tant acclamé et qui a pourtant refusé la déification de son vivant, a été déifié après sa mort. Caligula voulait que des statues divines soient érigées en son honneur, et Néron se considérait comme divin. Domitien a insisté sur les honneurs divins, et le fait qu'il se soit autoproclamé "Seigneur et Dieu" explique probablement la haine du livre de l'Apocalypse à l'égard du pouvoir romain qui usurpe ce qui appartient à Dieu. Pline le Jeune (vers l’an 110) faisait de la volonté d'offrir un sacrifice à l'image de l'empereur un test pour déterminer qui était chrétien et qui ne l'était pas.

    3. Les religions à mystères

      Ces religions impliquaient des drames religieux et des cérémonies secrètes par lesquels les initiés pouvaient être amenés à partager la vie immortelle des dieux. Les initiés, qui venaient de toutes les classes sociales, étaient liés par une fraternité durable. Les prédicateurs chrétiens qui prêchaient une victoire sur la mort par la crucifixion et la résurrection de Jésus devaient faire concurrence à ces cultes et mythes (variant d'un pays à l'autre) qui offraient le salut sans insister sur la moralité sociale ou personnelle.

      Le plus célèbre des cultes à mystères grecs, les mystères d’Éleusis, honorait Déméter (Cérès), la protectrice de l'agriculture. Lorsque sa fille Perséphone fut emportée dans le monde souterrain par Hadès, Déméter, dans sa colère, ne permit pas à la terre de produire des fruits. En guise de compromis, Perséphone restait dans le monde souterrain quatre mois par an (le temps où les graines sont dans le sol), mais les huit autres mois (lorsque les cultures poussent), elle était avec sa mère. À Éleusis, juste à l'ouest d'Athènes, une cérémonie annuelle et des rites religieux secrets étaient célébrés, assurant la vie aux initiés.

      Un autre culte était centré sur le dieu du vin Dionysos (Bacchus), fils de Zeus et de Sémélé, qui, selon diverses formes de la légende, était sauvé de la destruction. Grâce à des cérémonies et à la boisson, les participants (parmi lesquels les femmes occupaient une place importante) devenaient frénétiques et, dans cet état extatique, entraient en contact avec le dieu qui leur offrait le don de la vie. Euripide (5e siècle av. JC) présente un récit saisissant d'une frénésie orgiaque dans Les Bacchantes. En 186 av. JC, en raison du scandale des Bacchanales, le Sénat romain a pris des mesures correctives.

    4. Les religions orientales

      Le culte d'Isis, originaire d'Égypte, était populaire dans l'empire, notamment auprès des femmes. Le mythe est associé à la crue annuelle du Nil qui apportait la fertilité. Des actions autoritaires ont été menées contre le culte d'Isis à Rome avant qu'il ne soit officiellement reconnu sous Caligula. L'auteur latin du 2e siècle, Apulée, dans ses Métamorphoses (L'âne d'or), décrit le rite mystérieux par lequel un initié reconstituait le voyage d'Osiris vers la mort et était ainsi assuré de la vie après la mort. Dans d'autres développements, Isis était honorée comme maîtresse de l'univers et omnisciente - une figure de sagesse.

      Un motif assez similaire, sous la forme d'un dieu mourant et d'un dieu ressuscitant, apparaît dans l'histoire d'Adonis, le bien-aimé d'Aphrodite : il mourut d'une blessure infligée par un sanglier et l'anémone, qui fleurit au printemps, jaillit de son sang. Le chagrin de la déesse émut les dieux du monde inférieur, qui permirent à Adonis de passer six mois par an avec Aphrodite sur la terre. Ce mythe, fondé sur la mort de la nature en hiver et sa renaissance au printemps, était d'origine phénicienne et faisait l'objet de fêtes annuelles. Attis, associé à la déesse mère Cybèle, était un autre dieu végétal, mais sa mort impliquait l'autocastration et les rites de ce mythe avaient un caractère orgiaque. De même, le culte des Cabires, divinités phrygiennes à l'origine, comportait des rites phalliques ; il a fini par être mêlé à certains aspects du culte de Dionysos et même à celui de l'empereur.

      Le culte de Mithra, réservé aux hommes, a été porté loin par les soldats perses et romains. Prenant ses racines dans le panthéon perse zoroastrien, le mithraïsme impliquait un médiateur entre les êtres humains et le dieu de la lumière. Le lieu du culte était généralement une grotte-sanctuaire, au centre de laquelle se trouvait une statue de Mithra tuant un taureau. Des blessures du taureau s'échappaient des tiges de céréales. Le symbolisme général est celui de la victoire sur le mal et de l'apport de la vie aux initiés qui subissaient un bain de sang.

  3. Philosophies gréco-romaines, Philon et le gnosticisme

    Le mot "philosophie" n'apparaît qu'une seule fois dans le NT (Col 2, 8). L’intérêt pour les philosophies vient du fait qu’elles considèrent l'origine, la place et le destin des êtres humains par rapport au cosmos, ainsi que le rôle d'une force directrice universelle. Parfois, elles sont plus proches du monothéisme que toutes les religions païennes, et souvent, elles défendent un code de comportement exigeant, là encore beaucoup plus que la plupart des religions. Notons leur intérêt dans la population est souvent éclectique puisque les gens choisissaient des éléments les plus attrayants dans les différents systèmes.

    1. Le platonisme

      La philosophie de Platon (427-347 av. JC) a exercé une influence à travers son impact sur d'autres philosophies (et aura une énorme influence sur les Pères de l'Église). La doctrine la plus importante est celle que, dans ce monde, les gens ne voient que les ombres non substantielles projetées par un autre monde de réalités où la vérité et la beauté parfaites existent. Pour accomplir leur destinée, les hommes doivent s'échapper du monde matériel et rejoindre leur véritable foyer dans cet autre monde. Certains trouveront une influence platonicienne dans le contraste que Jean établit entre le monde d'en bas et le monde d'en haut, et dans sa description d'un Jésus venu d'en haut pour offrir les vraies réalités (voir Jean 3, 31 ; 1, 9 ; 4, 23). Dans le cadre de la polémique païenne contre le christianisme, l'acceptation sereine et joyeuse par Socrate d'une mort qui lui était imposée était opposée à la façon dont Jésus affrontait la mort. Le mépris et la moquerie étaient dirigés vers l'image de Jésus prostré sur le sol, l'âme douloureuse jusqu'à la mort, suppliant le Père d'enlever la coupe (Marc 14, 33- 36).

    2. Les cyniques

      C’est une philosophie qui provient de l'Athénien Antisthène, un disciple de Socrate, mais en désaccord avec lui, et qui à son tour fut éclipsé par son disciple le plus célèbre, Diogène de Sinope (vers 412-323 av. JC). Le comportement plutôt que la pensée abstraite caractérisait la vision cynique, en particulier la frugalité et le retour à la nature, rejetant les conventions artificielles. Dans l'ensemble, les cyniques ne montraient aucun intérêt à parler des dieux. Les cyniques errants reprenaient la méthode socratique consistant à poser des questions, mais au lieu de les adresser à des collègues ou à des étudiants, ils descendaient dans la rue pour interpeller les gens ordinaires. Ils se sont notamment lancés dans la "diatribe", qui n'est pas une attaque délirante mais un discours pédagogique caractérisé par un style conversationnel, des questions rhétoriques, des paradoxes, des apostrophes, etc. Des schémas de diatribe apparaissent chez Sénèque, Épictète et Plutarque et ont été détectés également chez Paul, par exemple la série de questions en Rm 3, 1-9.27-31, et la séquence "Ne savez-vous pas ?" avec des slogans en 1 Co 6.

    3. Les épicuriens

      Une autre tradition philosophique découle d'Épicure (342-270 av. JC). Aujourd’hui, un épicurien est une personne qui se consacre au plaisir sensuel, mais Épicure lui-même était un homme vertueux et honnête. Il dévalorisait les mythes et les abstractions et s'adressait aux gens ordinaires en faisant des sens le critère de vérité - les sentiments et les perceptions sensorielles sont dignes de confiance. Sa philosophie a été conçue pour libérer les gens des peurs et des superstitions : il n'y a pas besoin de religion puisque les événements sont déterminés par le mouvement des atomes ; les dieux n'ont rien à voir avec l'existence humaine ; la mort est définitive et il n'y a pas de résurrection. Les conventicules d'épicuriens étaient liés par l'amitié et l'entraide. Cette pensée était populaire parmi les classes instruites, par exemple les poètes romains Lucrèce (95-51 av. JC) et Horace (65- 8 av. JC). Il n'est donc pas surprenant que les Actes des Apôtres 17, 18.32 incluent des épicuriens parmi les spectateurs qui se sont moqués lorsque Paul a parlé des exigences de Dieu et de la résurrection des morts. La pensée épicurienne pourrait expliquer pourquoi Paul peut dire que la prédication du Christ crucifié est une folie pour les Grecs (1 Cor 1, 23).

    4. Les stoïciens

      Cette philosophie est issue d'un contemporain d'Épicure, le Chypriote Zénon (333-264 av. JC), qui donnait des conférences dans un porche à colonnades (stoa) à Athènes et qui avait été formé par un cynique dont il tenait le principe selon lequel la vertu est le seul bien. Le stoïcisme considérait l'univers comme un seul organisme animé par l’âme du monde, le logos ou raison divine qui guide toutes choses. Il n'existe pas de monde séparé des idées comme dans la philosophie de Platon. En tant que partie de l'univers, si les gens vivent selon la raison directrice ou la loi naturelle, ils peuvent rester tranquilles face à l'adversité. Les affections et les passions sont considérées comme des états pathologiques dont les gens peuvent être délivrés. Il s'agit donc d'un système de pensée qui développe les valeurs morales et la conquête de soi. Pourtant, l'accent mis sur la raison divine, de tonalité presque monothéiste, s'accommodait de diverses mythologies, les dieux devenant des symboles du gouvernement de la nature. Les stoïciens avaient une vision déterministe de ce qui allait se passer, l'astrologie et les sciences naturelles étant les outils permettant de détecter le plan déjà établi qui culminerait dans une grande conflagration purificatrice, avant qu'un nouveau cycle d'âges ne commence. À l'époque chrétienne, le stoïcisme tardif était devenu la philosophie dominante, illustrée par Sénèque (un contemporain de Paul), Épictète et Marc-Aurèle. Dans Actes 17, 25 et 28, Paul se fait l'écho de formules stoïciennes ; et dans Ph 4, 11, « J'ai appris à me contenter de ce que je suis », on retrouve la pensée stoïcienne (voir aussi 1 Cor 4, 11-13).

    5. Les sophistes

      Bien qu'il y ait eu des philosophes sophistes, il n'y avait pas de philosophie sophiste. Les sophistes étaient des enseignants qui faisaient profession d'aller de ville en ville pour enseigner contre rémunération. Les premiers les plus célèbres étaient Protagoras (480-411 av. JC), qui enseignait la vertu ou la conduite efficace de la vie, et Gorgias (483-376 av. JC), qui enseignait la parole efficace et artistique, même s'il désespérait d'atteindre une connaissance positive. Les sophistes mettaient l'accent sur la réussite matérielle et étaient capables d'argumenter en faveur de n'importe quel point de vue, vrai ou non (d'où le ton péjoratif de « sophistique »). À l'époque du début de l'empire romain, les sophistes se concentraient sur la pratique de la rhétorique, un élément important de l'enseignement supérieur.

    6. Philon d’Alexandrie (vers 20 av. JC à l’an 50)

      Philon était issu d'une riche famille juive hellénisée d'Alexandrie ; son éducation lui a permis d'acquérir une excellente maîtrise de la langue grecque, de la philosophie, de la poésie et du théâtre ; il était un leader de la grande communauté juive de la ville. Il connaissait la Septante et était bien équipé pour traduire sa tradition religieuse d'une manière compréhensible pour un monde hellénisé. Il a surtout tenté d'intégrer la philosophie aux principes bibliques, à la fois directement et par le biais d'une interprétation allégorique de la Bible. Son approche dominante reflétait le platonisme et le stoïcisme. La descente de l'âme dans le corps était expliquée en termes platoniciens ; et bien que Philon ait relié la Loi de Moïse à l'idée stoïcienne d'un ordre rationnel dans la nature, il rejetait le déterminisme stoïcien en faveur de la liberté. Les idées moyennement platoniques détectées dans l'Épître aux Hébreux ressemblent à celles de Philon, mais indépendamment les unes des autres, elles peuvent refléter un milieu juif hellénistique commun à Alexandrie.

    7. Le gnosticisme

      Le gnosticisme (de gnōsis, « connaissance ») est un terme utilisé pour décrire un modèle de pensée religieuse, souvent avec des éléments juifs et chrétiens, prôné par des groupes de la partie orientale de l'Empire romain (Syrie, Babylonie, Égypte). Les Pères de l'Église ont écrit sur ces groupes, expliquant les systèmes gnostiques au cours de leurs polémiques contre eux. Puis, en 1945, à Nag Hammadi, à 480 km au sud du Caire en Égypte, on a découvert 13 codex coptes (contenant 50 traités distincts) enterrés vers 400 après JC et provenant apparemment d'un monastère (Chenoboskion?, voir la carte de l'Égypte) infiltré par des gnostiques. On trouve également des éléments gnostiques dans la littérature des Manichéens (du 4e au 10e siècle) et des Mandéens (qui existent toujours en Irak).

      L'attrait du gnosticisme était qu'il offrait des réponses à des questions importantes : d'où venons-nous ; où devons-nous aller ; comment y arriver ? Malgré les nombreuses différences entre les gnostiques, les thèses relativement communes étaient que les âmes humaines ou les principes spirituels n'appartiennent pas à ce monde matériel (qui est souvent décrit comme mauvais et ignorant), et qu'ils ne peuvent être sauvés qu'en recevant la révélation qu'ils appartiennent à un royaume céleste de lumière (le plēroma ou "plénitude"), où il existe une hiérarchie d'émanations du vrai Dieu. L'ascension vers ce royaume se fait parfois par le baptême, parfois par des rituels cultuels élaborés (impliquant souvent l'onction), parfois davantage par la réflexion philosophique. Certains groupes gnostiques avaient leur propre hiérarchie et constituaient pratiquement une contre-église.

      Les origines du gnosticisme sont controversées : hellénisation du christianisme, hellénisation du judaïsme et de ses traditions sur la sagesse, dérivé du mythe iranien, combinaison de la philosophie grecque et de la mythologie du Proche-Orient, nouveauté radicale découlant de l'expérience du monde comme lieu étranger. En raison de ses thèmes comme l’opposition entre le monde d’en haut et le monde d’en bas et le fait que le croyant n'est pas de ce monde, la pensée gnostique s’est beaucoup servie de l’évangile de Jean. Il se pourrait bien que les "antéchrists" qui ont quitté la communauté johannique (1 Jean 2, 18- 19) soient devenus gnostiques et aient introduit l'Évangile dans cette ambiance.

 

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